Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 47 sur 70

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Wicked

Révoltes

 

1

 

— Ils t’appellent « sorcière », tu le sais ? demanda Nounou. Et pourquoi donc ?

— La bêtise et l’idiotie, répondit Elphaba. Quand je suis arrivée, mon nom n’était pour moi qu’un lointain souvenir, après mes années au couvent, où on m’appelait « Sœur Sainte Aelphaba ». « Elphaba », cela ressemblait à un nom d’antan. Je leur ai dit de m’appeler « Tantine ». Pourtant, je ne me suis jamais sentie Tantine, et je n’ai aucune idée d’à quoi ça ressemble. Je n’ai jamais eu ni oncles ni tantes.

— Hum, dit Nounou, je ne te vois guère en sorcière. Ta mère, paix à son âme, serait scandalisée. Ton père aussi.

Elles se promenaient dans la pommeraie. Un nuage de bourgeons épaississait l’air de sa senteur. Les abeilles de la Sorcière s’en donnaient à cœur joie, dans un bourdonnement grave. Rabat-Joie remuait la queue, assis à l’ombre du tombeau de Manek, près du mur. Les corbeaux faisaient une course de relais dans l’air, effrayant tous les autres oiseaux sauf les aigles. Irji, Nor et Liir se rendaient désormais à l’école du village. Nounou y avait veillé. Kiamo Ko baigna dans la sérénité jusqu’à midi.

Nounou avait soixante-dix-huit ans. Elle marchait avec une canne. Elle n’avait pas renoncé à ses petits efforts de coquetterie, même s’ils semblaient la rendre plus vulgaire que digne, désormais. Elle mettait trop de poudre, se barbouillait de rouge à lèvres, et son léger foulard de dentelle était inutile contre les courants d’air montant de la vallée. Pour sa part, Nounou pensait qu’Elphaba avait petite mine, comme si elle moisissait de l’intérieur. Pâle. Une sorte de désintégration. Elphaba ne semblait prendre aucun soin de ses cheveux magnifiques, les nouant et les cachant sous ce chapeau ridicule. Et sa robe noire avait besoin d’une bonne lessive.

Elles s’arrêtèrent contre un mur de guingois. Les sœurs cueillaient des fleurs à quelques champs de là, Sarima flottant parmi elles. Dans sa robe de deuil noire, elle ressemblait à un gros cocon pendant dangereusement au bout de ses attaches brisées. C’était bon de l’entendre rire de nouveau, même si cela sonnait faux ; la lumière avait un effet étrange, elle faisait du bien à tout le monde, même à Elphaba.

Nounou avait donné à Elphie des nouvelles de sa famille. L’Éminent Thropp était enfin mort. En l’absence d’Elphaba, présumée décédée, le manteau de l’Éminence avait échu à Nessarose. Ainsi sa sœur cadette se retrouva-t-elle installée à Colwen, à grand renfort de proclamations dogmatiques sur la foi et la faute. Frex vivait là aussi, sa carrière de pasteur étant presque finie. À mesure qu’il relâchait ses efforts, son esprit semblait retrouver son équilibre. Carapace ? Il allait et venait. Selon de nombreuses rumeurs, il faisait office d’agitateur pour la sécession croquignonne d’Oz. D’après Nounou, qui manquait d’objectivité, il était devenu beau et séduisant : bien fait de sa personne, clair de peau, franc, courageux. Il avait à présent une petite vingtaine d’années.

— Et que pense Nessarose de cette sécession ? demanda Elphie. Son opinion compte, si c’est elle l’Éminente Thropp maintenant.

D’après Nounou, Nessarose s’était révélée bien plus futée qu’on l’aurait cru. Elle ne dévoilait pas son jeu, se contentant de vagues déclarations sur la cause révolutionnaire, déclarations qui pouvaient être interprétées de diverses manières, selon le public. Pour Nounou, Nessarose avait l’intention de créer une sorte de théocratie, intégrant aux lois du pays Croquignon sa propre interprétation restrictive de l’unionisme.

