Wicked
Les Portes de jaspe de Kiamo Ko
1
— Sarima, dit sa sœur cadette, debout. La sieste est terminée. Nous avons une personne à dîner, et je dois savoir si je dois tuer une poule. Il en reste très peu, et si nous lui en donnons une, ses œufs nous manqueront tout l’hiver… qu’est-ce que tu en penses ?
La Princesse Douairière des Arjiki gémit :
— Les détails, les détails ! Quand est-ce que je t’apprendrai à les régler toute seule ?
— Très bien, dit sèchement sa sœur. C’est moi qui déciderai, et c’est toi qui te passeras de ton œuf du matin quand il nous en manquera.
— Oh, Six, ne fais pas attention à ma mauvaise humeur, dit Sarima, je suis mal réveillée. Qui est-ce ? Un patriarche à mauvaise haleine, qui va nous ennuyer avec ses histoires de chasse d’il y a cinquante ans ? Pourquoi on supporte ça ?
— C’est une femme… en quelque sorte, dit Six.
— Alors ça, c’est déplacé, fit Sarima en se relevant. Nous ne sommes plus les nymphes rougissantes que nous étions, Six.
À l’autre bout de la pièce, elle vit son reflet dans le miroir de la penderie : pâle comme un pudding au lait, son visage encore joli reposant dans des flaques de graisse qui s’affaissaient, suivant les lois de la gravité.
— Tu es la plus jeune, Six, et tu peux encore trouver ta taille, mais ce n’est pas une raison pour être méchante.
Six fit la moue :
— Disons que c’est une femme, alors. Poulet ou pas ? Dis-le-moi tout de suite, que Quatre puisse lui couper la tête et le plumer, ou nous ne mangerons pas avant minuit.
— Il y aura des fruits, du fromage, du pain et du poisson. Il y a des poissons dans le puits, j’imagine ?
Oui, il y en avait. Six s’apprêta à partir, mais se souvint de dire :
— Je t’ai apporté un verre de thé sucré, sur ta table de toilette.
— Je te bénis. Maintenant, dis-moi, et sans sarcasme je te prie, à quoi ressemble notre hôte, en réalité ?
— Verte comme la jalousie, maigre et tordue, plus vieille que nous. Habillée en noir comme une vieille nonne – mais pas vieille à ce point-là. Je dirais dans les trente, trente-deux ans. Elle refuse de dire son nom.
— Verte ? Mais c’est divin ! s’exclama Sarima.
— « Divin » n’est pas le mot qui me vient à l’esprit.
— Tu ne veux pas dire verte de jalousie… elle est vraiment verte ?
— Peut-être de jalousie, je ne sais pas, mais en tout cas elle est vraiment verte. D’un vrai vert d’herbe.
— Oh là là ! Eh bien, je mettrai du blanc ce soir, pour que ça ne jure pas. Elle est seule ?
— Elle est arrivée avec la caravane que nous avons vue hier dans la vallée. Elle s’est arrêtée ici avec une petite compagnie d’animaux – un chien-loup, un essaim d’abeilles, un gamin, quelques corbeaux et un bébé singe.
— Qu’est-ce qu’elle va faire avec tous ceux-là dans les montagnes en hiver ?
— Tu lui demanderas. (Six plissa le nez.) Elle me donne des frissons.
— La gélatine à moitié figée t’en donne aussi. Quand est-ce qu’on mange, ce soir ?
— Sept heures et demie. Elle me retourne l’estomac.
Six partit, ayant épuisé ses expressions de dégoût, et Sarima prit son thé au lit jusqu’à ce que sa vessie proteste. Six avait ranimé le feu et tiré les rideaux, mais Sarima les rouvrit pour regarder dans la cour. Les tourelles d’angle et les tours de Kiamo Ko se dressaient fièrement, construites sur des saillies circulaires massives qui jaillissaient de la pierre même. Après avoir arraché le bâtiment à la commission des travaux hydrauliques, les Arjiki avaient ajouté des créneaux dentelés pour mieux le défendre. Malgré ces travaux, le plan de la demeure était resté simple. Il était construit en U, avec un grand hall central doté de deux ailes longues et étroites, qui encadraient une cour encaissée. Quand il pleuvait, l’eau débordait des pavés en bouillonnant, passant sous les portes sculptées de chêne étoilé et les panneaux de jaspe, s’écoulant devant le triste amas de chaumières nichées contre les murailles du château. À cette heure, la cour était d’un gris anthracite. Froide et souillée de bouts de paille et de feuilles volant au vent. Il y avait une lumière dans la vieille baraque glaciale du cordonnier, et de la fumée sortait en tourbillonnant d’une cheminée qui aurait bien eu besoin de réparations – comme tout le reste dans ce manoir décrépit. Sarima était heureuse que l’invitée n’ait pas été accueillie dans le château proprement dit. En tant que Princesse Douairière, elle avait le privilège de recevoir un voyageur dans les appartements privés de Kiamo Ko.
