Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 60 sur 70

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Wicked

Chapitre 7

Mme Morrible était à moitié assise dans un lit immense, en forme de pfénix. La tête et le cou dorés de l’oiseau semblaient sortir de la tête de lit, dont les côtés imitaient les ailes. Les griffes se joignaient au pied du lit. La conception de la queue emplumée avait visiblement dépassé l’ingéniosité de l’ébéniste, car il n’y en avait pas. En fait, l’oiseau se tenait dans une position malcommode, comme si une volée de chevrotines le projetait en arrière, ou comme s’il s’efforçait, tel un humain, de se débarrasser du monceau de chair assis sur son estomac et allongé sur sa poitrine.

Sur le sol se trouvaient une pile de livres de comptes, une paire de lunettes démodées posée au sommet. Mais l’heure de la lecture était passée.

Mme Morrible reposait en un tas grisâtre, les mains posées sur son ventre, les yeux vides et ouverts, immobile. Elle ressemblait toujours à une Carpe éléphantesque, il ne manquait que l’odeur de poisson – une bougie avait été allumée, si récemment que la puanteur de soufre de l’allumette planait encore dans la pièce.

La Sorcière tripota son balai. On entendait taper à la porte des toilettes.

— Pensiez-vous que vous seriez toujours en sécurité, en vous cachant derrière des écolières ? lança la Sorcière, oubliant tout, jusqu’à la plus élémentaire prudence.

Elle leva son balai. Mais M me Morrible faisait un cadavre mou et indifférent.

La Sorcière frappa Mme Morrible du plat de son balai, sur le côté de la tête et en pleine figure. Les coups ne laissèrent aucune marque. Puis la Sorcière saisit sur la cheminée le trophée au plus gros socle de marbre, et fracassa le crâne de M me Morrible, dans un craquement de sarment grillé.

Elle abandonna le trophée dans les bras de la vieille femme. Tout le monde pouvait lire l’inscription, sauf le pfénix qui le voyait à l’envers. « EN REMERCIEMENT DE TOUT CE QUE VOUS AVEZ FAIT », pouvait-on lire.

 

7

 

La Sorcière avait attendu quinze ans, mais elle avait eu cinq minutes de retard. La tentation de revenir à Crage Hall pour démolir Grommetic était intense, mais la Sorcière résista. Cela lui était égal d’être condamnée et exécutée pour l’agression du cadavre de Mme Morrible, mais elle ne voulait pas être arrêtée à cause d’une vengeance contre une machine.

Elle prit son repas au café, jetant un œil aux tabloïds. Puis, elle se promena dans les quartiers commerçants. Elle s’y ennuya intensément, ne s’étant jamais intéressée aux frivolités, mais elle voulait entendre parler de la mort de Mme Morrible. Elle attendait les critiques, en somme. Puis elle ne reviendrait jamais à Shiz, pensait-elle, ni dans aucune autre ville. C’était sa dernière occasion de voir l’Oz Loyal en action.

À mesure que l’après-midi avançait, cependant, elle commença à s’inquiéter. Et si l’affaire était escamotée ? Et si l’actuelle directrice, pour éviter le scandale, étouffait la nouvelle de l’agression ? D’autant plus qu’elle visait un proche de l’Empereur ? La Sorcière s’inquiéta à l’idée que son action ne serait pas reconnue. Elle chercha désespérément quelqu’un à qui se confesser, quelqu’un qui se précipiterait sûrement pour alerter les autorités. Crope, Shenshen, Pfannee ? Et pourquoi pas le margrave de Dix Prairies, ce sale Avaric ?

La maison de ville du margrave se trouvait dans le parc aux Daims, en bordure de Shiz. L’après-midi tirait à sa fin quand la Sorcière arriva au parc de l’Empereur, comme on l’appelait maintenant. Des résidences particulières parsemaient l’endroit, toutes protégées par leurs propres vigiles, de hauts murs surmontés de tessons de bouteille, des chiens féroces. La Sorcière savait s’y prendre avec les chiens, et les hauts murs ne la dérangeaient pas. Elle passa l’enceinte, se réceptionna sur une terrasse, où une servante qui s’occupait d’une plate-bande de digitales eut une crise de nerfs et rendit son tablier sur-le-champ. La Sorcière trouva Avaric dans son bureau, signant des documents avec un immense stylo à plume, tout en sirotant un whisky couleur miel dans un verre de cristal.

