Wicked
Chapitre 8
— Je ne vous laisserai pas parler ainsi dans mon salon, dit la margravine, au bord des larmes. Toute cette soirée, vous vous êtes comportés comme si une vieille femme n’avait pas été massacrée dans sa robe de chambre. N’avait-elle pas une mère, elle aussi ? N’avait-elle pas une âme ?
Avaric bâilla :
— Tu es si douce et si naïve. Quand ce n’est pas gênant, c’est tout à fait séduisant.
La Sorcière se leva, se rassit aussitôt, et se releva encore, s’appuyant sur son balai.
— Pourquoi l’avez-vous fait ? lui demanda vivement son hôtesse.
La Sorcière haussa les épaules :
— Pour m’amuser ? Peut-être que le Mal est une forme d’art.
Pourtant, elle ajouta en titubant vers la porte :
— Vous savez, vous n’êtes qu’une bande d’idiots. Vous auriez dû me livrer, au lieu de me divertir toute la soirée.
— C’est toi qui nous as divertis, déclara galamment Avaric. Cette soirée aura été la soirée de la saison… même si tu nous as menti tout le temps en disant avoir tué cette vieille maîtresse d’école. Quel plaisir.
Les invités applaudirent gaiement la Sorcière.
— La vérité sur le Mal, dit la Sorcière, n’a rien à voir avec ce que vous avez dit. Vous n’en percevez qu’un aspect – l’aspect humain, disons – et le côté éternel reste dans l’ombre. Ou vice versa. C’est comme la vieille énigme : à quoi ressemble un dragon dans son œuf ? Personne ne peut répondre, car dès que vous cassez la coquille, le dragon n’est plus dedans. Le vrai drame de cette question, c’est que la nature du Mal est secrète.
8
La lune était réapparue, un peu moins gonflée que la nuit d’avant. La Sorcière ne se pensait pas capable de monter son balai, elle traversa donc le parc en zigzaguant. Elle trouverait bien un endroit pour dormir, loin de cet antre claustrophobique de privilégiés.
Elle tomba sur le bâtiment dont Avaric avait parlé. C’était une vieille bâtisse tictoc des débuts, une sorte de pagode portative en bois sculpté, avec des figurines, trop variées et nombreuses pour que la Sorcière les interprète cette nuit-là. Peut-être y avait-il un parquet sous lequel dormir, une plate-forme à quelques centimètres au-dessus du sol humide. Elle jeta un œil et s’avança.
— Et vous allez où, comme ça ?
Un Croquignon – non, un nain – se dressait devant elle. Il tenait un gourdin dont il tapotait la paume épaisse de sa main gauche.
— Dormir, où je peux, dit-elle. C’est donc vous le nain, et c’est la chose dont parlait Avaric.
— L’Horloge du Dragon du Temps, dit-il, ouverte au public demain soir, et pas avant.
— Je serai morte et disparue demain soir.
— Non, répondit le nain.
— Disparue, en tout cas.
Elle regarda la machine, se redressa, et un souvenir lui revint.
— Je me demande comment vous avez connu Rickale, dit-elle.
— Oh, Rickale… qui ne la connaît pas ? Ce n’est pas une grande surprise.
— Elle a été tuée aujourd’hui ? demanda la Sorcière. Il y a une chance ?
— Aucune.
— Qui êtes-vous ?
Soudain, après cette bouffée de chagrin et de violence, elle éprouva de la peur.
— Oh, le petit être insignifiant, dit le nain.
— Pour qui travaillez-vous ?
— Pour qui n’ai-je pas travaillé ? Le diable est un très grand ange, mais un très petit homme. Mais je n’ai aucun nom en ce monde, alors ne vous inquiétez pas de moi.
— Je suis ivre et je trouble l’ordre public, dit-elle, et je ne supporte plus les énigmes. J’ai tué quelqu’un aujourd’hui. Je peux vous tuer aussi.
— Vous ne l’avez pas tuée, elle était déjà morte, répondit calmement le nain. Quant à moi, vous ne pouvez pas me tuer, je suis immortel. Mais vous faites de très gros efforts pour vivre, alors je vous dirai ceci : je suis le gardien du livre, et j’ai été conduit dans ce pays craint et oublié pour surveiller l’histoire de ce livre, pour l’empêcher de revenir d’où il vient. Je ne suis ni bon, ni mauvais ; mais je suis coincé ici, condamné à une vie sans mort pour garder le livre. Je me moque de ce qui vous arrive, à vous ou à quiconque, mais je protège le livre ; telle est ma charge.
— Le livre ?
Elle s’efforça de comprendre ; plus elle en entendait, plus elle se sentait ivre.
— Ce que vous appelez le Grimoire. Il a d’autres noms… peu importe.
— Alors pourquoi ne le prenez-vous pas, pourquoi ne l’avez-vous pas ?
