Wicked
Chapitre 8
— Que X soit le Dieu Innommé, dit le nain, en donnant à Tibbett un coup dans les côtes.
Puis il cingla les flancs du Tigre de sa cravache, et celui-ci s’avança, posant la tête entre les cuisses de la femme.
— Que Y soit le Dragon du Temps dans sa caverne, dit le nain, en frappant de nouveau l’Animal.
Tout en attachant la femme sur son siège en demi-coquille, enduisant ses tétons d’un baume luisant, le nain lui tendit la cravache destinée aux flancs et au visage du Tigre.
— Et que Z soit la Sorcière Kombrique, et nous verrons si elle existe ce soir…
La foule se rapprocha, participant presque, se mordant les lèvres et se penchant, encore, encore, encore.
— Telles sont les variables de notre équation, dit le nain tandis que la pièce s’assombrissait encore. Maintenant, que commence l’étude véritable et clandestine du savoir.
8
Les industriels de Shiz, rapidement inquiets du pouvoir croissant du Magicien, avaient décidé de ne pas poser de voie ferrée de Shiz à la Cité d’Émeraude, comme ils l’avaient prévu à l’origine.
Il fallait donc trois bons jours de voyage pour se rendre de l’une à l’autre – et dans les meilleures conditions, pour les riches qui pouvaient se payer des chevaux frais. Cela prit plus d’une semaine à Glinda et Elphaba. Une semaine grise, d’un froid tranchant, dans les vents d’automne qui arrachaient les feuilles des arbres en des crissements secs, froissant leurs membres cassants qui geignaient.
Elles se reposaient, comme les autres voyageurs de troisième classe, dans les chambres au-dessus des cuisines. Une fois sur leur lit bosselé, elles s’étreignaient pour se réchauffer et se réconforter, et, se dit aussi Glinda, pour se protéger. Les palefreniers criaient et cajolaient leurs chevaux dans l’écurie, les filles de cuisine allaient et venaient à grand bruit et à toutes les heures. Glinda sursautait comme au sortir d’un cauchemar, et se nichait contre Elphaba, qui ne semblait jamais dormir la nuit. En journée, pendant les longues heures passées dans des diligences mal suspendues, elle s’assoupissait sur l’épaule de Glinda. Dehors, le paysage se faisait moins opulent, moins varié. Les arbres se recroquevillaient, comme pour économiser leurs forces.
Puis la steppe sablonneuse fut domestiquée par des fermes. Des champs dépouillés parsemés de vaches, aux pis plats et ridés, aux meuglements désespérés. Glinda aperçut une paysanne debout devant sa porte, les mains enfoncées dans ses poches de tablier, le visage ridé à force de chagrin et de fureur contre le ciel inutile. La femme observa la diligence, avec un désir visible d’y être, d’être morte, d’être partout ailleurs que sur ce cadavre de ferme.
Les exploitations agricoles firent place à des moulins désertés ou des granges abandonnées. Puis, abrupte et sûre d’elle, la Cité d’Émeraude jaillit devant eux. Elle s’affirmait, comme une déclaration d’ordre général. C’était absurde d’engorger ainsi l’horizon, de s’étendre tel un mirage sur les plaines plates du centre d’Oz. Glinda détesta cette ville dès l’instant où elle l’aperçut. Arrogante cité de parvenus. Elle pensa que c’était sa supériorité gillikinaise qui s’exprimait. Elle en fut heureuse.
La diligence franchit l’une des portes du nord, et la vie surgit de nouveau autour d’eux, mais sur un mode urbain, moins discret et nonchalant que celui de Shiz. La Cité d’Émeraude ne s’amusait pas, et ne considérait pas l’amusement comme une attitude convenable pour une ville. La haute estime qu’elle avait d’elle-même sautait aux yeux dans les lieux publics, sur les places cérémoniales, dans les parcs, les façades et le miroir des bassins.
— Quelle immaturité, quelle absence de second degré, murmura Glinda. Cette pompe, cette prétention !
Mais Elphaba, qui n’avait traversé qu’une fois la Cité d’Émeraude, en se rendant à Shiz, ne portait aucun intérêt à l’architecture. Elle ne quittait pas les gens des yeux.
— Aucun Animal, pour ce que je peux en voir. Peut-être qu’ils ont tous disparu sous terre.