— J’ai dit que je ne viendrai pas pour le cocktail, tu te débrouilles. Tu m’écoutes ou pas ? commença-t-il, puis il vit qui c’était.

— Comment avez-vous fait pour entrer ici sans être annoncée ? demanda-t-il. Je vous connais. Non ?

— Bien sûr que si, Avaric. Je suis la fille verte de Crage Hall.

— Ah oui. Comment t’appelais-tu ?

— Je m’appelais Elphaba.

Il alluma une lampe – l’après-midi tirait à sa fin, ou les nuages s’accumulaient – et ils se regardèrent.

— Assieds-toi, alors. J’imagine que si quelqu’un s’invite de force dans mon bureau, je n’ai plus le droit de le repousser. Un verre ?

— Un petit.

D’eux tous, Avaric, qui avait été d’une séduction incroyable, était le seul à avoir embelli avec le temps. Il avait tous ses cheveux, coiffés en arrière, de la couleur du nickel poli, et il avait manifestement profité d’une vie d’exercice et de repos, car sa silhouette était mince et ferme, son port droit, son teint sain. Les gens nés avec des privilèges savent les capitaliser, observa la Sorcière après sa première gorgée.

— Qu’est-ce qui me vaut cet honneur ? demanda Avaric, en s’asseyant en face d’elle, avec un nouveau verre. C’est le monde entier qui joue des reprises, aujourd’hui ?

— Que veux-tu dire ?

— Je suis allé me promener à midi, dit-il, dans le parc, avec mes gardes du corps, comme d’habitude. Et je suis tombé sur un spectacle forain. Il ouvre demain, je crois, et le parc va grouiller d’étudiants futés, de domestiques et d’ouvriers, et de familles crasseuses et jacassantes du Petit Glikkus. L’équipe, c’était la bande habituelle de gosses fascinés par les bons spectacles de cirque, principalement des aides adolescents, ayant sans doute fui l’ennui de leurs familles et petites villes de province. Mais le chef, c’était ce satané petit nain.

— Satané ?

— Je voulais dire fichu petit nain, pardon. Nous avons déjà vu des nains, ce n’est pas ce que je veux dire. C’est juste que ce nain-là, je l’avais déjà vu. C’était il y a des années, je l’ai reconnu.

— Sans blague.

— Bon, je n’y aurais pas repensé, mais voilà que tu arrives cet après-midi, plus ou moins de la même zone mémorielle. Tu n’étais pas là, toi aussi ? Tu n’es pas venue avec nous au Club de Philosophie ce soir-là, on était tellement ivres, et il y avait ce spectacle de sexe-magique, et cet efféminé de Tibbett s’est mis dans un tel état qu’il a perdu la tête et presque tout le reste quand le Tigre… ? Tu étais là, sûrement.

— Je ne crois pas.

— Ah bon ? Boq y était, le petit Boq qui se tortillait, et Pfannee, et puis Fiyero, je crois, et quelques autres. Tu ne te rappelles pas ? Il y avait cette sorcière qui s’appelait Rickale, et le nain, et ils nous ont fait entrer, et ils nous donnaient vraiment la chair de poule. Enfin bon, ça n’a pas d’importance, c’est juste…

— Pas Rickale, dit la Sorcière en posant brutalement son verre. C’est de la folie, mes oreilles me jouent des tours. Tout le monde a raison, je suis paranoïaque. Non, Avaric, je refuse de reconnaître que tu puisses te souvenir comme ça du nom de quelqu’un, vingt années plus tard.

— C’était une bohémienne qui perdait ses cheveux, avec une perruque, les yeux couleur noisette, une complice du nain. Lui, j’ignore son nom. Pourquoi m’en souviendrais-je ?

— Tu ne t’es pas souvenu de mon nom.

— Tu ne m’as pas fait à moitié aussi peur. En fait, tu ne m’as jamais fait peur. (Avaric se mit à rire.) J’ai probablement été salaud avec toi. J’étais un connard, à l’époque.

— Tu l’es toujours.

— Avec de l’entraînement, on arrive à la perfection, et on m’a traité de parfait connard plus d’une fois.

