Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 45 sur 70

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Wicked

Chapitre 9

— Ils n’ont jamais cessé de croire que leur père reviendrait, chuchota Sarima à Elphaba. Cette agitation, c’est l’espoir de son retour, même s’ils ne s’en souviennent pas.

— Où est Liir ? demanda Quatre. C’est un parfait gâchis de bonne soupe, quand il n’arrive pas à l’heure. S’il vient me voir en pleurant après, il n’en aura pas. Où est Liir, les enfants ?

— Il jouait avec nous tout à l’heure. Peut-être qu’il s’est endormi, dit Irji.

— Allons faire un feu de joie, pour souhaiter la bienvenue aux voyageurs avec des signaux de fumée, dit Manek, en bondissant de table.

 

9

 

Il était l’heure de déjeuner quand les skarks et le chariot entamèrent l’ascension finale et difficile de la pente jusqu’à la herse du château, devant les grilles de jaspe et de chêne. Les gens du village sortirent de leurs tanières et poussèrent le chariot, l’aidant à passer les ornières de boue gelée, et à franchir enfin le pont-levis abaissé. Elphaba, aussi curieuse que tout le monde, se tenait avec la Princesse Douairière des Arjiki et ses sœurs sur un parapet dominant l’entrée aux pierres grossièrement taillées. Les enfants attendaient dans la cour pavée derrière, sauf Liir.

Le chef de la caravane, un jeune homme grisonnant, ne gratifia Sarima que d’une très vague salutation montagnarde. Les skarks déféquèrent mollement sur les pavés, au ravissement des enfants, qui n’avaient jamais vu d’étrons de skark avant. Puis le chef alla au chariot dont il ouvrit la porte. Il grimpa à l’intérieur. On l’entendit élever la voix, parler fort comme à un dur d’oreille.

Ils attendirent. Le ciel était d’un bleu perçant, presque printanier vraiment, et les glaçons pendaient des corniches en dangereuses dagues, fondant à une vitesse folle. Les sœurs rentraient toutes le ventre, maudissant la part de pain d’épice supplémentaire, la crème au miel dans le café, jurant de faire des efforts. S’il te plaît, douce Lurline, que ce soit un homme !

Le chef ressortit du chariot, tendit la main et aida une personne à descendre : une vieille dame, aux membres grinçants, avec de tristes jupes sombres et un bonnet hideusement démodé, même pour des provinciaux.

Mais Elphaba se pencha, fendant l’air de son menton acéré et de son nez en lame, reniflant comme un animal. La visiteuse se tourna et le soleil tomba sur son visage.

— Par tous les dieux, souffla Elphie. C’est ma vieille Nounou !

Là-dessus, elle descendit du parapet et courut serrer la vieille femme dans ses bras.

— Des sentiments humains, voyez-moi ça, souffla Quatre. Je ne l’en aurais pas crue capable.

Car Invitée Tantine sanglotait presque de bonheur.

Le chef de la caravane refusa de rester à dîner, mais Nounou, avec ses valises et ses malles, n’avait visiblement pas l’intention d’aller plus loin. Elle s’installa dans une petite chambre humide juste en dessous d’Elphaba, et prit l’éternité qu’il faut aux vieux pour faire leur toilette. Le temps qu’elle soit prête à se tenir en société, le dîner était servi. Une vieille poule faisandée, plus fibres que chair, gisait dans une sauce au poivre délayée sur l’un des bons plateaux. Les enfants étaient sur leur trente-et-un, et avaient la permission exceptionnelle de dîner dans le salon de réception. Nounou arriva au bras d’Elphaba, et s’assit à sa droite. Comme c’était une visiteuse d’Elphie, les sœurs avaient eu l’attention de poser le rond de serviette de cette dernière à un bout de la table, en face de Sarima – place traditionnellement vide, en honneur du pauvre Fiyero disparu. C’était une grave erreur, comme elles le reconnurent presque aussitôt, car Elphaba n’apprécia jamais cet avancement. Mais pour l’instant, tout n’était que sourire et savoureuse hospitalité. Le seul sujet d’agacement (outre le fait que Nounou n’était pas un jeune futur prince en quête d’une épouse) fut que Liir continuait de bouder. Les enfants ne savaient pas où il était.

Nounou était une vieille femme fatiguée et plus que mûre, la peau craquelée comme du savon sec, la chevelure dégarnie et d’un blanc jaunâtre, avec des mains aux veines proéminentes, telles des ficelles autour d’un bon fromage de chèvre local. Elle annonça d’une voix sifflante, avec de nombreuses pauses pour reprendre sa respiration et réfléchir, qu’elle avait entendu dire par un nommé Crope, à la Cité d’Émeraude, que son ancienne pupille Elphaba avait assisté Tibbett dans ses derniers moments au Cloître de Sainte-Glinda, aux environs de la Cité. Nul dans la famille n’avait eu de nouvelles d’Elphaba depuis des années et des années, et Nounou avait décidé de la retrouver. Les nonnes n’avaient pas voulu lui parler au début, mais Nounou avait insisté, puis elle avait attendu qu’une nouvelle caravane soit prête à partir. Les nonnes lui avaient parlé de la mission d’Elphaba à Kiamo Ko, et Nounou avait réservé pour partir au printemps suivant. Et voilà.

— Et le monde extérieur ? demanda Deux avec empressement.

Les deux autres pourraient toujours se raconter leurs histoires de famille plus tard.

— Comment ça ? demanda Nounou.

— Politique, science, mode, beaux-arts, les avancées ! s’écria Deux.

— Eh bien, notre redoutable Magicien s’est couronné Empereur, dit Nounou. Vous le saviez ?

Elles l’ignoraient.

— En vertu de quelle autorité ? lança Cinq. Et en outre, Empereur de quoi ?

— Personne n’a plus d’autorité que lui, a-t-il déclaré, et qui peut l’en dissuader ? Il s’occupait de distribuer les honneurs, comme il le fait chaque année. Il s’en est ajouté un pour lui, voilà tout. Quant à savoir de quoi il est l’Empereur, je ne saurais le dire. Certains chuchotent que cela implique des visées expansionnistes. Mais vers où ? Je ne saurais le dire, vraiment. Vers le désert ? Et au-delà, vers Quox, ou Ix, ou Fliaan ?

— Ou alors, il souhaite contrôler davantage un territoire qu’il dirige de loin, suggéra Elphaba, comme le Vinkus ?

Un frisson la parcourut, comme une vieille blessure enfouie dans sa poitrine.

— Personne n’est particulièrement ravi, poursuivit Nounou. Il y a un service militaire obligatoire maintenant, et la Force Tempête menace de dépasser en nombre l’Armée Royale. On ne sait pas s’il y aura une lutte de pouvoir interne, et si le Magicien n’est pas en train de se prémunir contre un coup d’État. Comment avoir une opinion sur toutes ces affaires ? Vieille et femme que je suis ?

Elle sourit, les incluant toutes dans son propos. Sarima et ses sœurs lui jetèrent un regard furieux, et aussi juvénile que possible.