Wicked
Chapitre 2
— Cela au moins, je suis certaine que mon Ama pourra s’en charger.
Mme Morrible feuilleta la liste des noms :
— Très bien. Avec mademoiselle Galinda des Arduenna dans une chambre double… nous convions la Troisième Descendante des Thropp de Haute-Nichée, Elphaba ?
Aucune réaction.
— Elphaba me ? répéta M Morrible, ajustant ses colliers et posant deux doigts au creux de sa gorge.
La fille se trouvait au fond de la pièce, une indigente en robe rouge à la coupe voyante, avec de grosses bottes de vieux. Au début, Galinda crut que c’était un jeu de lumière, un reflet des bâtiments voisins couverts de lierre et de mousse. Mais lorsque Elphaba s’avança, traînant ses sacs, il apparut clairement qu’elle était verte. Une fille au visage en lame de couteau, avec une peau d’un vert putréfié et de longs cheveux noirs étranges.
— Croquignonne par la naissance, mais vous avez passé maintes années de votre enfance au pays Quadling, lut Mme Morrible dans ses notes. Comme cela est fascinant pour nous toutes, mademoiselle Elphaba. Nous avons hâte d’entendre vos récits des climats et endroits exotiques. Mesdemoiselles, voici vos clefs. Vous pouvez prendre la chambre 22 au deuxième étage.
Les jeunes filles s’avancèrent. Mme Morrible fit un grand sourire à Galinda.
— Les voyages sont tellement enrichissants, chantonna-t-elle.
Galinda sursauta : la malédiction de ses propres paroles retombait sur elle. Elle fit une révérence et s’enfuit, suivie par Elphaba, les yeux rivés au sol.
2
Le lendemain, à l’arrivée d’Ama Clutch, dont le pied avait triplé de volume dans son pansement, Elphaba avait déjà déballé ses quelques affaires. Elles pendaient comme des chiffons aux crochets du placard : des robes droites informes et trop légères, éclipsées dans leur coin par les froufrous, les corsages amidonnés, les épaulettes et les coudières rembourrées de la garde-robe de Galinda.
— Je suis contente comme tout d’être votre Ama aussi, ça me gêne pas, dit Ama Clutch avec un grand sourire à l’attention d’Elphaba, avant même que Galinda ait l’occasion de la prendre en privé pour exiger qu’elle refuse.
— Bien sûr, c’est pour être mon Ama que Papa te paie, dit Galinda d’un ton insistant, mais Ama Clutch répondit :
— Pas tant que ça, ma poulette, pas tant que ça. Je peux prendre mes décisions.
— Ama, dit Galinda une fois Elphaba partie aux toilettes salpêtrées. Ama, tu es aveugle ? Cette Croquignonne est verte !
— Bizarre, pas vrai ? Je croyais que tous les Croquignons étaient tout petits. Et pourtant, elle est d’une taille normale. Il doit y avoir différents formats, j’imagine. Oh, c’est le vert qui te dérange ? Tu sais, ça pourrait te faire du bien, si tu laisses faire. Si tu laisses faire, bien sûr. Tu prends des airs de femme du monde, Galinda, mais tu ne connais rien au monde encore. Moi, je trouve ça drôle. Et pourquoi pas ? Hein, pourquoi pas ?
— Ce n’est pas à toi de planifier mon éducation, dans le monde ou ailleurs, Ama Clutch.
— Non, ma chérie, répondit Ama Clutch. C’est toi toute seule qui t’es mise dans ce pétrin. Moi, je suis là pour te servir.
Ainsi, Galinda était coincée. Son bref entretien avec Mme Morrible, la veille au soir, n’avait rien donné. Galinda était arrivée promptement, vêtue d’une jupe de morpheline à pois avec un corset de dentelles – vision somptueuse, pensait-elle, de mauve vespéral et de bleu nuit. Mme Morrible l’avait fait entrer dans la salle de réception, où quelques sièges en cuir et un sofa étaient installés devant un âtre inutile. La directrice leur avait versé du thé à la menthe et proposé du gingembre cristallisé entouré de feuilles de rose. Elle offrit un siège à Galinda, mais resta debout près de la cheminée, tel un chasseur de gros gibier.