Après le bain, Sarima s’habilla d’une robe blanche à passepoil blanc, et mit le torque splendide qui était arrivé, tel un message de l’Au-Delà, de la part de son cher mari parti quelque mois après l’Incident. Par habitude, Sarima laissa couler quelques larmes en s’admirant dans l’étreinte terne du collier segmenté et couvert de joyaux. S’il se révélait trop habillé pour la voyageuse, Sarima pourrait toujours le couvrir d’une serviette. Tout en sachant qu’il était là. Avant même que ses larmes aient séché, elle chantonnait déjà, impatiente de savourer la nouveauté que représentait l’invitée.
Elle jeta un coup d’œil aux enfants avant de descendre. Ils étaient agités ; les inconnus leur faisaient toujours cet effet-là. Irji et Manek, douze et onze ans, étaient presque assez grands pour vouloir s’enfuir de ce nid de colombes venimeuses. Si elle les laissait partir dans les Plaines avec le clan, lors de la migration d’été, ils risquaient tous deux de se faire trancher la gorge – trop d’hommes revendiquaient la direction du clan, pour eux-mêmes ou pour leur fils. Sarima gardait donc les siens sous la main.
Sa fille, Nor, dégingandée et suçant toujours son pouce à neuf ans, avait encore besoin de s’enfouir dans son giron avant de dormir. Habillée pour le dîner, Sarima eut envie de refuser, mais elle céda. Nor avait un léger cheveu sur la langue, elle disait « ze cours dans la neize » au lieu de « je cours dans la neige ». Elle faisait amie-amies avec les pierres, les chandelles et les brins d’herbe poussant contre toute logique entre les pierres qui couronnaient les fenêtres. Elle se frotta le visage contre le torque de sa mère en soupirant :
— Il y a un garçon aussi, maman. On a joué avec lui dans la cour du moulin.
— Comment il est ? Vert, lui aussi ?
— Nan. Il est normal. C’est un gros bébé – gras et fort, et Manek lui a jeté des pierres pour voir jusqu’où elles rebondiraient. Et il l’a laissé faire ! Peut-être que si on est vraiment gros, ça fait pas mal ?
— J’en doute. Comment s’appelle-t-il ?
— Liir. C’est bizarre comme nom, hein ?
— Ça a l’air étranger. Et sa mère ?
— Je connais pas son nom et c’est pas sa mère, je pense. Il a pas voulu dire quand on lui a demandé. Irji a dit qu’il devait être un bâtard. Liir a dit qu’il s’en moquait. Il est gentil.
Nor mit son pouce droit dans la bouche, et de la main gauche, tâta la robe de Sarima juste sous le torque, finit par trouver un téton qu’elle caressa du pouce d’un geste énamouré, comme un petit animal.
— Manek lui a fait baisser son pantalon pour être sûr que son truc était pas vert.
Sarima désapprouvait – pour des raisons d’hospitalité, à tout le moins –, mais ne put s’empêcher de demander :
— Et vous avez vu quoi ?
— Oh, tu sais bien. (Nor enfonça la tête dans le cou de sa mère, éternuant à cause de la poudre que Sarima mettait pour empêcher ses mentons de s’irriter.) Un truc idiot de garçon. Plus petit que Manek et Irji. Mais pas vert. C’était tellement ennuyeux que j’ai pas beaucoup regardé.
— Moi non plus, je n’aurais pas regardé. C’était très impoli.
— Ce n’est pas moi qui l’ai forcé. C’est Manek !
— Bon, ça suffit. Allez, on va raconter une histoire avant de dormir. Il faut que je descende bientôt, donc une courte. Laquelle tu veux entendre, ma petite ?
— Je veux l’histoire de la Sorcière et des bébés renards.
Avec moins d’effets théâtraux que d’habitude, Sarima déroula l’histoire des trois bébés renards qui avaient été enlevés, mis en cage et engraissés pour un repas de fromage et de renard, et de la Sorcière qui était allée chercher le feu du soleil pour les cuisiner. Mais quand la Sorcière rentra dans sa caverne avec le feu originel, épuisée, les bébés renards lui jouèrent un tour en chantant une berceuse qui l’endormit. Quand le bras de la Sorcière retomba, les flammes du soleil brûlèrent la porte de leur cage, les libérant, et ils s’enfuirent. Ensuite, ils hurlèrent à la lune, et la vieille mère lune se posa devant la grotte, obstacle inamovible. Sarima conclut sur la formule traditionnelle : « Et la méchante vieille Sorcière resta là très longtemps. »
— Et elle a fini par sortir ? demanda Nor, donnant la réplique dans un état quasi hypnotique.
— Pas encore, dit Sarima, qui embrassa sa fille et lui mordilla le poignet, ce qui les fit rire toutes les deux.
Puis elle éteignit. Dénué de rampe, l’escalier des appartements privés de Sarima s’enfonçait dans le donjon. Sarima descendit la première volée de marches avec grâce et dignité, ses jupes blanches bouffantes, son torque pareil à un joug de couleurs douces et de métaux précieux, affichant un air accueillant soigneusement étudié.
