Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 5 sur 70

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Wicked

I Les Croquignons

I

Les Croquignons

 

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LA RACINE DU MAL

 

Dans le lit défait, sa femme dit :

— Je pense que c’est aujourd’hui le grand jour. Regarde comme le bébé est descendu.

— Aujourd’hui ? Contrariant et inopportun, cela te ressemblerait bien, dit son mari pour la taquiner.

Debout sur le seuil, il regardait le lac, les champs et les collines boisées au-delà. Il distinguait à peine les cheminées des Marches de Jonc, d’où s’exhalait la fumée du petit déjeuner.

— Le pire moment possible pour mon ministère. Bien sûr.

— Il n’y a guère le choix, répondit la femme en bâillant. À ce qu’on m’a dit. Le corps grossit comme ça et il prend le contrôle… et si tu ne peux pas l’accepter, chéri, eh bien tu t’en vas. Le corps est lancé et rien ne l’arrêtera, maintenant. (Elle se redressa, essayant de voir au-dessus de son ventre gonflé.) J’ai l’impression d’être otage de moi-même. Ou du bébé.

— Contrôle-toi. (Il s’assit à côté d’elle et l’aida à se redresser.) Considère cela comme un exercice spirituel. Gardien des sens. Continence et moralité.

— Me contrôler ? dit-elle en riant. Je n’ai plus rien à contrôler. Je ne suis que l’hôte d’un parasite. Où suis-je, d’ailleurs ? Où ai-je laissé cette vieille chose fatiguée ?

— Pense à moi…, répondit-il d’un ton redevenu sérieux.

— Frex, l’interrompit-elle, quand le volcan entrera en éruption, aucun prêtre au monde ne pourra l’éteindre par ses prières.

— Que penseront les autres pasteurs ?

— Ils se réuniront pour dire : « Frère Frexspar, avez-vous laissé votre femme donner naissance à votre premier enfant alors que vous aviez un problème irrésolu au sein de votre congrégation ? Quelle désinvolture de votre part ; cela dénote un manque d’autorité. Vous êtes licencié. »

Elle se moquait de lui à présent, car il n’y avait personne pour le renvoyer. L’évêque le plus proche vivait trop loin pour s’occuper des problèmes d’un pasteur unioniste de l’arrière-pays.

— Cela tombe vraiment très mal, c’est tout.

— Et moi, je pense que tu en es en partie responsable, dit-elle. Après tout… n’est-ce pas, Frex ?

— C’est ce qu’on pourrait penser, mais je me demande…

— Tu te demandes ?

Elle rit à gorge déployée. La courbe de son oreille, au creux de son cou, faisait penser à une élégante louche d’argent. Même au saut du lit, avec un ventre de la taille d’un chaland, elle était d’une beauté majestueuse. Ses cheveux avaient l’éclat laqué des feuilles de chêne mortes mouillées sous le soleil. Il lui en voulait d’être née dans la soie, tout en admirant ses efforts pour faire fi de sa condition… et il n’oubliait pas d’être amoureux d’elle, non plus.

— Tu te demandes si tu es le père, tu veux dire… (elle agrippa le châlit ; Frex la hissa à moitié)… ou tu t’interroges sur la paternité des hommes en général ?

Elle se releva, gigantesque, île ambulante ; riant à cette idée, elle se dirigea vers la porte à une allure d’escargot. Il l’entendait rire depuis les cabinets dans la cour, alors même qu’il se préparait pour la bataille du jour.

Frex peigna sa barbe et s’oignit le cuir chevelu. Il rejeta ses cheveux sur la nuque à l’aide d’une pince en os et en cuir, pour ne pas les avoir dans la figure : son expression devait être visible de loin. Pas d’approximation ce matin-là. Il appliqua de la poussière de charbon sur ses sourcils, une touche de cire rouge sur ses joues maigres. Il se farda les lèvres. Un pasteur bel homme attirait toujours plus de pénitents qu’un pasteur ordinaire.