— Je suis venue te dire que j’ai tué Mme Morrible aujourd’hui, annonça la Sorcière.

Elle était tellement fière de cette expression ; elle sonnait moins faux quand on la disait à haute voix. Peut-être que c’était la vérité, d’ailleurs.

— Je l’ai tuée. Je voulais le dire à quelqu’un que l’on croirait.

— Oh. Et pourquoi donc l’as-tu fait ?

— Tu sais, mes raisons semblent se recomposer chaque fois que j’y pense. (Elle se redressa.) Parce qu’elle le méritait.

— L’Ange Vengeur est vert, maintenant ?

— Un sacré bon déguisement, pas vrai ?

Ils sourirent tous deux.

— Et donc, cette Mme Morrible, que tu prétends avoir tuée ? Tu savais qu’elle avait réuni tes amis et associés pour nous faire une petite leçon après ta fuite ?

— Tu n’as jamais été mon ami, toi.

— J’étais trop proche de ton cercle. Je me rappelle la situation. Nessarose, mortifiée et ébranlée par toute cette histoire. Mme Morrible, qui avait pris tes dossiers et nous lisait une évaluation de ta personnalité par tes différents professeurs. On nous a mis en garde contre ton agressivité, ta marginalité, et quels mots encore ? Ça, je ne m’en souviens plus, ce nétaient pas des mots mémorables. Mais on nous a dit que tu pourrais essayer de nous recruter dans une sorte de tentative juvénile pour lancer une révolte estudiantine. Il fallait t’éviter à tout prix.

— Et Nessarose était bien mortifiée, oui, je comprends, dit tristement la Sorcière.

— Glinda aussi, ajouta Avaric. Elle est passée par une autre période, comme celle qu’elle avait traversée après la chute du professeur Dillamond sur sa loupe cassée…

— Oh, pitié, ce vieux mensonge pourri circule encore ?

— … oh, d’accord, quand le professeur a été cruellement assassiné par des brigands inconnus, comme tu voudras. Des brigands sous la forme de Mme Morrible, c’est ça que tu veux me faire dire ? Bon, pourquoi tu l’as tuée, vraiment ?

— Mme Morrible avait le choix. Nul n’était mieux placé qu’elle pour s’assurer que les étudiantes reçoivent une éducation, et non un lavage de cerveau. En devenant complice de la Cité d’Émeraude, elle a trahi toutes ses étudiantes qui croyaient apprendre à penser par elles-mêmes en faisant des études. D’ailleurs, c’était un monstre vil, et elle a bien conspiré pour assassiner le professeur Dillamond. Quoi que tu en dises.

Soudain, la Sorcière s’arrêta me : ce qu’elle avait dit de M Morrible – elle avait le choix – était un écho de ce que la princesse Éléphant Nastoya lui avait dit un jour. Nul ne contrôle ton destin. Même dans le pire des cas, il y a toujours un choix.

Avaric pérorait toujours :

— Et toi, tu l’as assassinée. On ne soigne pas le mal par le mal, comme on le chantait dans la cour de récréation, en général quand on était par terre, le genou de l’adversaire pesant sur l’entrejambe. Pourquoi ne pas rester à dîner ? Nous avons des invités, des gens brillants.

— Pour que tu puisses appeler la police ? Non merci.

— Je n’appellerai pas la police. Nous sommes au-dessus de cette justice mesquine, toi et moi.

La Sorcière le crut.

— Entendu, dit-elle. À qui es-tu marié, au fait ? Tu as épousé Pfannee, ou Shenshen, ou quelqu’un d’autre ? Je ne me souviens pas.

— Pas grave, répondit Avaric en se versant un autre doigt de whisky. Je n’arrive pas à me rappeler ce genre de petit détail. Jamais pu.

Le garde-manger du margrave était copieux, son cuisinier un génie, et sa cave sans égale. Les invités attaquèrent des escargots à l’ail puis des crêtes de perruche rôties à la coriandre et à la confiture de clémentine, et la Sorcière se servit une part somptueuse de tarte au citron et à la crème de safran. Les verres de cristal n’étaient jamais vides. La conversation fut exaltée et extravagante, et quand la margravine les conduisit aux fauteuils confortables du salon, les bas-reliefs de plâtre de la pièce semblaient tourbillonner comme de la fumée de cigarette.

