Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 34 sur 70

Pages du PDF

Wicked

Chapitre 2

— Je ne crois pas à la Sorcière Kombrique, même dans la Passe Kombrique, se vanta le cuisinier.

— Tu ne crois pas non plus aux Lapins, lança Elphie soudain agacée. La question est : est-ce que la Sorcière Kombrique croit en toi ?

— Quel caractère, fredonna Oatsie ; elle reprit cela comme un refrain et Elphie s’en alla, furieuse.

Cela lui rappelait bien trop son enfance, les discussions avec son père et Nessarose sur l’origine du mal. Comme si on pouvait la connaître ! Son père entendait prouver l’existence du mal par des démonstrations pour persuader ses ouailles de se convertir. À Shiz, Elphie s’était dit que les hommes utilisaient de tels discours comme les femmes mettaient du parfum : pour avoir confiance en eux, et donc être attirants. Mais certainement, le Mal était au-delà de toute démonstration, de même que la Sorcière était au-delà de toute histoire connue ?

 

2

 

Le rafiqi arriva : un homme maigre au crâne dégarni, avec des cicatrices de guerre. Cette année-là, les Yunamata pourraient poser problème, les prévint-il.

— Votre caravane arrive après une saison de vilaines escarmouches contre des cavaliers venus de la Cité d’Émeraude. Des rafles chez les Winkies, se plaignit-il, sans préciser s’il parlait d’un conflit local dû à une offense d’ivrogne faite à une pucelle, ou de trafic d’esclaves avec déplacement de population.

On leva le camp, le lac laissé loin derrière, et la marche silencieuse dans la forêt reprit pendant une demi-journée. Les rayons du soleil transperçaient çà et là la voûte des arbres, mais c’était une lumière faible d’un jaune trouble, toujours de biais, n’éclairant jamais directement le chemin. Elle était étrange, comme si Kombricie en personne les accompagnait, cachée et déchaînée, passant d’arbre en arbre, se glissant derrière des rochers, les attendant dans l’ombre, yeux et oreilles aux aguets. Le vieil homme souffrant poussa une longue plainte, priant pour sortir de ce bois mystérieux avant de mourir, de crainte que son esprit ne trouve jamais la sortie. Le petit garçon pleura comme une fille. Le cuisinier tordit le cou d’un poulet.

Même les abeilles cessèrent de bourdonner.

Au milieu de la nuit, le cuisinier disparut. Tout le monde fut consterné sauf Elphie, qui s’en moquait. Était-ce un enlèvement, une crise de somnambulisme, ou un suicide ? Les Yunamata en colère se cachaient-ils à proximité, en train de les épier ? Kombricie elle-même se vengeait-elle des propos si légers qu’ils avaient tenus à son égard ? Les avis étaient nombreux, et les œufs du petit déjeuner immangeables.

Rabat-Joie ne remarqua pas la disparition du cuisinier.

Souriant dans son sommeil comateux, il se blottit tout contre Liir.

Les abeilles sombrèrent dans une sorte d’hibernation mystérieuse à l’intérieur du morceau d’arbre mort qu’Elphie avait emporté pour qu’elles y prennent leurs aises. Rabat-Joie, toujours souffrant du poison de tique, dormait vingt-deux heures par jour. Les voyageurs, de crainte d’être espionnés, se réfugièrent dans le silence.

Vers le soir, les pins commencèrent enfin à s’éclaircir, faisant place à des chênes fourchus, qui, avec leurs branches plus larges, laissaient entrevoir davantage de ciel – un ciel d’un jaune pâteux, mais un ciel tout de même – puis ils atteignirent le bord d’une falaise. Ils avaient grimpé plus haut qu’ils l’avaient cru : la suite de la Passe s’étendait devant eux, à leurs pieds. Un voyage de quatre ou cinq jours. Au-delà, commençaient les Prairies millénaires.

Personne ne se plaignit de la lumière et de l’espace retrouvés.

Même Elphie, étonnée, se sentit ragaillardie.

Les Yunamata arrivèrent au milieu de la nuit, offrirent des fruits secs et chantèrent des chants tribaux, invitant ceux qui le voulaient à danser. Les voyageurs étaient plus terrifiés de leur hospitalité que de l’attaque à laquelle ils s’étaient attendus.

Elphie trouva que les Yunamata avaient l’air doux et conciliants, seulement ils étaient aussi braves et craintifs que des écolières – du moins, c’était tout ce qu’ils montraient. Ils cabriolaient ; et lui rappelaient les Quadling avec qui elle avait grandi. Peut-être les deux ethnies étaient-elles cousines. Longs cils. Coudes étroits. Poignets d’une souplesse de bébé. Crânes oblongs et lèvres minces et serrées – même malgré leur langue étrangère, Elphie se sentait chez elle en leur présence.

Les Yunamata partirent au matin, se plaignant grossièrement des œufs immangeables. Le rafiqi déclara qu’ils ne poseraient plus de problèmes. Tout le monde parut déçu, comme si son embauche s’était révélée inutile.

On ne parla plus du cuisinier. Les Yunamata ne semblaient rien savoir sur lui.

À mesure que la caravane descendait, le ciel s’ouvrait davantage, vif et automnal, vaste comme le remords. Quelle étendue ! L’œil pouvait à peine saisir une telle ampleur. Comparée aux montagnes, la plaine en contrebas semblait plane comme un lac. Le vent la caressait, écrivant des mots en une langue faite de rayures et de boucles. Nulle faune n’était visible à cette distance, mais quelques feux tribaux brûlaient çà et là. La Passe de Kombricie disparut derrière eux, ou presque.

Puis un messager Yunamata aux pieds calleux et légers se présenta, arrivant de la Passe, pour annoncer qu’un corps avait été retrouvé au pied d’une falaise. C’était peut-être le cuisinier ; on pensait qu’il s’agissait d’un homme, mais la dépouille était tellement enflée de lésions qu’on ne pouvait rien dire d’autre.

— C’était les abeilles, dit quelqu’un d’un ton furieux.

— Oh, vraiment ? demanda calmement Elphaba. Elles dorment depuis tout ce temps. Il y aurait eu des cris, si elles avaient attaqué un homme au milieu de la nuit. Ou alors elles l’ont piqué d’abord à la gorge, pour l’en empêcher ? Des abeilles bien douées, en vérité.

— C’était les abeilles, marmonna la voix, et l’implication était évidente : et toi.

— Oh, j’avais oublié l’étendue de l’imagination humaine, répliqua sèchement Elphie. Elle est immense, finalement.

Mais elle n’était pas furieuse, pas vraiment. Car Rabat-Joie était enfin redevenu lui-même, et les abeilles se réveillaient aussi. L’altitude de la Passe les avait peut-être endormies. Elphie en vint à préférer leur compagnie à celle des autres voyageurs. À mesure que les animaux revenaient à eux en descendant des hauteurs, elle se sentait elle aussi de plus en plus alerte.

Le rafiqi leur montra plusieurs nuages de fumée serpentant à l’horizon. Au début, les voyageurs crurent qu’il s’agissait de tornades, mais Oatsie les rassura et les inquiéta en même temps : c’étaient les feux du soir d’un grand campement. Les Scrow. C’était la saison de chasse automnale, même s’ils n’avaient rien vu de plus gros qu’un lièvre ou un renard des herbes… sa queue zébrant de bronze la prairie d’or fondu, ses pieds chaussés de noir telle une servante. Ces possibilités de rencontre mettaient Rabat-Joie en extase, il pouvait à peine dormir la nuit. Même quand il y parvenait, des rêves de chasse l’agitaient.