Dans l’arrière-cour, Melena flottait doucement, non sous l’effet normal qu’exerçait la pesanteur sur les femmes enceintes, mais comme gonflée, énorme ballon traînant sa ficelle par terre. Elle tenait une poêle contenant quelques œufs dans une main et des brins de ciboulette dans l’autre. Elle chantait toute seule, mais par bribes. Frex n’était pas censé l’entendre.

Sa robe simple boutonnée jusqu’au col, ses sandales lacées sur des jambières, Frex sortit de sa cachette – sous une commode – le rapport que lui avait envoyé un collègue concernant le village de Trois-Arbres-Morts. Il dissimula les pages brunes à l’intérieur de sa ceinture. Il les cachait à sa femme, craignant qu’elle veuille l’accompagner – pour se distraire, si c’était amusant, ou pour frissonner si c’était terrifiant.

Tandis que Frex prenait de profondes inspirations, préparant ses poumons à une journée de prêche, Melena battait les œufs dans la poêle. On entendait les cloches des vaches tinter de l’autre côté du lac. Sa femme n’écoutait pas ; ou plutôt elle prêtait l’oreille à autre chose, à l’intérieur. Un son dénué de mélodie, comme de la musique en rêve : on se souvient de l’effet, mais ni de ses harmonies ni de ses dissonances. Elle imagina que c’était l’enfant en elle, qui fredonnait de bonheur. Elle savait que ce serait un enfant chantant.

Melena entendit Frex à l’intérieur, qui commençait à improviser, à s’échauffer, à répéter les passages importants de son discours, à se convaincre encore une fois qu’il était dans le vrai.

Que disait ce proverbe, celui que Nounou lui chantonnait dans son berceau, des années auparavant ?

Né le matin,

Sitôt chagrin

L’après-midi, naît le bambin

Sauvage et chagrin

Né le soir,

Chagrin sans espoir

Né la nuit

Pareil à l’après-midi

Elle s’en souvenait avec nostalgie, comme d’une plaisanterie.

Le malheur est l’issue naturelle de la vie, et pourtant nous continuons à faire des bébés.

Non, dit Nounou, faisant écho dans l’esprit de Melena. Et donnant son point de vue, comme d’habitude : Non, non, jolie petite traînée gâtée. Nous ne continuons pas, justement, à avoir des bébés, c’est évident. Nous n’avons des bébés que lorsque nous sommes assez jeunes pour ignorer à quel point la vie devient sinistre. Une fois que nous en avons bien pris la mesure – nous sommes lentes à apprendre, nous autres les femmes – nous nous desséchons de dégoût et, raisonnablement, nous cessons la production.

Mais les hommes ne se dessèchent pas, objecta Melena ; ils peuvent engendrer jusqu’à la mort.

Ah, nous n’apprenons pas vite en effet, rétorqua Nounou ; mais eux, ils n’apprennent jamais.

— Petit déjeuner, dit Melena, en servant les œufs sur une assiette en bois.

Son fils ne serait pas aussi bête que la plupart des hommes. Elle l’élèverait pour qu’il défie cette tristesse à venir.

— « Notre société connaît une période de crise », récita Frex.

Pour un homme qui condamnait les plaisirs de ce monde, il mangeait avec élégance. Elle adorait observer les arabesques de ses deux fourchettes entre ses doigts. Elle le soupçonnait de cacher derrière son ascétisme rigoureux le désir secret de vivre dans l’aisance.

— Chaque jour représente une crise pour notre société.

Elle se montrait insolente, utilisant les mêmes termes que les hommes. En bon gros roudoudou, Frex n’entendit pas l’ironie dans sa voix.

— « Nous nous trouvons à la croisée des chemins. L’idolâtrie menace. Les valeurs traditionnelles sont en danger. La vérité est assiégée et la vertu, abandonnée. »

Il ne lui parlait pas vraiment, il s’entraînait à sa tirade contre le spectacle à venir : violence et magie. Frex avait un côté quasi désespéré : contrairement à la plupart des hommes, il savait le canaliser au profit de l’œuvre de sa vie. Elle s’assit sur un banc avec quelque difficulté. Des chœurs entiers chantaient en silence dans sa tête. Était-ce courant à chaque travail d’accouchement ? Elle aurait aimé poser la question aux commères qui viendraient cet après-midi-là, en gémissant timidement devant son état. Mais elle n’osait pas. Impossible de se débarrasser de son accent élégant, que les autres trouvaient maniéré… en revanche, elle pouvait éviter d’avoir l’air ignorante de faits élémentaires.

