Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 67 sur 70

Pages du PDF

Wicked

Chapitre 15

Si c’était le même Lion, devenu d’une pusillanimité non naturelle, il n’éprouverait aucune rancœur à son égard. Elle l’avait sauvé quand il était jeune. N’est-ce pas ?

Elle ne savait qu’en faire : de cette bande d’irréguliers de la Route de briques jaunes. Le Bûcheron de fer-blanc était creux, une nullité tictoc, ou un humain évidé sous le coup d’un sortilège. Le Lion avait perverti ses instincts naturels. La mécanique tictoc, elle savait s’en occuper, tout comme les Animaux. Mais c’était l’Épouvantail qu’elle craignait. Était-il magique ? Était-ce un masque ? Ou y avait-il simplement un danseur habile à l’intérieur ? Tous trois étaient émasculés d’une manière ou d’une autre, vivant dans l’illusion magique de la gamine et de son innocence.

Elle pouvait donner une histoire au Lion, penser à lui, lionceau maltraité dans le laboratoire de Shiz. Elle soupçonnait Nick Chopper d’avoir été la victime du dépit et des malédictions de sa propre sœur, victime de la hache enchantée. Mais l’Épouvantail, elle ne savait quoi en penser.

Elle commença à se dire que derrière ce sac de blé peint qui lui servait de figure, il y avait un visage qu’elle reconnaîtrait, un visage qu’elle attendait.

Elle alluma une bougie et prononça les mots à voix haute, comme si elle savait vraiment lancer des sorts. Ses paroles firent vaciller le filet de fumée grisâtre qui sortait de la chandelle de suif. Produisaient-elles un autre effet dans le monde ? Elle ne le savait pas encore.

— Fiyero n’est pas mort, dit-elle. Il a été emprisonné, puis il s’est enfui. Il revient à Kiamo Ko, il revient me voir, et il est déguisé en Épouvantail parce qu’il ne sait pas encore ce qu’il trouvera.

Il fallait de la matière grise, pour penser à un plan pareil.

Elle prit une vieille tunique de Fiyero. Elle appela le vieux Rabat-Joie et la lui donna à renifler, puis, chaque jour, elle l’envoya dans la vallée : si les voyageurs arrivaient, Rabat-Joie pourrait les trouver, et les ramener à la maison tout joyeux.

Même si elle s’efforçait de ne pas dormir, parfois elle ne pouvait s’en empêcher ; ses rêves la rapprochaient de Fiyero, et de chez elle.

 

15

Un jour, dans les premières bourrasques d’automne, on hissa les bannières et les étendards du camp de la ville, et les échos métalliques des clairons retentirent sous le château. La Sorcière devina que la troupe était arrivée à Rouge Moulin, et recevait un accueil royal.

— Ils sont venus de tellement loin qu’ils ne vont plus attendre, dit-elle. Va, Rabat-Joie, va les trouver et montre-leur le plus court chemin jusqu’ici.

Elle détacha le vieux chien, l’exhortant avec une telle énergie que toute la meute de ses congénères courut à ses côtés, hurlant de joie et surexcités de faire leur devoir.

— Nounou, s’écria la Sorcière, met un jupon propre et change de tablier, nous aurons de la compagnie d’ici à ce soir !

Mais les chiens ne revinrent pas, ni l’après-midi ni au crépuscule, et la Sorcière comprit pourquoi. À l’aide d’un œil télescopique enchâssé dans un cylindre – inventé en s’inspirant des lentilles opposées du professeur Dillamond – elle suivit un épouvantable carnage. Dorothy et le Lion tremblaient derrière l’Épouvantail, tandis que le Bûcheron de fer-blanc décapitait les animaux de sa hache, l’un après l’autre. Rabat-Joie et ses parents loups gisaient éparpillés comme des soldats tués pendant une retraite.

La Sorcière trépigna de rage et fit venir Liir :

— Ton chien est mort, regarde ce qu’ils ont fait ! s’écria-t-elle. Regarde bien, je ne l’ai pas inventé !

— Bon, je ne l’aimais plus trop, ce chien, dit Liir. Il a eu une vie longue et heureuse, de toute façon.

