Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 17 sur 70

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Wicked

Boq

 

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— Allez, viens, dirent les autres, viens !

Ils étaient agglutinés devant la porte de Boq. La lampe à huile du bureau les éclairait de dos. – On en a marre des livres. Viens avec nous.

— Impossible, dit Boq. J’ai du retard sur la théorie de l’irrigation.

— On l’emmerde, ta théorie de l’irrigation, les pubs sont ouverts, dit le fringant jeune coq gillikinais nommé Avaric. Tu ne vas pas augmenter ta moyenne aussi tard dans l’année, les exams sont presque finis et même les examinateurs sont sur les rotules.

— Ce n’est pas une question de notes, dit Boq. C’est juste que je ne comprends toujours pas.

— On part au pub, on part au pub, entonnèrent des étudiants qui, apparemment, avaient pris de l’avance. Allez merde Boq, la bière attend, elle est bien assez vieille !

— Quel pub, alors ? Je vous rejoindrai peut-être dans une heure, dit Boq.

Il se rassit fermement sur sa chaise sans poser les pieds sur son tabouret, sachant que cela pourrait inciter ses camarades à l’emporter sur leurs épaules pour l’entraîner dans leur soirée de débauche. Sa petite taille semblait inspirer ce genre de coup de force. Les pieds bien ancrés au sol, il en imposait davantage, pensait-il.

— Le Sanglier et le Fenouil, dit Avaric. Ils ont une nouvelle sorcière. Une sacrée fille, à ce qu’on dit. C’est une Sorcière Kombrique.

— Ah, dit Boq peu convaincu. Eh bien, allez-y et rincez-vous l’œil. Je vous rejoindrai quand je pourrai.

Les étudiants partirent d’un pas lourd, frappant aux portes d’autres camarades, mettant de travers les portraits de vieux copains de fac devenus d’augustes mécènes. Avaric resta sur le seuil et attendit encore un peu :

— On pourrait se débarrasser des plus lourdauds et partir au Club de Philosophie avec quelques copains choisis, dit-il d’un air tentateur. Après, je veux dire. On est en week-end, après tout.

— Oh, Avaric, va prendre une douche froide.

— Tu as reconnu que tu étais curieux. Si ! Alors, pourquoi ne pas s’offrir ça pour la fin du semestre ?

— Je regrette d’avoir dit ça. Je suis curieux de la mort, aussi, mais ça peut attendre, merci. Va te faire voir, Avaric. Va retrouver tes copains. Amusez-vous bien des simagrées kombriques, qui d’ailleurs doivent être une publicité mensongère : la sorcellerie kombrique a disparu il y a des siècles – en admettant qu’elle ait jamais existé.

Avaric remonta le second col de sa veste-tunique. L’intérieur était doublé d’un velours cramoisi. Sur son cou élégant et rasé, cette doublure ressemblait à une marque de privilège. Une fois de plus, Boq se compara au bel Avaric et… tomba dans sa propre estime.

— Quoi encore, Avaric ? fit-il aussi agacé de lui-même que de son ami.

— Il t’est arrivé quelque chose, dit Avaric. Je ne suis pas bouché à ce point-là. Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien, dit Boq.

— Dis-moi de me mêler de ce qui me regarde, dis-moi d’aller me faire foutre, vas-y, dis-le-moi, mais ne me dis pas « tout va bien ». Tu n’es pas si bon menteur que ça, et je ne suis pas bête à ce point-là. Même pour un Gillikinais débauché d’une noblesse vermoulue.

Son expression était douce et, l’espace d’un instant, Boq fut tenté. Il ouvrit la bouche, mais, en entendant les Tours d’Ozma sonner l’heure, Avaric eut un infime mouvement de tête : malgré son inquiétude, il n’était pas tout à fait là. Boq referma la bouche, réfléchit et dit :

— Appelle ça de l’entêtement croquignon. Je ne te mentirai pas, Avaric, tu es un trop bon ami pour que je te mente. Mais il n’y a rien à dire, maintenant. Allez, va t’amuser… et fais attention.

Boq allait ajouter « au Club de Philosophie », mais il se tut. Si Avaric était suffisamment énervé, l’inquiétude maternelle de Boq pourrait avoir l’effet inverse et pousser Avaric à s’y rendre.

Ce dernier s’avança et l’embrassa sur les deux joues et le front, une coutume des aristocrates du Nord qui mettait toujours Boq profondément mal à l’aise. Puis, sur un clin d’œil et un geste lubrique, il disparut.

La chambre de Boq donnait sur une ruelle pavée, où Avaric et ses copains s’avançaient en titubant. Boq se rassit dans l’ombre, mais il n’avait nul besoin de s’inquiéter : ses amis ne pensaient plus à lui, pour l’instant. Ils avaient passé la moitié de leurs examens et faisaient une pause de deux jours. Après cette période, le campus serait désert, à l’exception des professeurs les plus distraits et des étudiants les plus pauvres. Boq l’avait déjà vécu. Il préférait l’étude, cependant, au grattage de vieux manuscrits à l’aide d’une brosse à cinq poils de fourrure-teck, qui serait son travail tout l’été à la bibliothèque des Trois Reines.