— Sous terre ? demanda Glinda, en pensant aux menaces légendaires comme le Roi Nome et sa colonie souterraine, ou les nains dans leurs mines du Glikkus, ou le Dragon du Temps des mythes anciens, rêvant le monde d’Oz dans son tombeau scellé.
— Dans la clandestinité, dit Elphaba. Regarde les pauvres… ce sont là les pauvres ? Les affamés d’Oz ? Ceux des fermes stériles ? Ou est-ce que c’est juste… le surplus ? Les doublures humaines en trop ? Regarde-les, Glinda, c’est une vraie question. Les Quadling, qui n’ont rien, avaient l’air… davantage… que ces…
Dans les ruelles qui donnaient sur le boulevard où elles avançaient, des plaques de tôle et de carton abritaient un flot d’indigents. Des enfants pour la plupart, mais certains étaient des Croquignons de petite taille, ou des nains, et d’autres encore des Gillikinais ployant sous la faim et la fatigue. La diligence avançait lentement, et des visages se levèrent. Un jeune Glikkun sans dents, ni pieds, ni mollets, mendiant dans sa boîte sur ses genoux noueux. Une Quadling… « Regarde, une Quadling ! » cria Elphaba à Glinda. Celle-ci entrevit une femme à la peau tannée, offrant une petite pomme à l’enfant qu’elle portait en écharpe. Trois filles gillikinaises, habillées comme des catins. Encore des enfants, en meute, courant et couinant comme des porcelets, se pressant contre un marchand pour lui faire les poches. Des chiffonniers avec leurs carrioles. Des kiosquiers gardant leurs marchandises sous clef. Et une sorte d’armée civile, si l’on peut dire, rôdant par groupes de quatre toutes les deux rues, brandissant des massues, hérissés d’épées.
Elles payèrent le maître de diligence et se dirigèrent vers le Palais, leur baluchon à la main. Il se dressait un peu à l’écart, forêt de dômes et de minarets, arches élancées de marbre vert, rideaux d’agate bleue sur les renfoncements des fenêtres. Au centre, dominant tout le reste, les vastes canopées inclinées de la pagode surmontant la Salle du Trône, couvertes d’écailles d’or martelé, étincelant dans la triste lueur du soir.
Cinq jours plus tard, elles avaient passé la conciergerie, la réception et le secrétariat externe. Elles avaient attendu des heures un entretien de trois minutes avec le Grand Maître des Audiences. Elphaba, le visage dur et tordu, avait réussi à arracher les mots « Madame Morrible » de ses lèvres serrées.
— Demain à onze heures, dit le Grand Maître. Vous aurez quatre minutes, entre l’ambassadeur d’Ix et la matrone de la Brigade nationale des dames pour l’alimentation sociale. Tenue habillée.
Il leur tendit une carte protocolaire que, en l’absence de vêtements de cour, elles furent bien forcées d’ignorer.
Le lendemain, à trois heures de l’après-midi (les retards s’accumulant), l’ambassadeur d’Ix sortit de la Salle du Trône, l’air nerveux et déprimé. Glinda fit bouffer pour la quatre-vingtième fois les maigres plumes de son chapeau de voyage en soupirant :
— C’est toi qui dis ce qu’il y a à dire.
Elphaba acquiesça. Glinda lui trouva l’air fatigué, terrifié, mais énergique, comme si elle était faite de fer et de whisky plutôt que de chair et de sang. Le Grand Maître des Audiences apparut dans l’entrée du salon d’attente.
— Vous avez quatre minutes, dit-il. Ne vous approchez pas à moins qu’on vous le demande. Ne parlez pas si on ne vous adresse pas la parole. Ne hasardez aucune remarque, sauf pour répondre à un commentaire ou une question. Vous pouvez appeler le Magicien « Votre Altesse ».
— Ça me paraît bien royal. Je croyais que la royauté…, commença Elphaba, mais Glinda la fit taire d’un coup de coude.
Elphaba manquait vraiment de bon sens, parfois. Elles n’avaient pas fait tout ce voyage pour se faire refouler à cause de son radicalisme puéril.