Il obéit d’une main tremblante, puis braqua de nouveau l’instrument sur la vallée.

— Imbécile, il ne faut pas plaisanter avec cette Dorothy ! cria-t-elle, lui arrachant la longue-vue.

— Tu es horriblement nerveuse, pour quelqu’un qui va recevoir de la compagnie, dit-il d’un ton boudeur.

— Ils sont censés venir pour me tuer, si tu te souviens, lança-t-elle.

Pourtant, elle l’avait oublié, tout comme elle avait oublié son désir pour les chaussures, avant de les revoir dans le miroir. Le Magicien ne les avait pas exigées de Dorothy ! Pourquoi ? Quelle nouvelle intrigue cela annonçait-il ?

Elle s’agita dans sa chambre, feuilletant nerveusement le Grimoire. Elle récita un sort, se trompa, le récita encore, puis essaya de l’appliquer aux corbeaux. Les trois corbeaux originels étaient depuis longtemps tombés raides d’en haut de la porte, mais il y en avait encore plein d’autres en résidence, plutôt idiots et dégénérés, mais influençables comme une foule stupide.

— Allez, dit-elle. Regardez avec vos yeux de plus près que moi, arrachez le masque de l’Épouvantail pour que nous sachions qui il est. Allez les chercher. Arrachez les yeux de Dorothy et du Lion. Et trois d’entre vous, allez trouver la vieille princesse Nastoya, dans les Prairies millénaires, car les temps sont proches où nous serons tous réunis. Avec l’aide du Grimoire, le Magicien pourra enfin être renversé !

— Je ne comprends plus jamais ce que tu dis, coupa Liir. Tu ne peux pas les aveugler !

— Ah ? Regarde, grogna la Sorcière.

Les corbeaux s’enfuirent en un nuage noir et filèrent comme de la chevrotine dans le ciel, fondant dans les précipices déchiquetés, tombant sur les voyageurs.

— Joli coucher de soleil, n’est-ce pas ? demanda Nounou, montée à la chambre de la Sorcière dans l’une de ses rares expéditions, avec l’aide de Tchiiter comme toujours.

— Elle a envoyé les corbeaux aveugler les gens qui viennent dîner !

— Hein ?

— Elle VA AVEUGLER LES GENS QUI VIENNENT DÎNER !

— Eh bien, c’est une manière de ne pas avoir à faire la poussière, j’imagine.

— Vous voulez bien vous taire, les deux dingues ?

La Sorcière s’agitait comme si elle souffrait d’un trouble nerveux, battant des bras à l’instar d’un corbeau. Quand elle les aperçut dans le miroir, elle poussa un long hurlement.

— Fais voir, fais voir, dit Liir en s’emparant de l’objet.

Il expliqua à Nounou, parce que la Sorcière n’arrivait presque plus à parler :

— Eh bien, l’Épouvantail sait bien épouvanter les oiseaux.

— Pourquoi, qu’est-ce qu’il a fait ?

— Ils ne reviendront pas, c’est tout ce que je dirai, dit Liir en jetant un regard à la Sorcière.

— Ce pourrait toujours être lui, dit-elle enfin, d’une respiration saccadée. Ton souhait pourrait encore être exaucé, Liir.

— Mon souhait ?

Il ne se souvenait pas d’avoir demandé un père, et elle ne prit pas la peine de le lui rappeler. Rien ne prouvait que l’Épouvantail n’était pas un homme déguisé. Si Fiyero n’était pas mort, elle n’aurait pas besoin de pardon !

La lumière faiblissait, et l’étrange groupe d’amis grimpait allègrement la colline. Ils étaient venus sans escorte militaire, peut-être parce que les soldats croyaient vraiment que Kiamo Ko était tenu par une Méchante Sorcière.

— Allons, les abeilles, dit la Sorcière, travaillez avec moi. Toutes ensemble sur ce coup, faisons-en notre miel. Un peu de dard, un peu de « bzzz », un peu méchant, vous nous envoyez un petit coup de lance ? Non, pas à nous, débiles ! Écoutez-moi quand je vous parle. À la fille sur la colline, en dessous. Elle en veut à votre Reine ! Et quand vous aurez fini votre travail, je descendrai récupérer ces chaussures.