Dans la meilleure tradition des classes supérieures savourant leurs luxes, elles sirotèrent et grignotèrent en silence. Cela permit à Galinda de remarquer que Mme Morrible ressemblait à un poisson, non seulement par son physique, mais aussi par ses vêtements : sa robe lâche flottait comme une grosse vessie gonflée, depuis son décolleté bouillonnant jusqu’à ses genoux, où elle se resserrait et tombait droit jusqu’à terre, enserrant mollets et chevilles dans des plis stricts et précis. Mme Morrible ressemblait en toute chose à une carpe géante dans un club masculin. Et une carpe morose et ennuyeuse en plus, pas même une Carpe pensante.
— Votre Ama, ma chère. La raison de son incapacité à surveiller un dortoir. Je suis tout ouïe.
Galinda avait pris tout son après-midi pour préparer :
— Voyez-vous, madame la directrice, je n’ai rien voulu dire en public. Mais Ama Clutch a subi une terrible chute l’été dernier, alors que nous pique-niquions dans les collines Pertha. Elle a voulu prendre une poignée de thym sauvage des montagnes et est tombée de la falaise. Elle est restée dans le coma pendant des semaines, et quand elle en est sortie, elle ne se souvenait plus du tout de l’accident. Si vous lui posiez la question, elle ne vous comprendrait même pas. Amnésie traumatique.
— Je vois. Comme ce doit être assommant pour vous. Mais en quoi cela la rend-il inapte à la tâche que j’ai proposée ?
— Elle souffre de confusion. Ama Clutch, à l’occasion, mélange ce qui est Vivant et ce qui ne l’est pas. Elle peut s’asseoir et parler, disons à une chaise, et remonter son histoire en la mêlant à la nôtre. Ses aspirations, ses réserves…
— Ses joies, ses peines, compléta Mme Morrible. Quelle réelle nouveauté. La vie sentimentale du mobilier. Subjuguant.
— Mais, aussi sot que cela soit (et source d’heures d’amusement), l’affection qui l’accompagne est plus inquiétante. Madame Morrible, je dois vous dire qu’Ama Clutch oublie parfois que les gens sont vivants. Ou les animaux.
Galinda hésita, puis ajouta :
— Ou même les Animaux.
— Poursuivez, ma chère.
— Cela ne me dérange pas, car Ama est mon Ama depuis toujours, et je la connais. Je sais comment elle fonctionne. Mais parfois, elle peut oublier qu’une personne est là, ou a besoin d’elle, voire que c’est une personne. Une fois, elle nettoyait une penderie et l’a renversée sur le valet, lui rompant le dos. Elle ne l’a pas entendu crier alors qu’il était à ses pieds. Elle a plié les vêtements de nuit et a tenu une conversation avec la robe de soirée de ma mère, lui posant toutes sortes de questions impertinentes.
— Quelle maladie fascinante, dit Mme Morrible. Et comme cela est contrariant pour vous, réellement.
— Je n’aurais pas pu lui permettre d’accepter la responsabilité de quatorze autres jeunes filles, confia Galinda. Pour moi, toute seule, il n’y a pas de problème. J’adore cette vieille folle, d’une certaine manière.
— Mais votre camarade de chambre ? Pouvez-vous mettre son bien-être en péril ?
— Elle, je ne l’ai pas demandée. (Galinda considéra la directrice d’un œil vitreux.) Cette pauvre Croquignonne semble habituée à une vie difficile. Soit elle s’adaptera ou, j’imagine, elle vous demandera de quitter ma chambre. À moins bien sûr, que vous estimiez de votre devoir de l’en faire partir, pour sa propre sécurité.
— Si Mlle Elphaba ne peut pas vivre avec ce que nous lui donnons, il faudra qu’elle quitte Crage Hall de son propre gré, je suppose. Ne croyez-vous pas ?
C’était le « nous » dans « ce que nous lui donnons » me : M Morrible entraînait Galinda dans ses plans. Toutes deux en étaient conscientes. Galinda luttait pour garder contenance, mais elle n’avait que dix-sept ans, et elle avait subi le même ostracisme indigne dans le grand hall, à peine quelques heures auparavant. Elle ignorait ce que M me Morrible pouvait avoir contre Elphaba, hormis son aspect. Mais il y avait quelque chose, visiblement. Qu’était-ce ? Elle sentait confusément que c’était mal.
— Ne croyez-vous pas, ma chère me ? répéta M Morrible, se penchant un peu, voûtée comme un poisson sautant au ralenti.
