Wicked
Chapitre 4
Boq et Avaric la firent taire. Elle se taillait une terrible réputation de grande gueule.
Le professeur fit traîner l’épisode longtemps après que tout le monde eut compris où il voulait en venir. Puis il se tourna enfin et dit :
— Pensez-vous maintenant que si nous pouvions cautériser la partie du cerveau où se développe le langage, nous pourrions éliminer la notion de douleur, et donc son existence ? Les premiers tests sur ce petit lionceau ont donné des résultats intéressants.
Il avait pris un petit marteau de caoutchouc et une seringue. L’animal battit en retraite en jappant, puis tomba par terre et fila vers la porte, qui était fermée et verrouillée de l’intérieur, comme la semaine précédente.
Mais ce n’était pas seulement Elphaba qui s’était mise debout en hurlant. Une demi-douzaine d’étudiants criaient au professeur :
— La douleur ? Éliminer la douleur ? Regardez-le, il est terrifié ! Il souffre déjà ! Ne faites pas ça, vous êtes fou ?
Le professeur marqua un temps ; il serrait son marteau à s’en faire blanchir les jointures.
— Je ne supporterai pas un refus d’apprendre aussi flagrant ! souffla-t-il, furieux. Vous tirez des conclusions aussi hâtives que stupides, fondées sur des sentiments et non sur l’observation. Amenez l’animal ici. Ramenez-le. J’insiste, jeune demoiselle. Je serai fort irrité.
Mais deux filles de Briscoe Hall désobéirent et s’enfuirent, portant le lionceau qui griffait dans un tablier entre elles. Le tumulte fit trembler la salle et le professeur Nikidik descendit de l’estrade. Elphaba se tourna vers Boq :
— Bon, je crois que je n’aurai pas l’occasion de poser la bonne question de Glinda sur la différence entre la science et la sorcellerie… On a vraiment suivi une autre voie, aujourd’hui.
Sa voix tremblait.
— Tu avais de la compassion pour cet animal, n’est-ce pas ? (Boq était touché.) Elphie, tu trembles. Cela n’a rien d’insultant, mais tu étais presque blanche de passion. Allez, on sort en douce prendre un thé place de la Gare, en souvenir du bon vieux temps.
4
Peut-être chaque groupe humain accidentellement réuni connaît-il une période de grâce, entre la timidité et les préjugés du début, et l’écœurement et la trahison de la fin. Il sembla à Boq que son obsession estivale pour la Galinda d’alors n’avait eu de sens que dans la mesure où elle avait débouché sur cette aisance de la maturité, avec un cercle d’amis qui avaient commencé à se sentir inévitablement liés entre eux pour toujours.
Les garçons n’avaient toujours pas accès à Crage Hall, ni les filles aux bâtiments des garçons, mais le centre-ville de Shiz devint une extension des salons et des salles de conférence où ils avaient le droit de se fréquenter. L’après-midi en semaine, ou le matin chaque week-end, ils se retrouvaient au bord du canal avec une bouteille de vin, ou dans un café, ou ils se promenaient en discutant des détails de l’architecture shizienne, ou ils riaient des excentricités de leurs enseignants. Boq et Avaric, Elphaba et Nessarose (avec Nounou), Glinda, et parfois Pfannee, Shenshen et Milia, et parfois Crope et Tibbett. Puis Crope amena Fiyero et le présenta, ce qui glaça Tibbett pendant une semaine jusqu’au soir où Fiyero dit, de son ton sérieux et timide :
— Bien sûr… je suis marié depuis quelque temps. Au Vinkus, nous nous marions tôt.
Les autres, tout émoustillés par cette idée, se sentirent bien jeunes.
Naturellement, Elphaba et Avaric s’envoyaient des piques impitoyables, Nessarose fatiguait tout le monde avec ses sermons religieux. Les litanies d’allusions obscènes de Crope et Tibbett leur valurent de se retrouver dans le canal plus d’une fois. Mais Boq fut soulagé que sa passion pour Galinda se soit calmée. Elle était assise au bord de la couverture de pique-nique, l’air indépendant, et détournait d’elle la conversation. Il avait aimé la fille amoureuse de son propre charme, et cette fille semblait avoir disparu. Mais il était heureux d’avoir Glinda comme amie. Pour tout dire : il avait aimé Galinda, et elle était devenue Glinda. Quelqu’un qu’il ne comprenait plus tout à fait. Fin de l’histoire.
C’était un cercle enchanté.
Toutes les filles évitaient Mme Morrible autant qu’elles le pouvaient. Un soir, cependant, Grommetic vint débusquer les sœurs Thropp. Nounou grogna, noua un tablier propre et cornaqua Nessarose et Elphaba au rez-de-chaussée, dans le salon de la directrice.
— J’ai horreur de ce Grommetic, dit Nessarose. Comment marche-t-il, d’ailleurs ? Il est mécanique, magique, ou un mélange des deux ?
— J’ai toujours imaginé l’explication ridicule qu’il y avait un nain à l’intérieur, ou une famille d’elfes acrobates déplaçant chacun un membre, répondit Elphaba. Chaque fois que Grommetic arrive, ma main a toujours une envie bizarre de marteau.