— Qu’est-ce qu’elle jacasse, la vieille sorcière ? demanda Nounou à Liir.

Les abeilles avaient senti l’excitation dans la voix de la Sorcière, et elles sortirent par la fenêtre en essaim.

— Regardez, vous, moi je ne peux pas, dit la Sorcière.

— La lune ressemble parfaitement à une jolie pêche au-dessus des montagnes, dit Nounou, la longue-vue collée à son vieil œil plein de cataracte. Pourquoi on ne planterait pas des pêchers dans le fond, au lieu de ces infernaux pommiers ?

— Les abeilles, Nounou, les abeilles ! Liir, prends-lui ça et dis-moi ce qui se passe.

Liir leur fit un compte-rendu en direct :

— Elles filent en piqué, on dirait une espèce de génie, elles volent en gros tas avec une queue qui traîne. Les voyageurs les voient venir. Oui ! Oui ! L’Épouvantail arrache la paille de sa poitrine et de ses jambes, il en couvre le Lion et Dorothy, et il y a un petit chien, aussi. Comme ça, les abeilles ne peuvent pas traverser la paille, et l’Épouvantail est en pièces par terre.

Impossible. La Sorcière saisit la longue-vue.

— Liir, tu es un menteur abject, hurla-t-elle, le cœur rugissant comme une tempête.

Mais c’était vrai. Il n’y avait que de la paille et de l’air à l’intérieur des habits de l’Épouvantail. Aucun amant caché de retour, aucun ultime espoir de salut.

Quant aux abeilles, ne pouvant plus attaquer que le Bûcheron de fer-blanc, elles se jetèrent sur lui, et tombèrent en tas noircis sur le sol, telles des ombres calcinées, leurs dards émoussés sur ses tôles.

— Il faut leur reconnaître de l’ingéniosité, commenta Liir.

— Tu vas te taire, avant que je fasse un nœud avec ta langue ? rugit la Sorcière.

— Je devrais descendre et préparer quelques hors-d’œuvre, j’imagine, ils auront un peu faim après toutes ces épreuves que tu leur as imposées, dit Nounou. Tu préfères les biscuits au fromage ou des légumes frais avec une sauce au poivre ?

— Le fromage, dit Liir.

— Elphaba ? Quelle est ta préférence ?

Mais Elphaba était trop occupée à consulter son Grimoire.

— C’est à moi de décider, comme toujours, dit Nounou. Je dois faire tout le travail. Je suis censée pleurer de joie, à mon âge. On aurait pu croire que j’aurais pu me reposer, pour une fois, mais non. Toujours la demoiselle d’honneur, jamais la mariée.

— Toujours le parrain, jamais le père, dit Liir.

— Voulez-vous bien avoir pitié de moi, tous les deux ! Allez, vas-y, Nounou, puisque tu y vas !

Nounou fila vers la porte aussi vite que ses vieilles jambes le lui permettaient. La Sorcière ajouta :

— Tchiiter, laisse-la descendre, elle a assez d’énergie, j’ai besoin de toi ici.

— Bien sûr, laisse-moi me casser le cou dans l’escalier, ravie d’être utile, dit Nounou. Eh bien, ce sera fromage, voilà.

La Sorcière expliqua à Tchiiter ce qu’elle voulait :

— C’est stupide. Il fera nuit sous peu, et ils dégringoleront dans un ravin et se tueront. Les pauvres chéris, je préférerais que non. Enfin, le Bûcheron de fer-blanc et l’Épouvantail, ils peuvent dégringoler autant qu’ils veulent, ils ne se feront pas grand mal, j’imagine. Un bon ferblantier pourrait réparer un torse bosselé. Mais ramène-moi Dorothy et le Lion. Dorothy a mes chaussures, et j’ai rendez-vous avec le Lion. Nous sommes de vieux amis. Tu peux le faire ?

Tchiiter plissa les yeux, acquiesça, hocha la tête, haussa les épaules et cracha.