Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 6 sur 70

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Wicked

L’Horloge du Dragon du Temps

 

 

Frex était plus inquiet pour Melena qu’elle le pensait. Il s’arrêta à la première cabane de pêcheur qu’il vit et parla avec l’homme à la demi-porte. Serait-il possible qu’une femme, ou deux, passe la journée et si besoin la nuit avec Melena ? Ce serait un acte de bonté, demanda Frex, reconnaissant implicitement que Melena n’était guère appréciée dans le secteur.

Ensuite, avant de longer la rive d’Eauvile pour continuer vers les Marches, il s’arrêta près d’un arbre déraciné et tira deux lettres de sa ceinture.

L’auteur était un lointain cousin à lui, également pasteur. Quelques semaines plus tôt, le cousin avait consacré du temps et une encre précieuse à décrire ce que l’on appelait l’Horloge du Dragon du Temps. Frex se prépara à sa sainte croisade du jour en relisant la missive sur cette horloge idolâtre.

J’écris en hâte, Frère Frexspar, pour saisir mon impression avant

qu’elle s’évanouisse.

L’Horloge du Dragon est montée sur un chariot et se dresse aussi haut

qu’une girafe. Ce n’est rien d’autre qu’un théâtre branlant et

ambulant, percé de quatre côtés par des alcôves et les arches d’avant-

scène.

Sur le toit plat se trouve un dragon mécanique, une invention de cuir

peinte en vert, de griffes argentées, d’yeux en rubis. Sa peau est faite

de centaines de disques de cuivre, de bronze et de fer superposés.

Sous les plis souples de ses écailles se trouve une armature actionnée

par une mécanique. Le Dragon du Temps tourne en rond sur son

piédestal, replie ses ailes de cuir étroites (elles font un bruit de

soufflet) et crache des boules sulfureuses d’une puanteur orangée.

En dessous, sous des dizaines d’arches, de porches et de fenêtres, se

trouvent des pantins, marionnettes, figurines. Des créatures de contes

populaires. Des caricatures, de paysans comme de rois. Des animaux,

des fées et des saints – nos saints unionistes, Frère Frexspar,

escamotés sous notre nez ! Cela me rend fou de rage. Ces figurines se

déplacent sur pignons, allant et venant sous les arches. Elles se plient

en deux, dansent, s’esbaudissent et baguenaudent de concert.

Qui avait engendré ce Dragon du Temps, ce faux oracle, cet outil de propagande en faveur d’un mal qui défiait la puissance de l’unionisme et du Dieu Innommé ? Les manipulateurs de la mécanique étaient un nain et quelques comparses maigres, qui semblaient avoir juste assez de capacité cérébrale à eux tous pour faire passer le chapeau. Qui d’autre que le nain et ses mignons en tirait profit ?

La seconde lettre du cousin l’avait averti que l’Horloge approchait des Marches. Il lui racontait une histoire précise.

Le spectacle a commencé sur un frottement de cordes et un raclement

d’os. La foule s’est pressée, poussant des « oh » et des « ah ». Par la

fenêtre éclairée d’une scène, nous avons vu un lit nuptial, avec les

marionnettes d’une femme et son mari. Le mari dormait et la femme

soupirait. Elle a fait un geste des mains pour suggérer que son mari

était d’une petitesse décevante. Le public a hurlé de rire.

La femme s’est elle-même endormie. Quand elle s’est mise à ronfler,

le mari s’est glissé hors du lit.

À ce stade, au-dessus, le Dragon tournait sur sa base, ses pieds griffus

dirigés vers la foule, indiquant – sans l’ombre d’un doute – un humble

fossoyeur nommé Grine, mari fidèle, quoique négligent. Puis le

dragon s’est reculé et a fait signe à une veuve nommée Letta et à sa

fille, une célibataire aux dents de travers. Le silence est tombé et la

foule s’est écartée de Grine, Letta et la fille rougissante, comme s’ils

étaient subitement couverts de plaies suppurantes.

Le Dragon s’est de nouveau immobilisé, déployant une aile au-dessus

d’une arche ; celle-ci s’est éclairée, révélant la marionnette du mari,

errant dans la nuit. Avec lui venait une veuve, aux cheveux parés et

très fardée, traînant sa fille à grandes dents qui protestait. La veuve a

embrassé le mari et lui a ôté son pantalon de cuir. Il était équipé de

deux services complets, l’un sur le devant et l’autre pendant à la base

de son épine dorsale. La veuve a installé sa fille sur l’outil court du

devant, profitant elle-même de l’installation plus menaçante à

l’arrière. Les trois marionnettes se sont agitées en tous sens, émettant

des couinements de plaisir. Une fois la veuve et sa fille satisfaites,

elles ont démonté et embrassé le mari adultère. Puis elles l’ont cogné

du genou, simultanément, à l’avant et à l’arrière. Le mari s’agitait à

grand renfort de ressorts et de charnières, essayant de tenir toutes ses

parties blessées en même temps.

Le public rugissait. Grine, le vrai fossoyeur, suait à grosses gouttes.

Letta faisait semblant de s’esclaffer, mais sa fille avait déjà disparu,

de honte. Avant la fin de la soirée, des voisins énervés sont tombés sur

Grine et l’ont inspecté, à la recherche de cette grotesque anomalie.

Letta est ostracisée. Sa fille semble avoir disparu complètement. Nous

craignons le pire.

Au moins, Grine n’a pas été tué. Pourtant, qui peut dire quels dégâts

ont été infligés à nos âmes en assistant à ce drame cruel ? Toute âme

est otage de son enveloppe charnelle, mais nos âmes ne peuvent que

se corrompre et souffrir devant une telle indignité, ne pensez-vous

pas ?

Parfois, Frex avait l’impression que chaque sorcière itinérante, chaque devin édenté et bredouillant du pays d’Oz, capable de lancer le plus simple des sortilèges, tombait sur son coin perdu de Haut-Sorbe pour y gagner son pain. Il savait que les gens des Marches étaient humbles. Leurs vies étaient dures et leurs espoirs maigres. À mesure que la sécheresse se prolongeait, la foi unioniste traditionnelle s’affaiblissait. Frex savait que l’Horloge du Dragon combinait la séduction de la magie et de l’ingéniosité – et qu’il devrait puiser dans ses plus profondes réserves de conviction religieuse pour la vaincre. Si sa congrégation se révélait vulnérable au prétendu culte du plaisir, qu’elle succombait au spectacle et à la violence… quoi d’autre ensuite ?

Il vaincrait. Il était leur pasteur. Cela faisait des années qu’il arrachait leurs dents, enterrait leurs bébés et bénissait leurs marmites. Il s’était abaissé en leur nom. Il avait erré de hameau en hameau avec une barbe broussailleuse et une soucoupe de mendiant, laissant la pauvre Melena seule au presbytère pendant plusieurs semaines d’affilée. Il s’était sacrifié pour eux. Ce Dragon du Temps ne pouvait pas les convertir. Impossible. Ils avaient une dette envers lui.

Frex reprit sa marche, épaules redressées et mâchoire serrée, l’estomac retourné d’aigreur. Le ciel était marron de sable et de poussière. Le vent s’engouffrait en haut des collines dans un gémissement tremblant, comme s’il voulait pénétrer dans une fissure rocheuse, sur une crête inaccessible à son regard.

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