Le Grand Maître ne remarqua rien. Au moment où elles approchaient des grandes doubles portes, gravées de glyphes et autres hiéroglyphes occultes, le Grand Maître ajouta :
— Le Magicien n’est pas de bonne humeur aujourd’hui, à cause de l’émeute signalée dans la province d’Ugabu, dans le nord du pays Winkie. Je m’y préparerais, si j’étais vous.
Deux portiers stoïques ouvrirent les battants, et elles entrèrent.
Mais ce n’était pas le trône qui se dressait devant elles. Au lieu de cela, l’antichambre menait vers la gauche, vers une arche, puis une autre, tournant à droite, puis encore une autre, et une autre. On aurait dit un couloir se reflétant dans des miroirs placés l’un en face de l’autre, en colimaçon. Ou, pensa Glinda, l’intérieur d’un nautile qui se rétrécissait peu à peu. Ils suivirent un circuit de neuf ou dix salons disposés en suite, chacun un peu plus petit que le précédent, tous éclairés par une lumière figée qui tombait de panneaux plombés du plafond. Enfin, après avoir traversé tous ces vestibules elles franchirent une arche ouvrant sur une caverne circulaire, plus haute que large, et aussi sombre qu’une chapelle. De très vieux chandeliers de fer forgé supportaient des ziggourats de cire fondue où brûlaient une multitude de mèches, et l’air renfermé était un peu poudreux. Le Magicien n’était pas là, même si elles voyaient le trône sur un piédestal circulaire, incrusté d’émeraudes luisant faiblement à la lumière des bougies.
— Il est sorti pour aller aux toilettes, dit Elphaba. Eh bien, on va attendre.
Elles se tenaient à l’entrée, n’osant aller plus loin sans invitation.
— Si nous n’avons que quatre minutes, j’espère que ce délai ne compte pas, dit Glinda. Il nous en a déjà fallu deux rien que pour arriver jusqu’ici.
— À ce stade…, commença Elphaba… hé, chchchut.
Glinda chchchuta. Au début, elle crut n’avoir rien entendu, puis elle n’en fut plus si sûre. Elle ne voyait rien de particulier dans la pénombre, mais Elphaba ressemblait à un chien de chasse à l’affût. Le menton levé, le nez en l’air et les narines palpitantes, elle écarquillait ses yeux sombres.
— Quoi, dit Glinda, c’est quoi ?
— Le bruit de…
Glinda n’entendait rien, sinon l’air chaud soufflé par les flammes sur les ombres glacées au creux des poutres sombres. Ou était-ce le frôlement de robes de soie ? Le Magicien approchait-il ? Elle regarda autour d’elle. Non. On entendait bien un froissement, une sorte de grésillement, comme des lardons dans une poêle. Soudain, les flammes s’inclinèrent toutes, sous l’effet d’une bise aigre qui soufflait du trône.
Une forte averse s’abattit sur l’estrade, et un coup de tonnerre artificiel retentit, évoquant davantage une casserole qu’une grosse caisse. Sur le trône se trouvait un squelette de lumières dansantes ; au début, Glinda crut qu’il s’agissait d’éclairs, mais elle comprit que c’étaient des ossements phosphorescents assemblés pour évoquer une forme vaguement humaine, ou au moins humanoïde. La cage thoracique s’ouvrit comme deux mains jointes, et une voix parla sous l’orage ; elle n’émanait pas du crâne, mais de l’œil du cyclone, là où aurait dû se trouver le cœur de la créature incandescente, dans le tabernacle des côtes.
— Je suis Oz, le Grand et le Terrible, dit-il, en balayant la salle de son climat personnel. Qui êtes-vous ?
Glinda jeta un coup d’œil à Elphaba :
— Vas-y, Elphie, dit-elle en la poussant du coude.
Mais cette dernière semblait terrorisée. La pluie, bien sûr. Elle avait cette phobie des orages.
— Quiiiii êêêêtes-vououous ? mugit la chose, le Magicien d’Oz… enfin bref.
— Elphie ! s’écria Glinda.
Puis :
— Oh, tu es nulle, tu fais que parler et… Euh, je suis Glinda de Frottica, s’il vous plaît Votre Altesse, descendante par ma mère des Arduenna des Hautes Terres, et voici, s’il vous plaît, Elphaba, Troisième Descendante des Thropp de Haute-Nichée… S’il vous plaît.
— Et si ça ne me plaît pas ? répondit le Magicien.