— Eh bien, naturellement nous devons faire ce que nous pouvons, répondit Galinda, aussi évasivement que possible.
C’était elle le poisson désormais, prise au plus subtil des hameçons.
Des ombres de la salle de réception surgit une petite créature tictoc, d’un mètre de haut environ, faite de bronze poli, avec une plaque d’identification vissée à l’avant. La plaque annonçait « Homme mécanique de Ferrand & Ferblanc », d’une écriture ornée. Le serviteur mécanique ramassa les tasses vides et disparut dans un bourdonnement. Galinda ne savait pas depuis combien de temps il était là, ou ce qu’il avait entendu, mais elle n’avait jamais aimé les créatures tictoc.
Elphaba souffrait gravement de ce que Galinda appelait la « bouderie liseuse ». Elphaba ne se roulait pas en boule – elle était trop osseuse pour cela –, mais se repliait au plus près d’elle-même comme un couteau, son amusant nez vert pointu effleurant les pages d’un livre moisi. Elle tournait et entortillait ses cheveux en lisant, de ses doigts si fins et cassants qu’on aurait presque dit un exosquelette. Pourtant, sa chevelure refusait de boucler. Elle était belle, à sa manière bizarre et effrayante, brillant comme la fourrure d’un giltebeest en pleine santé. De la soie noire. Du café tissé. Une pluie nocturne. Galinda, peu portée sur les métaphores dans l’ensemble, trouvait les cheveux d’Elphaba fascinants, d’autant plus que la jeune fille était si laide, par ailleurs.
Elles ne parlaient pas beaucoup. Galinda était trop occupée à nouer des alliances avec les meilleures jeunes filles, avec qui elle aurait évidemment dû partager sa chambre. Elle pourrait sans doute changer à mi-parcours, ou du moins à l’automne suivant. Ainsi, Galinda laissait Elphaba toute seule, et filait dans le hall échanger des potins avec ses nouvelles amies. Milia, Pfannee, Shenshen. Comme dans les livres d’enfant sur les pensionnats, chaque nouvelle amie était plus riche que la précédente.
Au début, Galinda ne parla pas de sa camarade de chambre. Et Elphaba ne laissait nullement voir qu’elle espérait la compagnie de Galinda, ce qui fut un soulagement. Mais les ragots devaient commencer tôt ou tard. La première vague porta sur la garde-robe d’Elphaba et sa pauvreté évidente, comme si remarquer sa couleur maladive et écœurante était trop mesquin.
— Quelqu’un m’a dit que madame la directrice avait dit que Mlle Elphaba était la Troisième Descendante des Thropp de Haute-Nichée, dit Pfannee, qui était aussi une Croquignonne, mais d’un modèle réduit, contrairement à la famille Thropp. Les Thropp jouissent d’une haute considération à Haute-Nichée et même au-delà. L’Éminent Thropp a créé la milice de la région et démantelé la Route de briques jaunes que le Régent d’Ozma avait posée quand nous étions petites – avant la Glorieuse Révolution. Il n’y avait pas de laisser-aller chez l’Éminent Thropp et sa femme, ni dans sa famille, y compris sa petite-fille Melena, vous pouvez en être certaines.
Par « laisser-aller », Pfannee entendait « verdeur », bien sûr.
— Mais comme ces puissants sont déchus ! Elle est aussi dépenaillée qu’un gitan, observa Milia. Avez-vous déjà vu des robes aussi criardes ? Son Ama devrait être remerciée.
— Elle n’a pas d’Ama, je crois, dit Shenshen.
Galinda, qui le savait pour sûr, ne dit rien.
— On dit qu’elle a vécu au pays Quadling, reprit Milia. Peut-être que sa famille a été exilée pour un crime ?
— Ou que c’étaient des spéculateurs de rubis, dit Shenshen.
— Alors où est sa richesse ? coupa Milia. Les spéculateurs de rubis ont bien réussi, mademoiselle Shenshen. Notre demoiselle Elphaba n’a pas deux jetons de troc à elle.
— Peut-être ont-ils suivi une vocation religieuse ? Une pauvreté choisie ? suggéra Pfannee, et elles éclatèrent de rire à cette absurdité.
La vue d’Elphaba, qui se rendait à la cave prendre du café, les fit s’esclaffer de plus belle. Elle ne leur accorda pas un regard, mais toutes les autres jeunes filles se tournèrent vers les rieuses, désireuses de partager leur gaieté, ce qui remplit d’aise les quatre nouvelles amies.