En face de la ruelle courait le mur d’une écurie privée, rattachée à une maison de maître à quelques rues de là, sur une place à la mode. Par-dessus le toit de cette écurie, on voyait les sommets arrondis de quelques arbres fruitiers, dans le potager de Crage Hall, et au-dessus brillaient les fenêtres élancées des dortoirs et salles de classe. Quand les filles oubliaient de tirer leurs rideaux – ce qui arrivait incroyablement souvent – on les voyait à différents stades de dévêtissement. Jamais le corps entièrement nu, bien sûr ; dans ce cas, Boq aurait détourné le regard, ou se serait dit sévèrement qu’il ferait bien de le faire. Mais le blanc et le rose des camisoles et des corsages, les dentelles des jupons, le froissement des froufrous et l’ébahissement des bustes… C’était, à tout le moins, une éducation en lingerie. Boq, qui n’avait pas de sœurs, se contentait de regarder.

Le dortoir de Crage Hall était juste assez loin pour qu’il ne reconnaisse pas telle ou telle étudiante. Et Boq brûlait du désir de revoir celle qui avait pris son cœur. Zut et rezut ! Impossible de se concentrer. S’il ratait ses examens, il serait renvoyé ! Il décevrait son père, le vieux Bfee, et son village, et les autres villages.

Enfer, enfer. La vie était dure et l’orge ne suffisait pas à la remplir. Boq bondit soudain par-dessus le tabouret, prit sa cape d’étudiant, fonça dans le couloir et dévala l’escalier de pierre en colimaçon de la tour d’angle. Il n’y tenait plus. Il lui fallait agir, et une idée lui était venue.

Il fit un signe au portier, tourna à gauche après la grille et s’engagea sur la route au pas de course, évitant au crépuscule des monceaux de crottin de cheval. Au moins, ses camarades étant partis, il ne se ridiculiserait pas sous leurs yeux. Il n’y avait plus âme qui vive à Briscoe. Il tourna donc à gauche, puis encore à gauche, et se retrouva dans la ruelle de l’écurie. Des stères de bois en tas, la saillie d’un volet gondolé, l’anse de fer d’un anneau. Boq était petit, mais agile, et il se hissa sur le toit métallique de l’écurie en s’écorchant à peine les mains. Puis il fila tel un crabe de lac sur le toit pentu.

Ha ha ! Il aurait pu y penser depuis des semaines, des mois! Mais la nuit où tous les gars étaient sortis faire la fête, cette nuit où il pouvait être sûr qu’on ne le verrait pas depuis Briscoe Hall… c’était maintenant, et peut-être seulement maintenant. Le destin avait insisté pour qu’il résiste à l’invitation d’Avaric. Pour l’instant, il était monté sur le toit de l’écurie, et le vent qui soufflait dans les branches humides des camarines et des poiriers faisait une douce fanfare. Et voilà que s’avançaient les filles vers leur dortoir – comme si elles avaient attendu dans le couloir qu’il soit bien installé – comme si elles savaient qu’il allait venir !

De près, elles n’étaient pas, dans l’ensemble, aussi jolies…

Mais où était-Elle ?

En tout cas, jolies ou pas, il les voyait bien. Les doigts qu’elles plongeaient dans les nœuds de satin, les doigts qui ôtaient les gants, qui déjouaient les pièges de quarante boutons de perle miniatures, les doigts qu’elles se prêtaient, les dentelles intimes et les endroits secrets, mythes pour les étudiants ! Les touffes de poil inattendues – quelle douceur ! Quelle animalité merveilleuse ! Ses mains, animées d’une vie propre, se serraient et se desserraient, avides de quoi, il ne le savait guère… mais où était-Elle ?

— Qu’est-ce que vous fichez là-haut ?

Il glissa, bien sûr, parce qu’il avait été surpris, et parce que le destin, qui avait eu la bonté de lui offrir cette extase, allait le tuer sur-le-champ en représailles. Il perdit l’équilibre, voulut se rattraper à la cheminée, mais la rata. Il roula cul par-dessus tête comme un jouet d’enfant et se cogna dans les branches pointues de cette saleté de poirier, qui lui sauva probablement la vie en amortissant sa chute. Il atterrit lourdement dans une rangée de laitues, expulsant tout l’air qu’il avait en lui – et, à sa grande humiliation, par tous les orifices disponibles.

— Oh, fantastique ! dit la voix. Les arbres donnent des fruits en avance, cette année.

Il caressa un dernier espoir – vain – que la personne qui parlait puisse être son amour. Il tenta de prendre l’air avisé, malgré ses lunettes éjectées quelque part. Il se mit debout :

— Comment allez-vous ? fit-il d’une voix incertaine. Je n’avais pas prévu d’arriver ainsi.

Les pieds nus et vêtue d’un tablier, elle sortit de derrière une tonnelle de vigne rose de Pertha. Ce n’était pas elle, ce n’était pas Elle. C’était l’autre. Il la voyait, même sans ses lunettes.