— Non, mais quel gosse ! murmura Glinda. Elphie, allons, je ne peux pas lui dire pourquoi on est là !
Mais le commentaire banal du Magicien avait arraché Elphaba à sa terreur. Restant là où elle était, sur le seuil, elle saisit la main de Glinda pour se donner du courage :
— Nous sommes étudiantes de Mme Morrible du Crage Hall, à Shiz, Votre Altesse, et nous sommes en possession d’informations vitales.
— Ah bon ? dit Glinda. Merci de me l’apprendre.
Le crachin sembla se calmer, mais la pièce restait aussi sombre que lors d’une éclipse.
— Mme Morrible, ce parangon de paradoxes, commenta le Magicien. Des informations vitales de sa part, je me demande bien ?
— Non en effet, dit Elphaba. Ce n’est pas à nous d’interpréter ce que nous entendons. Les rumeurs ne sont pas fiables. Cependant…
— Les rumeurs sont instructives, dit le Magicien. Elles indiquent d’où vient le vent. (Le vent souffla alors en direction des jeunes filles, et Elphaba exécuta quelques pas de danse pour éviter les gouttes.) Allez-y, jeunes filles. Les rumeurs.
— Non, dit Elphaba. Nous sommes ici pour des affaires plus importantes.
— Elphie ! souffla Glinda. Tu veux nous faire jeter en prison ?
— Qui êtes-vous pour décider des priorités ?
— J’ouvre l’œil, répondit Elphaba. Vous ne nous avez pas convoquées pour colporter des rumeurs ; nous sommes venues ici à dessein, de notre propre chef.
— Comment savez-vous que ce n’est pas moi qui vous ai fait venir ?
Eh bien, elles ne le savaient pas, en particulier après l’étrange épisode du thé chez Mme Morrible.
— Baisse d’un ton, Elphie, chuchota Glinda, tu vas le rendre fou.
— Et alors ? Moi je le suis déjà.
Elphaba reprit :
— J’apporte la nouvelle du meurtre d’un grand scientifique et d’un grand penseur, Votre Altesse. J’ai des révélations sur les découvertes importantes qu’il faisait, et leur destruction. J’ai tout intérêt à ce que justice soit rendue et je sais que vous aussi, afin que les révélations stupéfiantes du professeur Dillamond vous incitent à revenir sur vos récents décrets relatifs aux droits des Animaux…
— Le professeur Dillamond ? demanda le Magicien. C’est tout ?
— Il s’agit d’un peuple tout entier systématiquement privé de…
— Je connais le professeur Dillamond et j’ai eu vent de ses recherches, répondit avec dédain le squelette luisant du Magicien. Des sornettes de deuxième main, spécieuses… rien d’avéré. Qu’attendre d’un Animal universitaire ? Fondées sur des idées politiques branlantes. Empirisme, charlatanisme, escroquerie. Baratin, baragouin et rhétorique. Peut-être vous êtes-vous laissées influencer par son enthousiasme ? Sa passion Animale ? (Le squelette dansa une gigue, ou bien frissonna de dégoût.) Je connais ses études et ses conclusions. Je ne sais pas grand-chose de ce que vous appelez son meurtre, et m’en soucie encore moins.
— Je ne suis pas esclave des émotions, dit sèchement Elphaba. (Elle tira des papiers de sa manche, qu’elle avait apparemment enroulés autour de son bras.) Il ne s’agit pas de propagande, Votre Altesse – mais d’une théorie de l’inclinaison consciente bien argumentée, voilà ce dont il s’agit. Et vous serez stupéfait par ses découvertes ! Aucun dirigeant sain d’esprit ne saurait ignorer les implica…
— Vous me supposez sain d’esprit, comme c’est touchant, dit le Magicien. Vous pouvez lâcher ces choses, là où vous êtes. À moins que vous souhaitiez approcher ? (La marionnette d’éclairs sourit et tendit les bras.) Mon enfant ?
Elphaba lâcha les papiers.
— Bien, Seigneur, lança-t-elle d’une voix arrogante. Je supposerai donc que vous êtes sain d’esprit, car dans le cas contraire, je serais forcée de me joindre à une armée pour vous convaincre.
— Bon sang, Elphie, souffla Glinda, avant de déclarer : elle ne s’exprime qu’en son nom propre, Votre Altesse, je suis indépendante.
