Wicked
Le Cercle enchanté
1
Il ne faisait aucun doute pour quiconque avait vu le corps que le terme, le terme exact, était « meurtre ». La fourrure collée autour du cou, comme un pinceau de peintre mal nettoyé ; les yeux vides couleur d’ambre brut. La version officielle proclamait que le professeur avait cassé une loupe et avait trébuché dessus, se coupant une artère… mais personne n’y croyait.
Le seul témoin auquel on pensait, Ama Clutch, se contentait de sourire aux visiteurs, tenant des poignées de jolies feuilles jaunissantes ou une assiette de raisins de Pertha tardifs. Elle dévorait les raisins et bavardait avec les feuilles. C’était une maladie comme nul n’en avait jamais vu.
Glinda – elle avait pris le nom que la Chèvre lui avait donné, en guise d’excuse posthume pour la grossièreté dont elle avait fait preuve lors de leur première rencontre – Glinda semblait frappée de mutisme devant la condition d’Ama Clutch. La jeune fille refusait de rendre visite à la malheureuse ou de discuter de sa maladie, et c’était donc Elphaba qui se glissait dans l’infirmerie une ou deux fois par jour. Boq supposait qu’Ama Clutch souffrait d’un trouble passager. Mais au bout de trois semaines, Mme Morrible exprima son inquiétude de savoir Elphaba et Glinda – toujours camarades de chambre – sans chaperon. Elle leur proposa le dortoir commun à toutes les deux. Glinda, qui ne voulait plus voir la directrice seule à seule, se contenta de hocher la tête et accepta d’être ainsi rétrogradée. Ce fut Elphaba qui trouva une solution, surtout pour garder à Glinda un semblant de dignité.
Ainsi, dix jours plus tard, Boq se trouvait dans le jardin du Coq et des Potirons, attendant la diligence de mi-semaine en provenance de la Cité d’Émeraude. Mme Morrible n’avait pas permis à Elphaba et Glinda de le rejoindre, et il dut donc décider lui-même lesquels des sept passagers qui descendirent étaient Nounou et Nessarose. Les difformités de sa sœur étaient bien dissimulées, l’avait prévenu Elphaba ; Nessarose pouvait même descendre d’une voiture avec grâce, à condition que les marches soient stables et le sol plat.
Il alla à leur rencontre et les salua. Nounou ressemblait à un pruneau bien cuit, rouge et flasque, sa peau ridée semblait prête à se défaire sauf les commissures tendues de sa bouche et les plis durs et charnus au coin de ses yeux. Après plus de vingt ans dans les marais Quadling, elle était léthargique, négligente et pleine de ressentiment. À son âge, elle aurait dû pouvoir dodeliner de la tête au coin chaud d’une cheminée.
— Contente de voir un petit Croquignon, murmura-t-elle à Boq. C’est comme au bon vieux temps.
Puis elle se tourna et dit aux ombres :
— Viens, ma poupée.
S’il n’avait pas été prévenu, Boq n’aurait jamais pris Nessarose pour la sœur d’Elphaba. Elle n’avait rien de vert, ni même de blanc bleuté comme une aristocrate affligée d’une mauvaise circulation sanguine. Nessarose descendit de la diligence avec élégance, énergie et étrangeté, posant son talon sur la marche de fer en même temps que ses orteils. Avec sa démarche bizarre, elle attirait l’attention sur ses pieds, ce qui détournait les yeux de son torse, au moins au début.
Les pieds se posèrent sur le sol, comme animés par une volonté farouche d’équilibre, et Nessarose apparut devant lui. Elle était comme Elphaba l’avait dit : superbe, rose, mince comme une tige de blé, et sans bras. L’écharpe universitaire retombait ingénieusement sur ses épaules pour atténuer le choc d’une telle vision.
— Bonjour, mon bon monsieur, dit-elle avec un infime mouvement de tête. Les valises sont sur le toit. Pouvez-vous vous en occuper ?
Sa voix était aussi onctueuse que celle d’Elphaba était tranchante. Nounou poussa doucement Nessarose vers le fiacre que Boq avait pris. Il vit que la jeune fille se déplaçait avec difficulté si on ne lui soutenait pas le dos.
— Alors comme ça, Nounou doit s’occuper des filles pendant leurs études, dit Nounou à Boq en chemin. Avec leur sainte de mère dans sa tombe inondée depuis toutes ces années, et leur père fou. Enfin, ils ont toujours été brillants dans la famille, et les gens brillants, comme vous le savez, déclinent brillamment. La folie en est l’exemple le plus étincelant. Le vieil homme, l’Éminent Thropp, il vit toujours, et aussi raisonnable qu’un vieux soc de charrue. Il a survécu à sa fille et même à sa petite-fille. Elphaba est la Troisième Descendante Thropp. Elle sera Éminence un jour. En tant que Croquignon, vous connaissez tout cela.
— Nounou, arrête avec tes ragots, ils me blessent l’âme, dit Nessarose.
— Ne t’inquiète pas, ma jolie. Ce Boq est un vieil ami, et un bon. Dans l’enfer de ces marécages Quadling, mon ami, nous avons perdu l’art de la conversation. Nous croassons en chœur avec ce qui reste du peuple grenouille.
— J’ai bien l’intention de mourir de honte, dit Nessarose d’une voix charmeuse.
— Mais j’ai connu Elphie quand elle était toute petite, répondit Boq. Je suis des Marches, à Haut-Sorbe. Je dois vous avoir rencontrée.
— J’ai toujours préféré vivre à Colwen, dit Nounou. J’étais une consolation en ce bas monde pour la Dame Partra, la Deuxième Descendante Thropp. Mais il m’arrivait parfois de me rendre aux Marches. Il se peut donc que je vous aie rencontré quand vous étiez assez jeune pour courir partout sans pantalon.
— Comment allez-vous ? demanda Nessarose.
— Je m’appelle Boq.
— Et voici Nessarose, dit Nounou, comme s’il était trop douloureux pour la jeune fille de se présenter. Elle devait venir à Shiz l’année prochaine, mais nous avons appris qu’il y avait un problème avec une domestique gillikinaise qui perdait la tête. Donc on a appelé Nounou à sa place, et Nounou peut-elle abandonner sa chérie ? Non, et vous comprenez pourquoi.
— C’est un triste mystère, nous espérons qu’elle se rétablira, dit Boq.
À Crage Hall, Boq assista aux retrouvailles des sœurs, qui furent chaleureuses et satisfaisantes. Mme Morrible envoya sa créature Grommetic chercher du thé et des biscuits pour les descendantes Thropp, ainsi que pour Nounou, Boq et Glinda. Le jeune homme, qui s’inquiétait du silence persistant de Glinda, fut soulagé de la voir jeter un regard dur et appréciateur sur la robe élégante de Nessarose. Comment était-il possible (et Boq se demanda si Glinda se le demandait aussi) que ces deux sœurs disgraciées s’habillent de manière aussi différente ? Elphaba portait les plus humbles des robes noires ; ce jour-là, elle était en violet sombre, presque noir. Nessarose, en équilibre sur le divan à côté de Nounou, qui l’aidait en lui levant sa tasse et en émiettant des biscuits beurrés, portait des soieries vertes, couleur de mousse, d’émeraude et de roses jaune-vert. Elphaba la Verte, assise de l’autre côté, aidant sa sœur elle aussi, ressemblait à un accessoire de mode.