Frex remarqua son silence.

— Tu n’es pas fâchée que je te laisse aujourd’hui ?

— Fâchée ?

Elle haussa les sourcils, comme si elle n’avait jamais entendu parler de ce concept.

— L’Histoire rampe sur les barreaux de chaque vie minuscule, dit Frex, en même temps que convergent des forces extérieures plus importantes. On ne peut pas être dans les deux arènes à la fois.

— Notre enfant n’aura pas forcément une petite vie.

— Ce n’est pas le moment d’en discuter. Veux-tu me distraire de mon œuvre pie aujourd’hui ? Nous faisons face à une véritable présence maléfique dans les Marches de Jonc. Je ne pourrais pas me regarder en face si je m’en détournais.

Il était sérieux ; et elle était tombée amoureuse de lui justement à cause de cette intensité ; bien sûr, elle le détestait aussi pour la même raison.

— Les menaces viennent… et reviennent. (C’était son dernier mot sur le sujet.) Ton fils ne naîtra qu’une seule fois, et si je dois en croire ce remue-ménage aqueux que je sens à l’intérieur, ce sera aujourd’hui.

— Il y aura d’autres enfants.

Elle se détourna pour qu’il ne voie pas la fureur sur son visage.

Mais elle ne pouvait pas entretenir cette colère. C’était peut-être cela, sa faiblesse morale. (De manière générale, elle ne se souciait guère de faiblesses morales ; avoir un pasteur comme mari suffisait à la dévotion d’un couple.) Elle retomba dans un silence boudeur. Frex chipotait dans son assiette.

— C’est le diable, soupira Frex. Le diable vient.

— Ne dis pas cela le jour où notre enfant doit arriver !

— Je veux parler de la tentation dans les Marches de Jonc ! Et tu le sais bien, Melena !

— Les mots sont les mots, et ce qui est dit est dit ! répliqua-t-elle. Je ne te demande pas toute ton attention, Frex, mais il m’en faut un peu !

Elle laissa violemment tomber la poêle sur un banc.

— Eh bien, pareillement, dit-il. À ton avis, que vais-je affronter aujourd’hui ? Comment convaincre mes ouailles de se détourner de la poudre aux yeux de ce spectacle idolâtre ? Je reviendrai sans doute ce soir, vaincu par une attraction plus efficace. Aujourd’hui, tu réussiras peut-être à accoucher d’un enfant. Moi, c’est l’échec qui m’attend.

Pourtant, ce disant, il semblait fier : il était satisfaisant d’échouer pour une noble cause. Quelle comparaison avec la chair, le sang, le bruit et les saletés d’un accouchement ?

Il se leva enfin pour partir. Le vent se levait sur le lac, brouillant les panaches de fumée de cuisine. Ils ressemblaient, se dit Melena, à de l’eau tombant en spirale dans un tuyau.

— Porte-toi bien, mon amour, dit Frex qui, des cheveux aux orteils, arborait pourtant son attitude sévère destinée au public.

— Oui, soupira Melena.

L’enfant lui décocha un coup de poing, tout au fond, et elle dut encore une fois filer aux cabinets.

— Comporte-toi en saint, et je penserai à toi… mon épine dorsale, mon bréchet. Ah, et essaie de ne pas te faire tuer.

— C’est la volonté du Dieu Innommé, dit Frex.

— C’est la mienne aussi, blasphéma-t-elle.

— Applique ta volonté à ce qui le mérite, répondit-il.

À présent, c’était lui le pasteur et elle la pécheresse, une distribution des rôles qu’elle n’appréciait pas particulièrement.

— À bientôt, dit-elle, préférant le refuge des cabinets puants plutôt que de regarder Frex partir sur la route d’un bon pas, en agitant la main pour lui dire au revoir.

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