— Je vous en prie, lui dit Elphaba d’une voix douce et dure à la fois, fière et implorante. (C’était la première fois que Glinda voyait Elphaba demander quelque chose.) Je vous en prie, messire. Les souffrances des Animaux sont intolérables. Il ne s’agit pas seulement du meurtre du professeur Dillamond. Ce sont ces rapatriements forcés, cette… Ces Bêtes ramenées au rang de bétail. Vous devez sortir d’ici et constater ces horreurs de vos propres yeux. On dit que… on craint que l’étape suivante soit le massacre puis le cannibalisme. Il ne s’agit pas d’une fureur juvénile. Je vous en prie, messire. Ni d’une émotion excessive. Ce qui se passe est immoral…
— Dès que quelqu’un utilise le terme « immoral », je cesse d’écouter, dit le Magicien. Chez les jeunes c’est ridicule, chez les vieux c’est sentencieux et réactionnaire, et annonce l’apoplexie. Chez les gens d’âge mûr, qui sont ceux qui adorent et craignent le plus l’idée d’une vie morale, c’est hypocrite.
— À défaut « d’immoral », quel mot puis-je utiliser pour décrire le Mal. demanda Elphaba.
— Essayez « mystérieux », et détendez-vous un peu. Le problème, ma petite grenouille, c’est que ce n’est pas à une jeune fille, ni à une étudiante, ni à une citoyenne de dire ce qui est mal. C’est le travail des dirigeants, notre raison d’être.
— Mais alors, si je ne sais pas ce qu’est le Mal, rien ne m’empêcherait de vous assassiner.
— Je ne crois pas à l’assassinat, je ne sais même pas ce que ça veut dire, lança Glinda. Oh-hé ! Je vais partir tout de suite, pendant que je suis encore en vie.
— Attendez, dit le Magicien. J’ai quelque chose à vous demander.
Elles attendirent. Plusieurs minutes. Le squelette tripota ses côtes, jouant comme avec les cordes fragiles d’une harpe. De la musique semblable à des pierres roulant dans une rivière. Le squelette cueillit ses dents éclairées dans sa mâchoire et jongla avec. Puis il les jeta sur le trône, où elles explosèrent en des éclairs acidulés. La pluie s’évacuait par un caniveau, remarqua Glinda.
— Mme Morrible, reprit le Magicien. Provocatrice et informatrice, copine et compagne, professeur et pasteur. Dites-moi pourquoi elle vous a envoyées ici.
— Elle ne nous a pas « envoyées », dit Elphaba.
— Connaissez-vous seulement le sens du mot « pion » ? hurla le Magicien.
— Et vous celui du mot « résistance » ? riposta Elphaba.
Le Magicien se contenta de rire, au lieu de les tuer sur-le-champ.
— Qu’attend-elle de vous ?
Glinda parla ; il était temps.
— Une éducation décente. Malgré toutes ses vantardises, c’est une administratrice compétente. Ce ne doit pas être facile.
Elphaba la regardait d’un air étrange.
— Elle vous a fait entrer… ?
Glinda ne comprit pas vraiment :
— Nous ne sommes que des étudiantes de deuxième année. Nous venons juste de nous spécialiser. Moi en sorcellerie, et Elphaba en sciences naturelles.
— Je vois. (Le Magicien sembla réfléchir.) Et après votre diplôme, l’année prochaine ?
— Je suppose que je retournerai à Frottica pour me marier.
— Et vous ?
Elphaba ne répondit pas.
Le Magicien se retourna, cassa ses fémurs et tambourina avec sur le trône.
— Franchement, ça devient ridicule, c’est du show-biz de culte du plaisir, souffla Elphaba.
Elle s’avança d’un pas ou deux :
— Excusez-moi, Votre Altesse ? Avant que notre audience soit finie ?
Le Sorcier se tourna vers elle. Son crâne était en feu, malgré le rideau de pluie qui s’épaississait.
— Je dirai une dernière chose, lança-t-il d’une voix gémissante, une voix souffrante. Je citerai L’Oziade, l’épopée de l’Oz ancien.
Les filles attendirent.
Le Magicien d’Oz récita :
Alors boitant tel un glacier, la vieille Kombricie
Frotte le ciel nu à en faire tomber la pluie de sang.
Elle écorche le soleil et le mange brûlant.