— Ton saint père Frex lui-même ne sait pas si ce serait une bonne ou une mauvaise chose, et il garde le silence sur ce sujet. Il ne s’intéresse pas beaucoup à la politique, il préfère le royaume mystique.

Nessarose bénéficiait même d’un certain soutien local pour ses projets, ajouta Nounou. Mais comme Nessarose surveillait ses propos, les forces armées du Magicien stationnées dans la région ne trouvaient aucun prétexte pour l’arrêter.

— Elle est habile à ce jeu, reconnut Nounou. Shiz l’a bien formée. Elle est à l’aise dans ses chaussures, maintenant.

L’expression fit frissonner Elphie. Nessarose n’était-elle pas, encore maintenant, manipulée par un sortilège que Mme Morrible lui avait jeté dans le salon de Crage Hall, dans les brumes lointaines de ces années-là ? N’était-elle en fait qu’un pion, aussi habile soit-il, dans le jeu du Magicien, ou de M me Morrible ? Savait-elle pourquoi elle agissait ainsi ? Et d’ailleurs, Elphaba n’était-elle pas un simple figurant dans la pièce que jouait une puissance maléfique et supérieure ?

Le souvenir des propositions de carrière que Mme Morrible leur avait faites – à elle, Nessarose et Glinda – était brutalement revenu à Elphie quand Liir avait échappé à sa quasi-noyade, l’hiver dernier. Une fois suffisamment remis pour expliquer comment il s’était retrouvé dans le puits, il ne put que répéter : « Le poisson m’a parlé, il m’a dit de descendre. » Elphie savait au fond d’elle que c’était Manek, cet atroce Manek, qui avait torturé Liir ouvertement et impitoyablement tout l’hiver. La mort de Manek l’indifférait, même si c’était le précieux fils de Fiyero. Tout tortionnaire faisait une cible à bon droit pour un javelot de glace. Mais Elphie dut reprendre son souffle en entendant ce que Liir lui dit ensuite :

— Le poisson m’a dit qu’il était magique. Il m’a dit que Fiyero était mon père, et qu’Irji, Manek et Nor sont mes frères et sœur.

— Les poissons ne parlent pas, mon chéri ! intervint Sarima. Tu t’imagines des choses. Tu as passé trop de temps là-dedans et tu as le cerveau imbibé d’eau.

Elphaba voulut prendre Liir dans ses bras – une impulsion étrange et triste. Qui était ce garçon qui faisait partie de sa vie ?

Elle savait plus ou moins d’où il venait, mais quant à savoir qui il était… pour la première fois de son existence, cela lui importait. Elle lui posa la main sur l’épaule. Il se dégagea ; il n’avait pas l’habitude d’un tel geste. Et Elphie s’était sentie rejetée.

— Tu veux voir ma souris, Liir ? demanda Nor, qui s’était montrée chaleureuse avec le garçon pendant sa convalescence.

Liir préférait toujours la compagnie de ses pairs aux questions des adultes, et il fut impossible de lui soutirer d’autres renseignements sur son épreuve. Il ne parut guère changé, sauf qu’après la mort de Manek, il courut dans Kiamo Ko avec plus d’énergie et de liberté.

Sarima jeta un regard à Elphaba, et Elphaba crut que l’heure de sa libération était enfin venue.

— Quelles bêtises il nous raconte, il se fait des illusions, dit enfin Sarima. Cette idée que Fiyero était son père ! Fiyero n’avait pas un gramme de graisse, et regardez l’enfant !

D’après les règles édictées, Elphaba n’avait pas le droit de provoquer Sarima pour la faire changer d’avis, mais elle regarda longuement son hôtesse, pour qu’elle accepte la réalité. Sarima refusa.

— Et qui pourrait donc être sa mère ? reprit Sarima d’un ton affable, en effleurant l’ourlet de sa jupe. C’est d’un ridicule achevé.

Pour la première fois, Elphie regretta que Liir n’ait pas au moins une vague nuance verte sur la peau.

Sarima avait disparu, pour pleurer son mari et son fils cadet à la chapelle.