Galinda eut du mal à se lancer pour de bon dans les études. Elle avait considéré son admission à l’université de Shiz comme une sorte de preuve de son brillant intellect, et pensé qu’elle agrémenterait les couloirs du savoir de sa beauté et à l’occasion, de ses aphorismes subtils. Elle se dit amèrement qu’elle avait cru devenir un buste de marbre vivant : « Voici l’Intelligence de la Jeunesse, admirez-La. N’est-Elle pas splendide ? »
L’idée ne l’avait pas effleurée qu’elle aurait réellement des choses à apprendre, et, en outre, qu’elle devrait les comprendre. L’éducation que toutes les nouvelles étudiantes recherchaient surtout, bien sûr, n’avait rien à voir avec Mme Morrible ou les Animaux soliloquant au lutrin ou en chaire. Ce qu’elles voulaient, ce n’était pas des citations, des équations, ou des évaluations : elles voulaient Shiz même. La vie en ville. Toute la vaste et agressive panoplie de la vie et de la Vie, intimement entrelacées.
Galinda constata avec soulagement qu’Elphaba ne participait jamais aux sorties que les Amas organisaient. Comme Galinda et ses amies Shenshen, Milia et Pfannee se retrouvaient souvent dans la salle à manger pour prendre un modeste repas, leur brigade hebdomadaire prit le surnom de la Société des Marches. Toute l’université resplendissait des couleurs de l’automne… pas seulement des feuilles mourantes, mais des fanions des fraternités, frissonnant sur les toits au bout des hampes.
Galinda s’imprégnait de l’architecture de Shiz. Çà et là, surtout dans les cours et les ruelles préservées de Crage Hall, s’affaissaient les plus anciens bâtiments domestiques, de paille et torchis, à la charpente apparente, soutenus telles des grands-mères paralytiques par des parents plus forts et plus récents. Puis, une suite éblouissante de gloires sans égales : la Chalcédoine médiévale, le Merthique (l’inférieur, mais aussi le tardif, d’inspiration plus fantastique), le discret Gallantin avec ses symétries, le Gallantin réformé avec ses grouillements d’arcs en accolade et ses frontons brisés, le Renaissance dolérite, l’Empire emphatique, et l’Industriel moderne, ou, comme les critiques de la presse progressiste le décrivaient, le Haut Crustyle hostile – encouragé par le Magicien d’Oz, féru de modernité.
En dehors de l’architecture, il n’y avait rien d’excitant, à vrai dire. Une certaine fois, qu’aucune jeune fille de Crage Hall présente n’oublia jamais, les étudiants de dernière année des Trois Reines, de l’autre côté du canal, s’étaient gavés de bière au milieu de l’après-midi, et, par défi et plaisanterie, avaient engagé un violoniste de L’Ours blanc et dansé de concert sous les saules, vêtus de leurs seuls caleçons de coton moulant et de leurs écharpes universitaires. C’était délicieusement païen, car ils avaient posé une vieille statue ébréchée de Lurline la Reine des Fées sur un tabouret à trois pieds, et elle semblait sourire à leur gaieté déliée. Les jeunes filles et les Amas firent semblant d’être choquées, mais mal ; elles traînaient, jetant des regards, jusqu’à ce que des préfets des Trois Reines, horrifiés, se précipitent pour rafler les fêtards. La quasi-nudité était une chose, mais le lurlinisme public – même pour plaisanter – était d’un rétrograde à la limite de l’intolérable, voire du royalisme. Et cela, cela n’était pas acceptable sous le règne du Magicien.
Un samedi soir, alors que les Amas disposaient d’une rare soirée de libre et étaient parties à une réunion du culte du plaisir au cirque de Ticknor, Galinda eut une dispute brève et idiote avec Pfannee et Shenshen, après quoi elle se retira tôt dans sa chambre, se plaignant d’une migraine. Elphaba était assise sur son lit, enroulée dans sa couverture d’intendance marron. Elle était penchée sur un livre, comme d’habitude, et ses cheveux encadraient son visage comme des parenthèses. Elle évoqua à Galinda l’une de ces gravures – les livres d’histoire naturelle en regorgeaient – de vieilles Winkies des montagnes qui cachent leur étrangeté avec un foulard sur la tête. Elphaba croquait le trognon d’une pomme, ayant mangé tout le reste.