— J’ai du mal à imaginer. Une envie de main, je veux dire, précisa Nessarose.
— Chut, vous deux, cette machine a des oreilles, dit Nounou.
Mme Morrible parcourait ses comptes ; elle ajouta quelques remarques en marge avant de daigner remarquer leur présence.
— Cela ne prendra qu’un moment, dit-elle. J’ai reçu une lettre de votre cher père, ainsi qu’un paquet pour vous. Il m’a semblé plus attentionné de vous donner ces nouvelles en personne.
— Des nouvelles ? dit Nessarose en pâlissant.
— Il aurait pu nous écrire à nous aussi, ajouta Elphaba.
Mme Morrible ne fit pas attention à elle.
— Il écrit pour s’enquérir de la santé et des progrès de Nessarose, et pour vous dire à toutes les deux qu’il va entamer un jeûne et une pénitence pour le retour d’Ozma Tippetarius.
— Oh, bénie soit cette petite fille, dit Nounou, ragaillardie par l’un de ses sujets de prédilection. Quand le Magicien s’est emparé du Palais, il y a si longtemps, il a fait emprisonner le Régent, et nous pensions tous que la sainte enfant d’Ozma ferait descendre la colère divine sur la tête du Magicien. Mais on dit qu’elle a été enlevée et gelée dans une grotte, comme Lurline. Frexspar a-t-il trouvé le courage de la dégeler – l’heure de son retour a-t-elle sonné ?
— Je vous en prie, dit Mme Morrible aux deux sœurs, en jetant un regard acerbe à Nounou. Je ne vous ai pas demandé de venir pour que votre Nounou puisse discuter de cet apocryphe contemporain, ni calomnier notre glorieux Magicien. La transition a été pacifique. Si la santé du Régent d’Ozma lui a manqué alors qu’il était assigné à résidence, c’est une simple coïncidence, rien de plus. Quant au pouvoir qu’aurait votre père de tirer l’enfant royal disparu de quelque état supposé de somnolence… enfin, vous avez pratiquement reconnu devant moi que votre père est excentrique, pour ne pas dire fou. Je ne peux que lui souhaiter la réussite dans ses projets. Mais il est de mon devoir de vous signifier, jeunes filles, que les comportements séditieux ne nous font pas sourire, à Crage Hall. J’espère que vous n’avez pas importé les désirs royalistes de votre père dans nos dortoirs.
— Nous nous consacrons au Dieu Innommé, non au Magicien ou aux survivants éventuels de la famille royale, déclara fièrement Nessarose.
— Je n’ai aucune idée sur le sujet, marmonna Elphaba, sauf que Père adore les causes perdues.
— Très bien, dit la directrice. Comme il se doit. J’ai un paquet pour vous.
Elle le tendit à Elphaba, ajoutant :
— C’est pour Nessarose, je pense.
— Ouvre-le, Elphie, je t’en prie, dit cette dernière.
Nounou se pencha pour mieux voir.
Elphaba défit la ficelle et ouvrit la boîte en bois. Elle en sortit une chaussure, puis une autre. Étaient-elles argentées ? Ou bleues ? Ou rouges, à présent ? D’un brillant de nacre ? Difficile à dire, et cela n’avait pas d’importance : l’effet était éblouissant. Même Mme Morrible eut un hoquet de stupeur devant cette splendeur. Les chaussures semblaient pulser de centaines de reflets et de réfractions. À la lueur du feu, on aurait dit des globules de sang bouillant vus à la loupe.
— Il écrit qu’il les a achetées pour vous à une colporteuse édentée d’Ovvels, dit M me Morrible, et qu’il les a décorées de perles de verre argentées qu’il a faites lui-même… que quelqu’un lui avait appris à faire ?
— Cœur de Tortue, dit Nounou d’un air sinistre.
— … et…, reprit Mme Morrible en retournant la lettre – il dit qu’il avait espéré vous faire un cadeau spécial avant que vous partiez à l’université, mais étant donné les circonstances soudaines de la maladie d’Ama Clutch… bla-bla-bla… il n’était pas préparé. Alors maintenant, il envoie ces chaussures à sa Nessarose pour qu’elle garde ses superbes pieds au chaud, au sec et bien beaux, et il les envoie avec tout son amour.
Elphaba plongea les doigts dans les copeaux de la boîte. Il n’y avait rien d’autre, rien pour elle.
— Ne sont-elles pas magnifiques ! s’exclama Nessarose. Elphie, mets-les-moi aux pieds, s’il te plaît ? Oh, comme elles étincellent !
Elphaba s’agenouilla devant sa sœur. Nessarose trônait, aussi royale qu’une Ozma, le dos droit et le visage rayonnant. Elphaba leva l’un après l’autre les pieds de sa sœur, lui ôta ses chaussons d’intérieur ordinaires et les remplaça par les éblouissantes chaussures.
— Quelle attention délicate ! s’exclama Nessarose.
— C’est une bonne chose que tu tiennes sur tes deux pieds, toi, murmura Nounou à Elphaba en posant maternellement sa vieille main entre ses omoplates, mais Elphaba s’écarta d’un geste.