— Mais tu es rouge, ma parole, dit Avaric. Tu aurais dû te mettre à boire dès le début, Elphaba.

— Je ne suis pas sûre que le vin rouge me convienne, dit-elle.

— Tu n’es en état d’aller nulle part. La domestique te préparera une des chambres d’angle. Adorable, avec une vue en plein sur la pagode au milieu de l’île.

— Les vues artificielles ne m’intéressent pas.

— Tu ne veux pas attendre les journaux du matin, pour voir s’ils ont bien compris ? S’ils l’ont bien appris, d’ailleurs ?

— Je te demanderai de m’en envoyer un. Non, je dois partir, j’ai besoin d’air frais. Avaric… Madame… chers amis… cela a été une surprise, et un plaisir, j’imagine.

Mais Elphaba dit ces mots à contrecœur.

— Un plaisir pour certains, corrigea la margravine, qui n’avait pas apprécié la conversation. Je ne pense pas qu’il soit correct de parler du Mal pendant tout un repas. Cela gâte la digestion.

— Allons, allons, dit la Sorcière, est-ce seulement pendant la jeunesse que nous avons le courage de nous poser des questions aussi sérieuses ?

— Quant à moi, j’en reste à mon idée, dit Avaric. Le Mal, ce n’est pas faire de mauvaises choses, c’est se sentir mal après, à cause d’elles. Notre comportement n’a aucune valeur absolue. D’abord…

— Inertie institutionnelle ! contra la Sorcière. Mais qu’est-ce qui nous attire tant dans le pouvoir absolu, d’ailleurs ?

— C’est pour cela qu’à mon avis, le Mal n’est qu’une affliction de l’esprit, comme la vanité ou la cupidité, intervint un magnat du cuivre. Et nous savons tous que la vanité et la cupidité peuvent donner des résultats stupéfiants dans les affaires humaines, et pas tous blâmables.

— En l’absence de Bien, c’est tout, coupa sa maîtresse, une psychologue qui dispensait ses conseils aux lecteurs de l’Informateur de Shiz. La nature du monde est d’être serein, de conforter et d’aider la vie, et le Mal survient quand la matière ne veut pas être en paix.

— Ridicule ! lança Avaric. Le Mal est une étape précoce ou primitive du développement moral. Tous les enfants sont des monstres par nature. Les criminels parmi nous sont seulement ceux qui n’ont pas évolué…

— Je pense que c’est une présence, pas une absence, dit un artiste. Le Mal est un personnage incarné, un incube ou un succube. C’est un autre. Ce n’est pas nous.

— Pas même moi ? demanda la Sorcière, jouant son rôle avec plus de conviction qu’elle s’y attendait. Moi qui viens d’avouer un meurtre ?

— Allons, dit l’artiste, nous nous montrons tous sous notre meilleur jour. Ce n’est que vanité normale.

— Le Mal n’est pas une chose, ce n’est pas une personne, c’est un attribut comme la beauté…

— C’est une puissance, comme le vent…

— C’est une infection…

— Il est d’essence métaphysique ; la corruptibilité de la création…

— C’est la faute du Dieu Innommé, alors.

— Mais le Dieu Innommé a-t-il créé le Mal intentionnellement, ou était-ce juste une erreur lors de la création ?

— Le Mal n’est pas éthéré ou éternel, non ; il est tellurique, il est physique, c’est une dissociation de nos corps et de nos âmes. Le Mal est de nature corporelle, les humains se font du mal les uns aux autres, ni plus ni moins…

— Mais j’aime avoir mal, quand je porte des cuissardes de cuir et que j’ai les poignets ligotés dans le dos…

— Non, vous vous trompez tous, et notre religion d’enfance a raison. Le Mal est d’ordre profondément moral – le choix du vice contre la vertu ; on peut faire semblant de ne pas savoir, on peut rationaliser, mais notre conscience le sait…

— Le Mal est un acte, pas un désir. Qui parmi nous n’a jamais eu envie d’égorger un butor assis en face à la table du dîner ? À l’exception de la compagnie ici présente, bien sûr. Tout le monde éprouve ces désirs. Si vous leur cédez, alors l’acte est mauvais. Le désir est normal.

— Oh non, le Mal, c’est de réprimer ce désir. Je ne réprime jamais de désir.