— Eh bien, vous avez l’air à l’aise, mademoiselle Elphaba, dit Galinda d’un ton provocant.
En trois mois, c’était la première remarque d’ordre social qu’elle faisait à sa camarade.
— Avoir l’air, c’est juste de l’air, répondit Elphaba sans lever les yeux.
— Cela brisera-t-il votre concentration si je m’assois devant le feu ?
— Vous ferez de l’ombre si vous vous asseyez juste ici.
— Oh, désolée ! dit Galinda en s’avançant. Nous ne devons pas faire d’ombre, n’est-ce pas, quand tous ces mots attendent impatiemment d’être lus ?
Elphaba, déjà revenue à son livre, ne répondit pas.
— Que diantre lisez-vous, jour et nuit ?
Elphaba répondit, comme si elle sortait d’un bassin isolé pour reprendre de l’air :
— Je ne lis pas la même chose tous les jours, voyez-vous, mais ce soir, je lis certains sermons des premiers pères de l’unionisme.
— Et pourquoi donc, grand Dieu ?
— Je ne sais pas. Je ne sais même pas si j’ai envie de les lire. Je les lis, c’est tout.
— Mais pourquoi… mademoiselle Elphaba la Délirante, pourquoi ?
Elphaba sourit à Galinda :
— Elphaba la Délirante. Ça me plaît.
Galinda lui rendit son sourire. Elle s’apprêtait à répondre, mais au même instant, un coup de vent projeta une poignée de grêlons sur la vitre, et le verrou sauta. Galinda bondit pour fermer la fenêtre, mais Elphaba se rencogna tout au fond de la pièce, loin de l’humidité.
— Donnez-moi la poignée du bagage en cuir, mademoiselle Elphaba, à l’intérieur du sac – sur l’étagère, derrière les cartons à chapeau – oui – que je puisse fermer ça en attendant que le portier le répare demain.
Elphaba trouva la lanière, mais fit tomber les cartons, et trois chapeaux colorés roulèrent sur le sol froid. Tandis que Galinda grimpait sur une chaise pour refermer la fenêtre, Elphaba remit les chapeaux dans leurs cartons.
— Oh, essayez-le, essayez celui-là, dit Galinda.
Elle voulait avoir un sujet de moquerie, pour en parler à Mlles Pfannee et Shenshen et revenir ainsi dans leurs bonnes grâces.
— Oh, je n’ose pas, mademoiselle Galinda, dit Elphaba, en reposant le chapeau.
— Non, j’insiste, dit Galinda, pour rire. Je ne vous ai jamais vue avec quelque chose de joli.
— Je ne porte pas de jolies choses.
— Où est le mal ? demanda Galinda. Rien qu’ici. Personne d’autre ne vous verra.
Elphaba se tenait face au feu, mais elle tourna la tête pour regarder longuement Galinda, qui n’était pas encore descendue de sa chaise. La Croquignonne portait sa chemise de nuit, une espèce de sac de couleur terne sans ajout de rubans ou de dentelles. Son visage vert semblait presque luire au-dessus du tissu grisâtre, et ses glorieux longs cheveux noirs tombaient droit là où ses seins auraient dû se trouver. Elphaba semblait se situer quelque part entre l’animal et l’Animal – plus que la vie, mais pas tout à fait la Vie. Elle semblait attendre, mais quoi ? Comme un enfant à qui on dit de faire de beaux rêves, mais qui ne s’en souvient jamais. On aurait presque pu dire « dénuée de raffinement », mais pas au sens social : plutôt, la Nature n’avait pas fait tout son travail avec Elphaba. Elle ne ressemblait pas assez à elle-même.
— Oh, mettez-le donc, ce fichu chapeau, grogna Galinda pour qui, dans le domaine de l’introspection, point trop n’en fallait.
Elphaba obéit. Il y avait une adorable cocarde, achetée au meilleur mercier des collines Pertha, avec des rubans pêche et une mousseline jaune que l’on pouvait ajuster selon le degré de dissimulation désiré. Sur la mauvaise tête, il pouvait donner un résultat horrible, et Galinda s’attendait à se mordre la lèvre pour s’empêcher de rire. C’était le genre d’accessoire ultraféminin que les garçons portaient dans les pantomimes pour jouer les filles.