Arrivée sur le palier elle aperçut la voyageuse, assise sur un banc dans une alcôve, qui levait la tête à son approche.
Sarima descendit jusqu’au palier, consciente du cynisme suintant qu’il y avait à entretenir le souvenir fidèle de Fiyero ; consciente de sa dentition chevaline ; consciente de sa joliesse enfuie ; de son poids ; de l’idiotie d’être la doyenne d’enfants agaçants et de sœurs cadettes médisantes ; de ce voile d’autorité qui dissimulait à peine sa peur du présent, de l’avenir et même du passé.
— Comment allez-vous ? parvint-elle à dire.
— Vous êtes Sarima, répondit la femme en se levant, son menton stalactite braqué comme un rutabaga pourri.
— Sans doute ! répondit-elle, contente d’avoir mis son torque ; on aurait dit un bouclier désormais, protégeant son cœur de ce menton en pointe. Salutations à vous, mon amie. Oui, je suis Sarima, maîtresse de Kiamo Ko. D’où venez-vous, et comment vous appelle-t-on ?
— Je viens du dos du vent, répondit la femme, et j’ai abandonné mon nom si souvent que je n’ai pas envie de le ressortir pour vous.
— Eh bien, vous êtes la bienvenue ici, dit Sarima d’un ton aussi poli que possible, mais si vous n’avez pas d’autre appellation, ce sera Tantine. Voulez-vous dîner ? Nous servons bientôt.
— Je ne mangerai pas tant que nous n’aurons pas parlé, dit l’invitée. Pas une nuit sous votre toit sous un faux prétexte ; je préférerais le fond d’un lac. Sarima, je sais qui vous êtes. Je suis allée à l’université avec votre mari. Je vous connais depuis une dizaine d’années.
— Bien sûr, dit Sarima, dans un tintement de bijoux. (Les vieux détails chéris de la vie de son mari remontèrent à la surface.) Bien sûr que Fiyero nous a parlé de vous – et de votre sœur Nessie, c’est cela ? Nessarose. Et de la séduisante Glinda, dont il était un peu amoureux, je crois, et les invertis joueurs, et Avaric, et ce solide vieux Boq ! Je m’étais demandé s’il garderait à jamais cette période heureuse de sa vie pour lui seul, sans la partager avec moi – vous êtes bonne d’être venue nous voir. J’aurais aimé passer une ou deux saisons à Shiz, mais je n’avais pas le cerveau pour cela, j’en ai peur, ni ma famille l’argent. Je me serais souvenue de vous aussitôt, avec votre couleur de peau, il n’y a rien de semblable, n’est-ce pas ? Ou est-ce ma naïveté provinciale ?
— Non, c’est unique, répondit l’invitée. Avant de nous dire encore dix bêtises polies de plus, je dois vous avouer quelque chose, Sarima. Je pense que j’ai été la cause de la mort de Fiyero…
— Vous n’êtes pas la seule, interrompit Sarima, c’est un passe-temps national, par ici, s’accuser de la mort d’un prince. C’est une occasion de deuil et de pénitence en public, et en mon for intérieur, je pense que les gens aiment un peu ça.
L’invitée agita la main, comme si elle essayait de se faire une place dans les opinions de Sarima.
— Je peux vous dire comment, je veux vous dire…
— Seulement si j’ai envie de l’entendre, ce qui est ma prérogative. C’est ma demeure et je décide de ce que je veux entendre.
— Vous devez écouter, pour que je sois pardonnée, dit la femme, en remuant les épaules, comme si elle portait un fardeau invisible, en bête de somme.
Sarima n’aimait pas qu’on lui tende une embuscade sous son propre toit. Elle aurait bien le temps de penser à toutes ces implications soudaines. Lorsqu’elle s’en sentirait capable. Et pas avant. Elle se rappela qu’elle était la responsable. Aussi pouvait-elle se permettre d’être généreuse.
— Si je me souviens bien, dit Sarima – en fouaillant sa mémoire – vous êtes celle… a parlé de vous, bien sûr… Elphaba, n’est-ce pas, vous êtes celle qui ne croyait pas à l’âme. Cela, je m’en souviens : alors, qu’y a-t-il à pardonner, ma chère ? Je sais que vous êtes lasse du voyage – impossible d’arriver ici sans être las du voyage –, il vous faut un bon repas chaud et quelques nuits de sommeil, et alors nous pourrons bavarder un matin, la semaine prochaine ?
Sarima prit le bras d’Elphaba.
— Mais je garderai votre nom pour moi, si vous voulez, ajouta-t-elle. (Elle franchit les grandes portes de chêne voilées et conduisit Elphaba dans la salle à manger.) Regardez qui est là ! Une Tantine invitée !
Les sœurs étaient debout à côté de leurs sièges, affamées, curieuses et impatientes. Quatre agitait une louche dans une soupière ; Six avait revêtu une robe couleur puce ; Deux et Trois, les jumelles, contemplaient pieusement leurs cartes de prière ; Cinq fumait, soufflant des ronds vers le plat de poissons jaunes et aveugles tirés du lac souterrain.