Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 59 sur 70

Pages du PDF

Wicked

Chapitre 6

Elle frissonna sous la lumière de la lune et à minuit, tourmentée par la mort de Nessa – l’idée d’être physiquement écrasée comme une punaise prenant des formes créatives dans l’imagination de la Sorcière – elle se leva et prit un nouveau chemin. Dorothy suivrait sans doute la Route de briques jaunes jusqu’à la Cité d’Émeraude, et quelqu’un d’aussi exotique qu’elle serait facilement repérable tout le long du trajet. La Sorcière accomplirait la tâche qui l’attendait depuis quinze ans. Mme Morrible attendait toujours d’être tuée.

 

6

 

Shiz était devenue une ruche financière. Les universités, qui occupaient un quartier historique, n’avaient guère changé, hormis quelques dortoirs plus récents et des installations sportives rutilantes. En dehors de ces endroits, en revanche, Shiz prospérait dans une économie qui se préparait à la guerre. Un immense monument de cuivre et de marbre, l’Esprit de l’Empire, dominait ce qui restait de la place de la Gare ; l’air et la lumière étaient raréfiés par d’énormes bâtiments industriels crachant des colonnes noires d’immondices dans le ciel. De bleue, la pierre des façades était devenue noirâtre. L’atmosphère même était tiède et affairée – les dizaines de milliers de respirations d’une ville qui haletait à chaque instant pour accroître sa richesse. Les arbres étaient gris et rabougris. Et pas un seul Animal en vue.

Étrangement, Crage Hall semblait à la fois plus vieux et plus récent. La Sorcière décida de ne pas déranger le portier et passa par-dessus le mur pour atterrir dans le potager où Boq était jadis tombé d’un toit voisin, presque sur ses genoux. La pelouse du fond, derrière le verger, avait disparu, et à sa place se dressait un bâtiment de pierre. Au-dessus de ses portes de fauxite luisante était gravé : « CONSERVATOIRE DE MUSIQUE ET D’ART DRAMATIQUE SIR CHUFFREY ET DAME GLINDA . »

Trois filles descendaient l’allée d’un pas pressé, bavardant, leurs livres serrés contre elles. En les voyant, la Sorcière sursauta. Elle avait eu l’impression de voir les fantômes de Nessarose, de Glinda et d’elle-même. Elle dut s’agripper à son balai pour retrouver son calme. Elle n’avait pas pris conscience du temps écoulé et de la distance.

— Je dois voir la directrice, leur dit-elle.

Elle les effraya, mais l’une d’elles retrouva son aplomb juvénile et lui montra le chemin. Le bureau de la directrice se trouvait toujours dans le grand hall.

— Elle y est, dirent les étudiantes. Elle y est toujours à cette heure de la matinée, elle prend le thé toute seule ou avec des bienfaiteurs.

La sécurité a dû grandement se relâcher si aucune d’elles ne m’interroge sur ma présence dans le potager, pensa la Sorcière. Tant mieux, je pourrai même m’enfuir sans qu’on cherche à m’arrêter.

La directrice avait un secrétaire à présent, un monsieur rebondi d’un certain âge, avec un bouc.

— Elle ne vous attend pas ? demanda-t-il. Je vais voir si elle est libre.

Il revint et demanda :

— Madame la directrice va vous recevoir. Voudriez-vous laisser votre balai dans le porte-parapluie ?

— Comme c’est aimable. Non merci, répondit la Sorcière en entrant dans le bureau.

La directrice se leva de son fauteuil en cuir. Ce n’était plus Mme Morrible ; c’était une petite femme rose avec des boucles cuivrées et des manières énergiques.

— Je n’ai pas saisi votre nom ? demanda-t-elle poliment. Vous êtes une ancienne, mais je suis une nouvelle (elle rit de son mot d’esprit, mais pas la Sorcière) et je crains de ne pas avoir encore bien appréhendé cette réalité : des dizaines d’anciennes reviennent tous les mois pour revivre les moments agréables de leur formation. Je vous en prie, puis-je avoir votre nom, et je vais demander du thé.

Au prix d’un certain effort, la Sorcière répondit :

— On m’appelait Mlle Elphaba quand j’étais ici, il y a plus d’années que j’aurais cru possible. En fait, je ne prendrai pas de thé, je ne peux pas rester très longtemps. J’ai été mal informée. J’espérais voir M me Morrible… savez-vous où elle pourrait se trouver ?

— Est-ce bon ou mauvais signe ? demanda la nouvelle directrice. Jusqu’à tout récemment, elle passait une partie de chaque semestre à la Cité d’Émeraude, en consultation avec Son Altesse en personne, sur les politiques d’éducation dans tout l’Oz Loyal. Mais elle est récemment revenue à son appartement de repos du bâtiment sénile – pardon, c’est une plaisanterie de nos jeunes filles, cela m’a échappé. Il s’agit du bâtiment des filles, en fait, car il a été généreusement financé par les filles de Crage Hall, nos anciennes élèves. Sa santé s’est dégradée, voyez-vous, et – bien qu’il me déplaise souverainement d’annoncer de mauvaises nouvelles – je crains qu’elle soit très proche de la fin.

— J’aimerais vraiment passer lui dire bonjour, dit la Sorcière.

Elle n’avait jamais su jouer la comédie, et ce fut seulement parce que la nouvelle directrice était si jeune, si naïve, si gamine elle-même, que la Sorcière s’en tira.

— J’étais l’une de ses préférées ; cela serait une merveilleuse surprise.

— Je vais appeler Grommetic pour vous y conduire, dit la directrice. Mais je dois d’abord demander à l’infirmière de M me Morrible si elle est en état de recevoir une visite.

— Inutile d’appeler Grommetic, je trouverai mon chemin. J’en discuterai avec l’infirmière, et je ne m’arrêterai qu’un instant. Et puis je reviendrai avant de partir, je vous le promets, et peut-être pourrai-je trouver un moyen de faire une contribution au fonds annuel, ou de participer à une collecte que vous organisez sûrement en ce moment ?

Pour autant qu’elle se souvienne, c’était la première fois de sa vie qu’elle mentait.

Le bâtiment sénile était une grosse tour ronde, comme un silo trapu, situé à côté de la chapelle où l’on avait rendu les derniers hommages au professeur Dillamond. Quelqu’un, passant avec des balais et des seaux, informa la Sorcière que Mme Morrible se trouvait au premier étage, derrière la porte portant le blason du Magicien.

L’instant d’après, la Sorcière se tenait face au blason du Magicien. Un ballon surmontant un panier, commémorant son arrivée spectaculaire dans la Cité d’Émeraude, et des épées croisées en dessous. À un ou deux mètres de distance, on aurait dit un énorme crâne, le panier ressemblait à des mâchoires ricanantes, et les épées à un X menaçant. Elphaba tourna le bouton de la porte et pénétra dans les appartements.

Il y avait plusieurs pièces, toutes encombrées de souvenirs d’école et de gages d’estime de diverses institutions de la Cité d’Émeraude, y compris le Palais de l’Empereur. La Sorcière traversa une sorte de salon, où un feu brûlait dans l’âtre malgré la douceur de la saison, puis une cuisine. Les toilettes se trouvaient sur le côté ; la Sorcière entendit quelqu’un sangloter à l’intérieur et se moucher. Elle poussa une commode contre la porte, et continua, arrivant dans la chambre à coucher.