— Oh, c’est vous, fit-il, tâchant de dissimuler son désarroi complet.

Elle tenait une passoire pleine de petits raisins, la variété aigre utilisée pour les salades de printemps.

— Oh, c’est vous ! dit-elle en s’approchant. Je vous connais.

— Maître Boq, à votre service.

— Vous voulez dire maître Boq, dans mes laitues.

Elle ramassa ses lunettes sur un plant de haricots à rames et les lui tendit.

— Comment allez-vous, mademoiselle Elphie ?

— Je suis moins aigre qu’un raisin et moins écrasée qu’une laitue. Et vous, maître Boq ?

— Je suis extrêmement gêné. Je vais avoir des ennuis ?

— Je peux m’en occuper si vous voulez.

— Ne prenez pas cette peine. Je vais sortir par le même chemin. (Il leva les yeux vers le poirier.) Le pauvre, je lui ai cassé plusieurs bonnes branches.

— Pauvre arbre, en effet. Pourquoi lui avez-vous fait ça ?

— Eh bien, j’ai été surpris, dit Boq. Et j’avais le choix : soit me jeter dans les feuilles telle une nymphe des bois, soit descendre discrètement de l’autre côté de l’écurie et reprendre le cours de ma vie. Qu’est-ce que vous choisiriez ?

— C’est une bonne question, mais j’ai toujours appris que la première chose à faire, c’est de remettre en cause la validité de la question. Moi-même, surprise, je ne descendrais pas discrètement dans la rue, et je ne tomberais pas à grand bruit dans l’arbre puis les laitues. Je me retournerais de l’intérieur pour m’alléger, et je planerais jusqu’à ce que la pression de l’air extérieur m’ait stabilisée. Ensuite, un orteil après l’autre, je me poserais sur le toit, de l’autre côté de ma peau.

— Et ensuite, vous la remettriez à l’endroit ? demanda Boq, amusé.

— Cela dépendrait des gens présents et de leurs intentions, et de l’importance que j’y accorderais. Cela dépend aussi de la couleur de ma peau intérieure. Je ne l’ai jamais retournée, voyez-vous, donc je ne peux pas en être sûre. J’ai toujours pensé que ça pourrait être affreux d’être rose et blanc comme un porcelet.

— C’est souvent le cas, confirma Boq. En particulier sous la douche. On a l’impression d’être un rôti mal cuit.

Il s’arrêta. La plaisanterie prenait une tournure trop personnelle.

— Je vous demande pardon, dit-il. Je vous ai fait peur, ce n’était pas mon intention.

— Vous regardiez le sommet des arbres pour examiner les bourgeons, je suppose ? demanda-t-elle amusée.

— Exactement, dit-il froidement.

— Avez-vous trouvé l’arbre de vos rêves ?

— L’arbre de mes rêves est dans mes rêves, et je n’en parle ni à mes amis ni à vous, que je connais à peine.

— Oh, mais si, vous me connaissez. Nous avons joué ensemble enfants, vous me l’avez rappelé à notre rencontre de l’an dernier. Enfin quoi, nous sommes presque frère et sœur. Vous pouvez certainement me décrire votre arbre préféré, et je vous dirai si je sais où il pousse.

— Vous vous moquez de moi, mademoiselle Elphie.

— Ce n’est pas mon intention, Boq.

Elle venait de s’adresser à lui sans lui donner son titre, mais avec douceur, comme pour lui rappeler son allusion à leur parenté.

— Vous voulez sans doute vous renseigner sur Mlle Galinda, la Gillikinaise que vous avez rencontrée au massacre poétique de Mme Morrible, l’automne dernier.

— Peut-être me connaissez-vous mieux que je pensais, soupira Boq. Puis-je espérer qu’elle pense à moi ?

— Espérer, ça oui, vous pouvez toujours. Ce serait plus efficace de lui demander et d’en finir. Au moins, vous sauriez.

— Mais vous êtes de ses amies, n’est-ce pas ? Ne savez-vous pas ?

— Il ne faut pas trop croire ce que je sais ou pas, moi, ou ce que je prétends savoir. Je pourrais mentir. Je pourrais être amoureuse de vous, et trahir ma camarade de chambre en mentant à son propos…

— C’est elle, votre camarade de chambre ?

— Cela vous surprend donc tellement ?

— Eh bien… non… je… je suis content.

— Les cuisiniers vont finir par se demander de quoi je discute avec les asperges, dit Elphaba. Je pourrais m’arranger pour amener M lle Galinda ici un soir, si vous voulez. Le plus tôt sera le mieux, pour étouffer votre bonheur dans l’œuf, sans bavure. Si c’est bien ce qui doit arriver, mais comment le saurais-je ? Si je ne peux prédire quel genre de pudding nous aurons ce soir, comment prédire les sentiments de quiconque ?

Ils prirent rendez-vous pour dans trois nuits, et Boq remercia Elphaba avec ferveur, lui secouant la main si fort que ses lunettes tremblèrent sur son nez.