Mais Elphaba fit tomber tout net l’assiette sucrée sur son étrange tête pointue, et regarda Galinda par-dessous le large bord. On aurait dit une fleur rare, sa peau était semblable à une tige dans son doux éclat irisé, le chapeau à une orgie végétale.
— Oh, mademoiselle Elphaba, dit Galinda, horrible petite chose, vous êtes jolie.
— Oh, et vous, vous mentez, allez vous confesser au pasteur unioniste, répliqua Elphaba. Il y a un miroir ?
— Bien sûr, dans les toilettes du couloir.
— Pas là. Je ne veux pas que ces idiotes me voient avec.
— Eh bien alors, décida Galinda, regardez votre reflet dans la vitre sombre.
Toutes deux contemplèrent le spectre vert et fleuri qui se reflétait dans le vieux verre trouble, entouré de ténèbres que fendait la tempête. Une feuille d’érable, en forme d’étoile aux pointes émoussées, ou de cœur à l’envers, jaillit soudain de la nuit en tourbillonnant et vint se coller sur le reflet, d’un rouge luisant sous la lumière du feu, juste à l’endroit du cœur… c’est du moins ce qui sembla à Galinda depuis l’endroit où elle se tenait.
— Fascinant, dit-elle. Vous avez une sorte de beauté exotique. Je n’aurais jamais cru.
— Surprise, dit Elphaba, et elle rougit presque (le vert s’assombrit). Je veux dire, c’est la surprise, pas la beauté. C’est juste de la surprise : « Eh bien ça alors. » Ce n’est pas de la beauté.
— Qui suis-je pour vous contredire ? demanda Galinda en prenant la pose, ce qui fit rire Elphaba pour de bon.
Galinda l’imita, légèrement horrifiée de cette audace. Elphaba ôta le chapeau et le remit dans sa boîte. Elle ramassa son livre, mais Galinda lui demanda :
— Alors, que lit la Belle ? Sérieusement. Dites-moi, pourquoi ces vieux sermons ?
— Mon père est pasteur unioniste, dit Elphaba. Je suis curieuse de tout ça, c’est tout.
— Pourquoi ne pas lui demander, simplement ?
Elphaba ne répondit rien. Son visage prit une expression figée, patiente, comme un hibou prêt à fondre sur une souris.
— Alors, de quoi parlent-ils ? C’est intéressant ? demanda Galinda.
Elle n’allait pas abandonner, il n’y avait rien d’autre pour s’occuper et elle était trop excitée par la tempête pour se coucher.
— Celui-ci réfléchit au bien et au mal, dit Elphaba. Pour savoir s’ils existent vraiment.
— Oh, la barbe, dit Galinda. Le Mal existe, je le sais, et son nom est l’Ennui, et les pasteurs sont les plus coupables du lot.
— Vous ne le pensez pas vraiment ?
Galinda se demandait rarement si elle croyait ce qu’elle disait ou non ; tout l’intérêt de la conversation résidait dans le flux.
— Disons, je ne voulais pas insulter votre père, d’après ce que j’en sais, c’est un prêcheur divertissant et plein d’énergie.
— Non, je veux dire : vous pensez que le Mal existe vraiment ?
— Eh bien, est-ce que je sais ce que je pense ?
— Eh bien, demandez-le-vous, mademoiselle Galinda. Le Mal existe-t-il ?
— Je ne sais pas. Dites-moi, vous. Le Mal existe-t-il ?
— Je ne pense pas le savoir.
Son regard se tourna vers l’intérieur, ou étaient-ce ses cheveux qui retombaient comme un voile ?
— Pourquoi ne pas demander à votre père ? Je ne comprends pas. Il devrait savoir, c’est son travail.
— Mon père m’a beaucoup appris, dit lentement Elphaba. Il était fort instruit. Il m’a appris à lire, écrire, penser et bien plus encore. Mais pas assez. Moi, je pense, comme nos professeurs ici, que si les pasteurs font bien leur travail, c’est qu’ils savent poser les questions qui font réfléchir les gens. Je ne crois pas qu’ils aient les réponses. Pas obligatoirement.
— Eh bien, allez dire ça à notre ennuyeux pasteur, chez nous. Il a toutes les réponses, et il les fait payer, en plus.