— Je ne travaille pas comme ça. Je suis l’associé silencieux. J’œuvre au sein des événements, je vis en marge, je manipule les causes et les effets, j’observe comment les créatures difformes de ce monde vivent leur vie. Je n’interviens que pour protéger le livre. Dans une certaine mesure, je peux voir l’avenir, et dans cette mesure, j’interviens dans les affaires des hommes et des bêtes. (Il dansa comme un diablotin.) Vous me voyez ici, et là. Avoir le don de seconde vue, c’est un grand avantage quand on travaille dans la sécurité.
— Vous travaillez avec Rickale.
— Parfois, nous avons les mêmes objectifs, et parfois non. Ses intérêts semblent différents des miens.
— Qui est-elle ? Quels sont ses intérêts ? Pourquoi rôdez-vous en lisière de ma vie ?
— Dans le monde d’où je viens, il existe des anges gardiens, répondit le nain, mais pour ce que j’en sais, Rickale est dans les rangs opposés, et c’est de vous qu’elle s’occupe.
— Pourquoi est-ce que je mérite un tel démon ? Pourquoi ma vie est-elle si tourmentée ? Qui l’a envoyée peser sur ma vie ?
— Il y a des choses que je sais, et d’autres que j’ignore, dit le nain. Savoir à qui Rickale rend des comptes, si elle en rend, cela dépasse mon savoir et mes centres d’intérêt. Mais pourquoi vous ? Vous devez le savoir. Car vous… (le nain parlait d’un ton brillant et désinvolte) n’êtes ni ceci ni cela… ou dois-je dire que vous êtes à la fois ceci et cela ? À la fois d’Oz et de l’autre monde. Votre vieux Frex s’est toujours trompé : vous n’avez jamais été un châtiment pour ses offenses. Vous êtes un croisement, vous êtes une nouvelle race, vous êtes un greffon, une dangereuse anomalie. Vous avez toujours été attirée par les créatures composites, brisées et rassemblées, car c’est ce que vous êtes. Êtes-vous bête au point de ne pas l’avoir compris ?
— Montrez-moi un signe, dit-elle, je ne comprends pas ce que vous dites. Montrez-moi un signe que le monde ne m’a pas encore montré.
— Pour vous, un plaisir.
Le nain disparut, on entendit des mécaniques qui remontaient, frottaient l’une contre l’autre, le grincement de rouages graissés, le claquement des courroies de cuir, le « tic-tac » des pendules se balançant.
— Une audience privée avec le Dragon en personne.
Au sommet, une bête planait, agitant ses ailes en une danse gestuelle, à la fois accueillante et intimidante. La Sorcière le contempla fixement.
Une petite zone était éclairée à mi-hauteur.
— Pièce en trois actes, annonça la voix du nain enfouie dans les profondeurs. Acte un : la Naissance de la Sainteté.
Plus tard, Elphaba n’aurait pu dire comment elle avait su ce qu’était ce spectacle – mais ce qu’elle vit était la vie de sainte Aelphaba en une pantomime abrégée. La femme de bien, la mystique et la recluse, disparue prier derrière une chute d’eau. La Sorcière frissonna en voyant la sainte aller droit dans la cascade (une gouttière recueillait l’eau dans un plateau caché en dessous). Elphaba attendit que la sainte tictoc sorte, mais elle ne sortit pas, et les lumières finirent par s’éteindre.
— Acte deux : la Naissance du Mal.
— Attendez, la sainte n’est pas sortie comme dans les légendes, s’écria la Sorcière. J’en veux pour mon argent, sinon rien, s’il vous plaît.
— Acte deux : la Naissance du Mal.
Des lumières éclairèrent une autre petite scène. Une imitation crédible de Colwen était peinte sur un décor en carton. Une figurine représentant Melena embrassait ses parents avant de partir avec Frex, une séduisante petite marionnette avec une courte barbe noire et une démarche sautillante. Ils s’arrêtèrent dans une petite cabane, où Frex l’embrassa et continua à prêcher. Pendant tout le reste de la scène, Frex resta d’un côté, déblatérant devant des paysans occupés à baiser à ses pieds, avant de s’entre-déchirer et dévorer leurs organes sexuels, d’où coulait une sauce véritable : ça sentait l’ail et les champignons sautés. Melena, au foyer, attendait en bâillant, jouant avec ses jolis cheveux. Arriva un homme que la Sorcière n’identifia pas au début. Il portait un petit sac noir d’où il sortit une bouteille verte en verre. Il la donna à boire à Melena et quand elle eut bu, elle tomba dans ses bras, sous l’effet d’un stupéfiant ou de la boisson, comme la Sorcière ce soir, ou de la libération. Ce n’était pas clair. Le voyageur et Melena firent l’amour sur le même rythme bondissant que les paroissiens de Frex. Frex se mit à danser en cadence lui aussi. Ensuite, quand l’acte d’amour fut terminé, le voyageur sortit de Melena. Il claqua des doigts, et un ballon avec un panier en dessous descendit du ciel. Le voyageur monta dedans. C’était le Magicien.