Et les conditions de l’emprisonnement d’Elphie – traître malgré elle, nonne exilée, mère impuissante, révolutionnaire ratée et Sorcière dissimulée – restèrent inchangées.

Pourtant, l’idée qu’un Poisson Rouge ou une Carpe ait fait de telles révélations à Liir… était-ce possible, après tout me ? Ou M Morrible avait-elle la possibilité de changer de forme, de vivre dans l’obscurité froide, de s’infiltrer pour voir ce qu’Elphie préparait ? Liir était pour ainsi dire dénué d’imagination, il n’aurait pas inventé toute cette histoire. Vraiment ?

Chaque fois que Elphie allait regarder dans le puits, à quelque heure du jour ou de la nuit, la vieille carpe – ou Carpe – demeurait invisible.

— Je suis contente d’apprendre que Nessarose est bien dans ses chaussures, dit enfin Elphaba, émergeant de ses pensées dans le verger.

Nounou mâchouillait un sucre d’orge.

— Je voulais dire au sens propre, bavota Nounou. Elle n’a plus besoin d’aide. Ni au sens figuré, ni au sens propre. Elle se tient bien droite et sait s’asseoir toute seule.

— Sans les bras ? Je n’y crois pas, dit la Sorcière.

— Il faudra bien. Tu te rappelles la paire de chaussures que Frex avait décorée pour elle ?

Bien sûr qu’Elphaba s’en souvenait ! Ces chaussures magnifiques ! Gage de dévotion de son père envers sa fille cadette, ce désir d’accroître sa beauté en détournant l’attention de sa difformité.

— Eh bien, ta vieille amie Glinda des Arduenna, tu te souviens d’elle ? Mariée à Sir Chuffrey, et un peu allée à vau-l’eau, à mon humble avis. Elle est venue à Colwen il y a deux ans. Elles se sont amusées comme deux petites folles avec Nessarose, à se rappeler le bon vieux temps de l’université. Là-dessus, elle a remis ces mêmes chaussures, par une espèce d’enchantement. Ne me demande pas. La magie n’a jamais été ma tasse de thé. Les chaussures ont permis à Nessarose de s’asseoir, se tenir debout et marcher sans aide. Elle ne les ôte jamais. Elle prétend qu’elles lui donnent aussi de la vertu morale, mais ça, elle en a des tonneaux de plus qu’il lui en faut. Tu serais étonnée de voir à quel point les Croquignons sont devenus superstitieux, de nos jours, soupira Nounou. C’est pour ça que j’ai pris la liberté de venir te chercher, ma chérie. Ces chaussures magiques me rendaient inutile. Nounou a perdu son travail.

— Tu es trop vieille pour travailler, alors assieds-toi et profite du soleil, répondit Elphaba. Tu peux rester ici aussi longtemps que tu voudras.

— Tu parles comme si c’était ta maison. Comme si tu avais le droit de lancer ces invitations.

— Tant qu’on ne me laissera pas partir, ce sera ma maison, répondit Elphaba. Je n’y peux rien.

Nounou contempla les montagnes, la main en visière sur le front. Dans la lumière de midi, on aurait dit des cornes luisantes.

— C’est vraiment fantastique, de penser que tu es une Sorcière, en quelque sorte, et que ta sœur essaie d’être la Sainte locale. Qui l’aurait cru, à l’époque où on pataugeait dans les marais Quadling ? Je ne pense pas que tu sois une Sorcière, quoi que tu en dises. Mais il y a une chose que je veux savoir : Liir est ton fils ?

Elphaba frissonna, malgré l’énergie qui brûlait dans son cœur, enfouie sous des couches de glace.

— Ce n’est pas une question à laquelle je peux répondre, dit-elle avec tristesse.

— Tu peux tout me dire, ma chérie. Rappelle-toi, Nounou s’est aussi occupée de ta mère, et une femme plus ouverte et plus sensuelle, je n’en ai encore jamais rencontré. Les conventions ne l’ont jamais arrêtée, ni pendant sa jeunesse ni pendant son mariage.

