Wicked
Chapitre 10
La Sorcière frissonnait à l’extrémité d’un courant ascendant. Elle avait poussé son balai plus haut que jamais ; elle était dans un état de panique exaltée. Devait-elle poursuivre Dorothy, et lui arracher ses chaussures ? Et quels étaient ses vrais mobiles ? Les protéger du Magicien, comme Glinda avait voulu les protéger des Croquignons assoiffés de pouvoir ? Ou arracher quelques miettes d’intérêt à Frex, méritées ou pas ?
Sous le balai, les nuages commencèrent à enrubanner les collines rocailleuses et les champs bariolés de melon et de blé. Les filets de vapeur ressemblaient aux traces d’une gomme d’écolier, laissant des traînées blanches sur l’aquarelle du paysage. Et si elle continuait à monter, tirant toujours son balai, plus haut, encore ? Se briserait-il en morceaux en se cognant contre le ciel ?
Elle pouvait cesser tous ces efforts. Elle pouvait oublier Nor. Elle pouvait libérer Liir. Elle pouvait abandonner Nounou. Elle pouvait laisser Dorothy. Elle pouvait renoncer aux chaussures.
Mais un vent souffla, un mur d’air durci qui la déporta sur la gauche. Elle ne put forcer le balai à le traverser. Elle était poussée de côté, et vers le bas, jusqu’à ce que la Route de briques jaunes réapparaisse, fil d’or parmi les forêts et les champs. Il y avait un orage au loin, zébrant de pluie marronnasse les nuages d’un gris lavande et les champs vert-de-gris. Elle n’avait pas beaucoup de temps.
Soudain, il lui sembla les distinguer en contrebas, et elle plongea pour mieux les voir. S’arrêtaient-ils pour se reposer sous un saule noir ? Dans ce cas, elle pouvait en finir tout de suite.
11
Le temps que l’orage passe – et que la Sorcière se réveille, après ce qu’elle identifia enfin comme une épouvantable gueule de bois – elle ne savait plus si c’était le même jour. Elle ne savait même pas si elle les avait approchés : se pouvait-il qu’elle les ait laissés lui glisser entre les doigts comme ça ? Dans tous les cas, illusion ou souvenirs brumeux, la Sorcière n’osa pas les suivre dans la Cité d’Émeraude. Mme Morrible avait beaucoup d’amis dans ce régime pourri, et les nouvelles seraient arrivées, depuis le temps. On avait peut-être déjà lancé des escouades à sa recherche. Qu’il en soit ainsi.
Cela l’irritait, mais dans l’immédiat, elle devait oublier l’idée de récupérer les chaussures de Nessa. Elle se reposa à peine pendant tout le trajet du retour à Kiamo Ko, sauf pour ramasser quelques baies, noix et racines douces, afin de conserver des forces.
Le château n’avait pas été incendié. L’armée de reconnaissance du Magicien campait toujours à son avant-poste, près de Rouge Moulin, lasse, mais sur le qui-vive. Nounou s’occupait à tricoter au crochet un joli couvre-cercueil pour son propre enterrement, en dressant une liste d’invités. La plupart d’entre eux étaient déjà dans l’Au-Delà, en supposant que cet Au-Delà existe pour Nounou.
— Comme ce serait plaisant de revoir Ama Clutch, tout à fait d’accord, cria la Sorcière en pinçant l’épaule de Nounou. Je l’ai toujours appréciée. Elle avait plus de caractère que cette geignarde de Glinda.
— Tu étais dévouée à Glinda, mais oui, dit Nounou. Tout le monde le savait.
— Eh bien, c’est fini. Quelle traîtresse.
— Tu sens le sang, va te laver, dit Nounou. C’est ton heure ?
— Je ne me lave jamais, tu le sais. Où est Liir ?
— Qui ?
— Liir !
— Oh, quelque part dans le coin. (Elle sourit.) Regarde dans le puits !
C’était devenu une vieille plaisanterie familiale.
— Qu’est-ce que c’est que ces nouvelles bêtises ? demanda la Sorcière, en trouvant Liir dans le salon de musique.
— Ils avaient eu raison tout ce temps-là, expliqua-t-il. Regarde ce que j’ai enfin trouvé, au bout de toutes ces années.
C’était la carpe d’or qui hantait le puits depuis longtemps.
— Bon, je reconnais qu’elle était morte et que je l’ai attrapée dans un seau, pas à la pêche. Mais même. Tu penses qu’on pourra leur dire qu’on l’a enfin attrapée ?
Tous ces derniers mois, Liir avait commencé à parler de Sarima et de sa famille comme si c’étaient des fantômes qui se cachaient juste sous l’escalier en colimaçon de la tour, réprimant un rire, disputant une longue, longue partie de cache-cache.
— On ne peut que l’espérer, répondit-elle.
Elle se demanda vaguement si c’était immoral d’élever les enfants dans l’habitude de l’espoir. N’auraient-ils pas, au bout du compte, plus de difficultés à s’adapter à la réalité du monde ?
— Tout le reste s’est bien passé en mon absence ?