Elle fourre la faucille de lune dans sa bourse patiente.
Elle la ressort, pierre magique achevée.
Bout par bout, elle réassemble le monde.
Il ressemble à celui d’avant, dit-elle, mais non.
Il ressemble à ce qu’on attend, mais non.
— Attention à qui vous servez, dit le Magicien d’Oz.
Là-dessus, il disparut, le caniveau gargouilla et les bougies s’éteignirent aussitôt. Il ne leur restait plus qu’à revenir sur leurs pas.
Dans la diligence, Glinda leur aménagea un petit nid à de bonnes places, dans le sens de la marche, empêchant trois autres passagers de prendre le siège d’Elphaba.
— Ma sœur, mentit-elle, je le garde pour ma sœur.
Comme j’ai changé, pensa-t-elle, en un an et quelque. Alors que je n’éprouvais que du mépris pour la fille de couleur, j’en suis venue à prétendre qu’il s’agit de ma sœur ! Ainsi la vie à l’université vous change-t-elle de manière insoupçonnable. Je suis peut-être la seule personne des collines Pertha à avoir rencontré notre Magicien. Pas par ma propre audace, ni à mon initiative… pourtant, j’y étais. Je l’ai fait. Et nous ne sommes pas mortes.
Mais nous ne sommes pas arrivées à faire grand-chose.
Elphie arriva enfin, fonçant sur les pavés, les coudes saillants et son torse osseux protégé des éléments, comme d’habitude, par une cape. Elle fendit la foule, bousculant des passagers plus raffinés, et Glinda lui ouvrit la portière.
— Grâce au Ciel, j’avais peur que tu sois en retard, dit-elle. Le cocher a hâte de partir. Tu nous as pris à manger ?
Elphaba lui jeta sur les genoux deux oranges, un bout de fromage et une miche de pain qui emplit le compartiment d’une âcre odeur de rassis.
— Ça devra te suffire jusqu’à ton étape de ce soir, dit-elle.
— Me suffire ? Comment ça, me suffire ? Tu t’es trouvé un meilleur dîner ? demanda Glinda.
— Un pire, je pense, mais il me faudra l’avaler. Je suis venue te dire « au revoir ». Je ne reviendrai pas avec toi à Crage Hall. Je trouverai un endroit pour étudier de mon côté. Je ne veux… plus… revenir… à l’école… de… Mme Morrible.
— Non ! Non ! s’écria Glinda. Je ne peux pas te laisser ! Nounou me mangerait toute crue me ! Nessarose en mourrait ! M Morrible… non, Elphie, non !
— Dis-leur que je t’ai kidnappée et que je t’ai forcée à venir ici, elles le croiront, dit Elphaba, debout sur le marchepied.
Une grosse naine Glikkun, ayant saisi l’essentiel du drame, s’assit à côté de Glinda, sur le siège plus confortable.
— Inutile qu’ils me cherchent, Glinda, parce que je serai introuvable. Je vais me cacher.
— Où ça ? Au pays Quadling ?
— Je ne peux pas le dire. Mais je n’irais pas te mentir, ma chérie. C’est inutile. Je ne sais pas encore où je vais aller. Je n’ai pas décidé, pour ne pas avoir à mentir.
— Elphie, monte en voiture, ne fais pas l’idiote ! s’écria Glinda.
Le cocher ajustait ses rênes, criant à Elphaba de dégager.
— Tout ira bien, dit celle-ci, maintenant que tu es une voyageuse aguerrie. Tu ne fais que revenir sur tes pas. (Elle posa sa joue contre celle de Glinda puis l’embrassa.) Tiens bon, si tu peux. (Elle l’embrassa encore.) Tiens bon, ma douce.
Le cocher fit claquer ses rênes et donna le signal du départ. Glinda tourna la tête pour voir Elphaba, qui disparaissait dans la foule. Malgré son teint singulier, elle se fondait à une vitesse stupéfiante dans la vie grouillante de la Cité d’Émeraude. Ou peut-être était-ce dû à ces larmes ridicules qui brouillaient la vue de Glinda. Elphaba n’avait pas pleuré, bien sûr. Elle avait détourné les yeux aussitôt, non pour cacher ses larmes, mais pour atténuer la douleur de leur absence. Elle n’en fut pas moins cuisante pour Glinda.
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