— Elles sont superbes, grogna Elphaba. Nessarose, elles sont faites pour toi. Elles te vont comme un rêve.
— Oh, Elphie, ne sois pas désagréable, dit Nessarose en contemplant ses pieds. Ne gâche pas mon petit bonheur par ton ressentiment, tu veux ? Il sait que tu n’as pas besoin de ce genre de cadeau…
— Bien sûr que non, dit Elphaba. Bien sûr que je n’en ai pas besoin.
Ce soir-là, les amis prirent le risque de violer le couvre-feu en commandant une autre bouteille de vin. Nounou émit des bruits désapprobateurs, mais elle engloutissait sa part aussi bien que n’importe qui, et elle était en minorité. Fiyero raconta comment il avait été marié, à l’âge de sept ans, avec une fille d’une tribu voisine. Ils étaient bouche bée devant son manque de pudeur apparent. Il n’avait vu sa fiancée qu’une fois, par accident, alors qu’ils avaient neuf ans tous les deux.
— Je ne vivrai pas vraiment avec elle avant d’avoir vingt ans, et je n’en ai que dix-huit pour l’instant, ajouta-t-il.
Soulagés à l’idée qu’il pouvait encore être aussi vierge qu’eux tous, ils commandèrent une autre bouteille de vin.
Les bougies vacillaient, une petite pluie automnale se mit à tomber. La pièce n’était pas humide, mais Elphaba serra son manteau autour elle comme si elle anticipait le trajet du retour. Elle s’était remise de la blessure d’avoir été négligée par Frex. Nessarose et elle commencèrent à raconter des histoires drôles sur leur père, comme pour se prouver à elles-mêmes et aux autres que tout allait bien. Nessarose, qui ne buvait pas beaucoup, s’autorisa à rire.
— Malgré mon apparence, ou peut-être à cause d’elle, il m’a toujours appelée sa « jolie chérie », dit-elle, faisant allusion pour la première fois à son infirmité en public. Il disait « Viens ici, ma chérie, que je te donne un morceau de pomme ». Et je m’approchais du mieux que je pouvais, trébuchant et vacillant si Nounou ou Elphie ou mère n’était pas là pour me soutenir, et je tombais sur ses genoux, il se penchait en souriant et plaçait de petits bouts de fruit dans ma bouche.
— Comment t’appelait-il, Elphie ? demanda Glinda.
— Il l’appelait Fabala, intervint Nessarose.
— À la maison, seulement à la maison, corrigea Elphaba.
— C’est vrai, tu es la petite Fabala de ton Papa, chantonna Nounou, presque pour elle-même, juste en dehors du cercle de visages souriants. La petite Fabala, petite Elphaba, petite Elphie.
— Il ne m’a jamais appelée « chérie », moi, dit Elphaba en levant son verre à la santé de sa sœur. Mais nous savons tous qu’il disait la vérité, car Nessarose est la chérie de la famille. D’où ces magnifiques chaussures.
Nessarose rougit et accepta le toast.
— Ah, certes, j’attirais son attention à cause de mon état, mais toi, tu ravissais son cœur en chantant, dit-elle.
— Je ravissais son cœur ! Ha ha ! Tu veux dire que je remplissais une fonction vitale.
Mais les autres se tournèrent vers Elphaba :
— Oh, tu chantes ? Eh bien alors ! Chante, tu dois chanter ! Encore une bouteille, un verre, pousse ta chaise, tu dois chanter avant qu’on s’en aille ! Allez !
— Seulement avec les autres, dit Elphaba avec autorité. Boq ? Un chant croquignon ? Avaric, une ballade gillikinaise ? Glinda ? Nounou, une berceuse ?
— On connaît des chansons paillardes, on chantera après toi, dirent Crope et Tibbett.
— Et je chanterai un air de chasse du Vinkus, dit Fiyero.
Tout le monde gloussa de plaisir et lui tapa dans le dos.
Ainsi, Elphaba dut se lever, s’éclaircir la voix, pousser une note entre ses mains jointes, et commencer. Comme si elle chantait de nouveau pour son père, après tout ce temps.
La matrone du bar fit claquer son torchon pour faire taire des vieux bruyants, et les joueurs de fléchettes se figèrent, bras ballants. La salle se tut. Elphaba avait improvisé une petite chanson, une chanson de nostalgie et d’étrangeté, de jours lointains et à venir. Des inconnus fermèrent les yeux pour écouter.
Boq aussi. Elphaba avait une voix acceptable. Il vit l’endroit imaginaire qu’elle évoquait, un pays où l’injustice, la cruauté ordinaire, le despotisme et l’étau de la sécheresse n’œuvraient pas de concert pour tenir le monde entier à la gorge. Non, Boq n’était pas juste : Elphaba avait une bonne voix. Maîtrisée, pleine d’émotion, sans cabotinage. Il écouta jusqu’au bout, et le chant se perdit dans les murmures respectueux du pub. Plus tard, Boq se dit : la mélodie s’est effacée comme un arc-en-ciel après un orage, ou des vents qui se calment enfin, et ce qui restait, c’était bien le calme, l’espoir, et l’apaisement.