— Parfait, dit-il. Mais je suis content que tu sois revenue.
Elle grogna, et alla saluer Tchiiter et ses congénères babillards.
Elle suspendit le vieux miroir dans sa chambre à l’aide d’un clou et d’une ficelle, et s’empêcha de le regarder. Elle avait l’impression horrible qu’elle verrait Dorothy, et elle ne voulait plus la revoir. L’enfant lui rappelait quelqu’un. Cette franchise directe, ce regard que la honte ne faisait pas ciller. Elle était aussi naturelle qu’un raton laveur – une fougère – une comète. La Sorcière se demanda : est-ce Nor ? Est-ce que Dorothy me rappelle Nor à son âge ?
Mais à cette époque, la Sorcière ne s’était pas souciée de Nor, pas vraiment, même si son visage était une petite réplique veloutée de celui de Fiyero. À l’exception de Nessarose et de Carapace, la Sorcière ne s’était jamais intéressée aux enfants qui auguraient d’un avenir brillant. Cela la rendait solitaire, plus encore que sa couleur.
Non… et voilà qu’elle posait bel et bien les yeux sur ce vieux miroir fatigué, malgré ses intentions. Elle se dit : la Sorcière au miroir. Qui voyons-nous à part nous, et c’est cela la malédiction – quand je pense à Dorothy, je me revois moi, à son âge, quel qu’il soit…
Cela se passe à Ovvels. Il y a le ciel vert, timide, gauche et mortifié. Pour éviter la douleur des pieds mouillés, elle patauge dans des jambières moites en peau de veau, sur des bottes imperméables. Maman, enceinte de Carapace, immense comme une péniche. Maman priant sans s’arrêter pendant des mois pour mettre enfin au monde un enfant sain. Maman jetant les bouteilles d’alcool et les feuilles de pinlobe dans la boue.
Nounou s’occupe de la petite Nessa, la promenant comme une enfant des tribus dans la chasse quotidienne à la truite, aux ixoras, et aux fèves. Nessa voit, mais elle ne peut pas toucher : quelle malédiction pour un enfant ! (Pas étonnant qu’elle ait cru en des choses invisibles : on ne peut rien prouver par le toucher.) Pour sa rédemption à lui, Papa emmène la fille verte avec lui dans une expédition chez les parents de Cœur de Tortue, une famille étendue vivant dans un nid de cabanes et de passerelles suspendues dans un bosquet de saules pourrissants. Les Quadling, qui sont plus à l’aise accroupis, baissent la tête. L’odeur du poisson cru chez eux, sur leur peau. Ils sont effrayés par ce pasteur qui vient les trouver dans leur hameau sordide. Je n’ai pas de souvenirs précis des personnes, sauf une matriarche, fière et édentée.
Après une période de timidité, les Quadling viennent voir, non le ministre du Dieu, mais moi, la fille verte. Elle n’est plus moi, elle est trop loin dans le temps, elle n’est qu’elle, impénétrablement dense et mystérieuse – elle se tient comme se tient Dorothy, le dos droit par la vertu de son courage inné, les yeux qui ne cillent pas. Les épaules en arrière, les mains aux côtés. Elle se soumet à la caresse de leurs doigts sur son visage. Imperturbable, pour la cause missionnaire.
Papa demande pardon pour la mort de Cœur de Tortue, quelque cinq ans plus tôt. Il dit que c’est sa faute. Sa femme et lui étaient tombés tous deux amoureux du souffleur de verre Quadling. Que puis-je vous donner en réparation ? dit-il. Elphaba la fille pense qu’il est fou, elle pense qu’ils n’écoutent pas, qu’ils sont fascinés par leur étrangeté. Je vous prie de me pardonner, dit-il.
La matriarche est seule à répondre à ces paroles ; peut-être est-elle la seule à se souvenir vraiment de Cœur de Tortue. Elle ressemble à quelqu’un surpris en train de sortir de sous un rocher. Enfin, chez un peuple à la morale si dissolue, peu de chose est mal. Pour la vieille femme, cette rencontre est une transaction mystérieuse et compliquée.
Elle dit quelque chose comme « pas d’absolution, pas d’absolution, et pas pour Cœur de Tortue, non », et elle frappe Papa au visage avec un roseau, le zébrant de fines balafres. Je n’étais qu’un témoin je n’étais pas vraiment vivante alors, mais j’ai vu. C’est alors que Papa a commencé à se perdre, cela remonte à cette flagellation.
Je l’ai vu sous le choc : dans sa conception de la morale, il n’existe pas de péché impardonnable. Il pâlit, blanc comme un oignon sous les perles rouges tracées par les coups. Peut-être a-t-elle parfaitement le droit de faire ce qu’elle a fait, mais dans la vie de Papa, elle est devenue la vieille Kombricie.
Je la vois, énergique et fière : son système moral à elle ne permet pas le pardon, et elle en est tout aussi prisonnière que lui du sien, mais elle ne le sait pas. Elle sourit, toutes gencives et menaces, et pose le roseau contre sa clavicule, la tige souple pendue comme un collier à son cou.