— Mais il y a quelque chose dans ce que vous dites…, reprit Elphaba. Je veux dire, le Mal et l’ennui. Le Mal et la lassitude. Le Mal et l’absence de stimulation. Le Mal et le sang paresseux.
— Vous écrivez un poème, on dirait. Pourquoi une jeune fille s’intéresserait-elle au mal ?
— Ce n’est pas qu’il m’intéresse. C’est juste que les premiers sermons ne parlent que de lui. Donc, je pense à ce qu’ils pensent, c’est tout. Parfois, ils parlent de régime alimentaire et disent de ne pas manger les Animaux, et alors j’y pense. C’est juste que j’aime penser à ce que je lis. Pas vous ?
— Je ne lis pas très bien. Donc, je ne pense pas très bien non plus, sans doute, répondit Galinda en souriant. En revanche, je m’habille à faire tomber raide.
Aucune réponse d’Elphaba. Galinda, qui se flattait généralement de savoir détourner toute conversation sur ses propres mérites, en resta bouche bée. Agacée de devoir faire un effort supplémentaire, elle reprit par un minable :
— Alors, ils en pensaient quoi du mal, ces vieux lourdauds ?
— Difficile à dire exactement. Ils semblaient obsédés par l’endroit où il se trouvait. Par exemple, une source maléfique dans les montagnes, une fumée maléfique, un sang maléfique dans les veines, se transmettant de parent à enfant. Ils ressemblaient aux premiers explorateurs d’Oz, sauf que leurs cartes étaient invisibles, et se contredisaient souvent entre elles.
— Et où se trouve le mal ? demanda Galinda en se jetant sur son lit les yeux fermés.
— Eh bien, ils n’étaient pas vraiment d’accord. Sinon, où auraient-ils trouvé matière à se disputer dans leurs sermons ? Certains disaient que le mal originel provenait du vide laissé par la Reine des Fées Lurline quand elle nous avait abandonnés ici-bas. Lorsque le Bien s’en va, l’espace qu’il occupe se corrompt et devient maléfique, et peut-être se sépare-t-il pour se multiplier. Donc, chaque chose maléfique est un signe de l’absence de la divinité.
— Moi, je ne reconnaîtrais pas une chose maléfique même si elle me tombait dessus, dit Galinda.
— Ces premiers unionistes, qui étaient bien plus lurlinistes que les unionistes actuels, prétendaient qu’un nuage invisible de corruption flottait dans les parages, descendant direct de la douleur que le monde avait ressentie au départ de Lurline. Comme un souffle d’air froid sur une tiède nuit tranquille. Une âme tout à fait agréable pouvait le traverser et en être infectée, avant d’aller tuer son voisin. Mais si vous traversiez une zone maléfique, était-ce votre faute ? Si vous ne pouviez pas la voir ? Même les conciles d’unionistes n’ont pu trancher la question, et de nos jours, il y a tellement de gens qui ne croient même pas en Lurline…
— Mais ils croient toujours au mal, dit Galinda dans un bâillement. N’est-ce pas étonnant, cette divinité disparue, mais dont les attributs et les implications divines persistent…
— Mais vous réfléchissez, ma parole ! s’écria Elphaba.
Galinda se redressa, étonnée par l’enthousiasme de sa camarade.
— Je vais m’endormir, car tout cela m’ennuie profondément, dit-elle, mais Elphaba souriait jusqu’aux oreilles.
Au matin, Ama Clutch les régala toutes deux du récit de sa sortie. Il y avait une jeune sorcière talentueuse qui ne portait que des sous-vêtements d’un rose scandaleux, décorés de perles et de plumes. Elle avait chanté devant le public, faisant la collecte de jetons de nourriture dans son décolleté, auprès de jeunes étudiants rougissants assis aux tables voisines. Elle avait fait un peu de magie, transformant de l’eau en jus d’orange, changeant des choux en carottes, et lardant de coups de couteau un porcelet terrifié, duquel jaillit non pas du sang, mais du champagne. Ils en avaient tous bu une gorgée. Un horrible gros barbu était arrivé et s’était mis à poursuivre la sorcière comme s’il voulait l’embrasser – ah oui vraiment, c’était trop drôle ! À la fin, tous les artistes et le public s’étaient levés pour chanter en chœur Ce qui est interdit au grand marché (est à vendre dans les boutiques moins chères). Les Amas s’étaient amusées comme des folles, toutes autant qu’elles étaient.