— Je ne pense pas que j’aie envie de l’entendre, dit Elphie.

— Alors, parlons de Liir. Que diable veux-tu donc dire : tu ne peux pas répondre à une question aussi simple ? Soit tu l’as conçu et porté, soit non. À ma connaissance, il n’y a pas d’autre histoire possible ici-bas.

— Ce que je veux dire, dit Elphaba, le seul commentaire que je ferai, c’est le suivant : quand je suis arrivée au couvent, grâce aux bons offices de Mère Rickale, je n’étais pas en état de savoir ce qui m’arrivait, et j’ai passé un an dans un sommeil de mort. Il est tout à fait possible que j’aie porté un enfant à terme et que j’en aie accouché. Il m’a fallu une deuxième année entière pour récupérer. Mes premiers devoirs ont été de m’occuper des malades et aussi des enfants abandonnés. Je n’ai pas eu davantage de relations avec Liir qu’avec des dizaines d’autres morveux. Quand j’ai quitté le couvent pour venir ici, c’était à la condition que j’emmène Liir avec moi. Je n’ai pas discuté – on ne discute pas les instructions des supérieurs. Je n’éprouve aucune chaleur maternelle pour ce gamin (elle déglutit : ce n’était plus vrai) et je n’ai pas l’impression d’avoir connu l’expérience de la maternité. Je ne m’en crois pas capable, en fait, même si je suis prête à admettre que je suis simplement ignorante et aveugle. Mais c’est tout ce qu’il y a à en dire. Je n’en dirai pas plus, et toi non plus.

— Tu as l’obligation de te montrer maternelle envers lui, alors, malgré ce mystère ?

— Les seules autres obligations que j’ai sont celles que je me donne. Et voilà, Nounou, c’est tout.

— À entendre tes propos acerbes, cette situation te rend malheureuse. Si tu t’imagines que je suis venue ici pour élever encore une génération de Thropp, laisse tomber. Nounou est sénile maintenant, souviens-t’en, et elle est heureuse ainsi.

Pourtant, Elphaba ne put s’empêcher de remarquer qu’au cours des semaines suivantes, Nounou s’occupa de Liir avec plus d’affection que de Nor et Irji. Elphaba en éprouva de la honte, car elle constata aussi avec quelle joie Liir réagissait aux attentions de Nounou.

En racontant les hauts faits de Carapace – son vieux cœur emballé, presque visible sous son bréchet – Nounou révéla des détails sur les expéditions du Magicien. Cela rendit Elphaba furieuse, elle qui avait espéré se désintéresser des méchants et de leurs exactions.

Nounou rapporta comment le Magicien avait monté une nouvelle sorte de camp de jeunesse, le Jardin de l’Empereur – un joli euphémisme. Tous les enfants croquignons de quatre à dix ans devaient y participer, lors de séjours estivaux d’un mois. Ils devaient jurer le secret – un beau jeu pour eux, sans aucun doute. Nounou raconta une longue histoire embrouillée, convenant plus à des vieilles édentées, serrées au coin du feu, qu’à la table de soirée de célibataires Arjiki coincées et frustrées ; elle raconta comment Carapace, ce cher frère inconnu, s’était déguisé en livreur de pommes de terre. Il avait passé les grilles. Ah là là, ce fripon, que de facéties ! La fille nubile du général du camp, surprise en déshabillé, les alibis inventifs de Carapace, ses badinages, ses fuites échevelées ! Il avait failli être démasqué pendant ses flirts – par des enfants ! Quelle drôlerie ! Malgré ses grands airs, Nounou restait une vieille paysanne bavarde. Elphaba pensa : elle se rend à peine compte qu’elle parle d’endoctrinement, de trahison, de conscription forcée d’enfants impliqués dans une guerre. Elphie, qui avait pris conscience de l’existence de Liir en marge de sa vie, bourdonnant doucement dans son existence, trouva ces histoires d’enfants endoctrinés aussi horrifiantes que répugnantes.