Il me montre et demande – pas à moi, mais à eux tous – ne suis-je pas assez châtié ainsi ?
Elphaba la fille ne sait pas comment se représenter son père en homme brisé. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’il le lui transmet. Chaque jour, son dégoût et son dégoût de lui-même la paralysent. Chaque jour, elle l’aime en retour, parce qu’elle ne sait rien d’autre.
Je m’y vois : la fille témoin, les yeux écarquillés comme Dorothy. Contemplant un monde trop horrible pour le comprendre, croyant – par ignorance et innocence – que derrière ce pacte sacré de culpabilité et de blâme se cache un autre, plus ancien, qui peut lier et délier de manière plus salutaire. Une rançon plus ancienne, un précédent, en vertu duquel la honte ne nous tourmente pas toujours. Ni Dorothy ni la jeune Elphaba ne peuvent en parler, mais leur foi se lit sur leurs deux visages…
La Sorcière avait pris la bouteille verte en verre, dont l’étiquette disait toujours « ÉLIXIR MIRA », et l’avait posée sur sa table de nuit. Elle prit une cuillerée de cet ancien élixir avant de dormir, espérant un miracle, une version de l’alibi fabuleux que s’était créé Dorothy, selon lequel elle venait d’un pays autre – pas des vrais États de l’autre côté du désert, mais d’un plan géophysique entièrement distinct. Métaphysique, même. La Sorcière revendiquait cette étrangeté : si le nain avait raison, elle avait également ces origines. La nuit, elle essaya de regarder à la périphérie de ses rêves, pour en noter les détails. Elle avait l’impression de contempler les bords d’un miroir, mais c’était plus gratifiant.
Mais qu’obtenait-elle ? Tout vacillait, comme une bougie épuisée, mais de manière plus dure, plus stridente. Les gens se déplaçaient avec des gestes secs et agités. Ils étaient ternes, ils étaient vides, ils étaient drogués, ils étaient affolés. Les immeubles étaient hauts et cruels. Les vents forts. Le Magicien allait et venait dans ces images, l’air très humble dans ce décor. Dans une vitrine d’une boutique d’où sortait le Magicien, la mine désappointée, elle crut voir quelques mots, et fit un effort de volonté colossal pour se réveiller et les coucher sur papier. Mais ils n’avaient aucun sens pour elle. « ON N’EMBAUCHE PAS LES IRLANDAIS. »
Puis, une nuit, elle fit un cauchemar. Là encore, c’était d’abord le Magicien. Il marchait sur des dunes, un vent violent soufflait sur les hautes herbes grises – un millier de milliers d’herbes comme les roseaux griffus avec lesquels la vieille matriarche Quadling avait frappé Frex – et le Magicien s’arrêta dans une vaste étendue plane. Il ôta ses habits, consulta une montre qu’il tenait à la main, comme s’il mémorisait un instant historique. Puis il s’avança, nu et brisé. Quand la Sorcière comprit qu’il s’approchait, elle tenta de sortir de son rêve dans un hurlement, mais ne parvint pas à se désengager. C’était l’océan mythique, et le Magicien entra dans l’eau jusqu’aux genoux, aux cuisses, à la taille ; il s’arrêta en frissonnant, et jeta de l’eau sur le reste de son corps en guise de pénitence. Puis il reprit sa marche, et disparut entièrement dans la mer, comme sainte Aelphaba de la Cascade avait disparu derrière son voile d’eau. La mer fut agitée d’un séisme, le vomissant sur la grève sableuse, dans un coup de grosse caisse. Il n’y avait pas d’Autre Côté. Elle rejeta le Magicien, encore et encore, mais il se frayait un chemin dans l’eau, encore et encore, de plus en plus épuisé. Ce stoïcisme, cette détermination : pas étonnant qu’il ait dominé une nation. Le rêve cessa quand il fut rejeté sur la plage une dernière fois, pleurant d’impuissance.
Elle se réveilla suffoquée, terrifiée au-delà des mots, du sel dans les narines. Par la suite, elle évita l’élixir miracle, concoctant à la place une potion issue du livre de recettes de Nounou et des appendices du Grimoire, pour rester éveillée. Si elle se rendormait, elle serait la proie de cette vision de destruction terrestre, et elle préférait mourir.
Nounou n’avait pas grand-chose à dire sur ces cauchemars.
— Ta mère en faisait aussi, remarqua-t-elle enfin. Elle disait qu’elle voyait la cité inconnue et enragée dans ses rêves. Elle était tellement furieuse de voir ce que tu étais, tu sais – je veux dire : physiquement, ma chérie, ne me regarde pas comme ça : une fille verte, une mère aura du mal à s’en sortir par des explications – et donc elle gobait des pilules comme des bonbons quand elle attendait Nessarose. Si Nessarose était encore là pour éprouver de la rancune, elle pourrait te rendre responsable, d’une certaine manière, de ce qui lui est arrivé.
— Mais où as-tu trouvé cette bouteille verte ? demanda la Sorcière à Nounou, du côté de sa bonne oreille. Regarde-la, Nounou chérie, et essaie de te souvenir.