Wicked
Chapitre 5
— D’accord, j’ai mérité ça…
— … et nous avons tout le temps d’aborder les questions diplomatiques. J’ai une réunion dans un moment, mais nous avons le temps de nous promener. Tu devrais te familiariser avec les lieux. Je vais te faire visiter.
5
Elphaba n’obtenait l’attention de Nessarose que par intermittence. Même si elle prenait de haut les exigences de sa fonction, Nessarose gardait son programme bien en tête, et passait des heures à préparer ses réunions.
Au début, la discussion fut frivole – des souvenirs de famille, de l’école. Elphie était impatiente d’en arriver au vif du sujet. Mais Nessarose refusait de se presser. Parfois, elle laissait Elphie assise dans son coin, pendant qu’elle donnait audience à des citoyens. Elphie ne fut pas entièrement séduite par ce qu’elle vit.
Un après-midi, une vieille femme d’un hameau de la Corbeille à Blé arriva. Elle fit allégeance de la manière la plus obséquieuse et la plus écœurante qui soit, et Nessarose sembla irradier de gloire en retour. La femme se plaignit d’une servante qui, tombée amoureuse d’un bûcheron, voulait quitter son service pour se marier. Mais la vieille femme avait déjà donné trois fils à la nouvelle milice locale, et avec sa servante, elles étaient la seule main-d’œuvre pour les récoltes. Si la servante s’enfuyait avec son bûcheron, la récolte serait perdue et elle, ruinée.
— Et tout ça au nom de la liberté, conclut-elle amèrement.
— Eh bien, que voulez-vous que j’y fasse ? demanda l’Éminence de l’Est.
— Je peux vous donner deux Moutons et une Vache, dit la femme.
— J’ai du bétail…, commença Nessarose, mais Elphaba les interrompit :
— Vous avez dit : un Mouton ? Une Vache ? Vous voulez dire : des Animaux ?
— Mes Animaux personnels, répondit fièrement la femme.
— Comment se fait-il que vous ayez des Animaux ? demanda Elphaba, les dents serrées. Les Animaux ne sont-ils plus que du bétail, au pays Croquignon ?
— Elphie, s’il te plaît, dit doucement Nessarose.
— Quand les libérerez-vous ? demanda Elphie, hors d’elle.
— Je l’ai déjà dit. Faites quelque chose pour ce bûcheron, rétorqua la vieille.
— À quoi pensez-vous ? lui demanda Nessarose, agacée que sa sœur usurpe son rôle d’arbitre de justice.
— Je vous ai apporté sa hache. Je me suis dit que vous pourriez l’ensorceler pour qu’elle le tue.
— Fi ! dit Elphaba, mais Nessarose ajouta :
— Enfin, ce ne serait pas très gentil.
— Très gentil ? répéta Elphie. Non, en effet, ce ne serait pas très gentil, Nessie.
— C’est vous l’expert juridique par ici, insista la femme. Que proposez-vous ?
— Je pourrais ensorceler sa hache pour qu’elle dérape, dit Nessarose d’un air pensif, peut-être juste assez pour lui couper le bras. Je sais par expérience qu’une personne sans bras n’est pas aussi désirable pour le sexe opposé qu’une avec ses deux bras.
— Ça me va, dit la vieille, mais si ça ne marche pas je reviendrai et vous en ferez davantage, pour le même prix. Les Moutons et les Vaches ne sont pas donnés par ici, vous savez.
— Nessarose, tu n’es pas une sorcière, non, je ne veux pas le croire, dit Elphie. Tu ne lances pas de sorts, enfin !
— Le juste peut accomplir des miracles en l’honneur du Dieu Innommé, dit calmement Nessarose. Montrez-moi cette hache, si vous l’avez apportée.
La vieille femme lui tendit une hache de bûcheron, et Nessarose s’agenouilla à côté, comme si elle priait. C’était un spectacle bizarre, effrayant même, ce corps étroit et sans bras penché en avant, sans soutien, en déséquilibre, et soudain, quand le sort fut lancé, capable de se redresser. Ce sont de sacrées chaussures, pensa amèrement et froidement Elphie. Glinda a du pouvoir en elle, malgré toutes ses paillettes de la haute société, ou peut-être que le pouvoir vient de l’amour de notre père pour sa Nessie. Ou d’une combinaison des deux. Et si Nessarose n’est pas en train de mener cette commère en bateau, elle deviendra une ensorceleuse – enfin, si c’est cette appellation qu’elle choisit.
— Tu es vraiment une sorcière, répéta Elphaba, sans pouvoir s’en empêcher.
C’était peut-être une erreur, car la vieille femme était juste en train de remercier Nessarose de ses efforts.
— J’amènerai les Animaux dans la grange de derrière, dit la vieille. Ils sont attachés en ville.
— Des Animaux ! Attachés ! s’exclama Elphie, bouillonnante.
— Merci, mademoiselle Éminence, dit la vieille femme. L’Éminence de l’Est. Ou dois-je vous appeler la Sorcière de l’Est ?
Ayant obtenu ce qu’elle voulait, elle lui fit un grand sourire, et sortit en portant la hache enchantée à la manière d’un jeune et robuste bûcheron.
Pendant un moment, Nessarose fut occupée ailleurs. Elphaba alla rôder autour de l’écurie et des étables, et finit par trouver un valet qui lui montra les deux Moutons et la Vache. Ils se trouvaient dans un enclos avec de la paille fraîche, chacun tourné dans une direction différente, mâchonnant dans le vide.
— Vous êtes les nouveaux Animaux, amenés ici par cette vieille mégère vindicative, annonça Elphaba.
La Vache leva la tête comme si elle n’avait pas l’habitude qu’on lui adresse la parole. Les Moutons ne semblaient pas avoir compris.
— Vous voulez tailler une bavette ? demanda la Vache avec un humour noir.
— J’ai vécu au Vinkus, expliqua Elphie. Il n’y a pas beaucoup d’Animaux là-bas. À une époque, j’étais agitatrice dans le mouvement des droits des Animaux… je ne sais pas vraiment comment ça se passe pour les Animaux du pays Croquignon. Que pouvez-vous me dire ?
— Je peux vous dire de vous mêler de vos affaires, répondit la Vache.
— Et les Moutons ?
— Ceux-là ne vous diront rien, ils sont devenus bêtes.
— Ce sont… des moutons ? Cela arrive ?
— On dit bien que des humains sont devenus des légumes, ou de vieilles noix, répondit la Vache, mais pas au sens littéral. Les Moutons ne deviennent pas moutons, ils deviennent des Moutons muets. D’ailleurs, je préfère ne pas parler d’eux comme s’ils n’étaient pas là.
— Bien sûr. Mes excuses, dit Elphie aux Moutons.
L’un d’eux lui adressa un clin d’œil torve. Elle se tourna vers la Vache.
— Je préférerais vous appeler par votre nom.
— J’ai arrêté d’utiliser mon nom en public, dit la Vache. Le fait d’avoir un nom personnel ne m’a donné aucun droit personnel. Je le garde pour mon usage privé.
— Je comprends ça, dit Elphaba, je suis du même avis. On m’appelle la Sorcière maintenant, c’est tout.
— Son Éminence en personne ? (Un filet de bave caoutchouteuse coula de sa bouche.) Je suis flattée. Je ne savais pas que vous vous faisiez appeler la Sorcière. Je pensais que c’était juste un méchant surnom qu’on vous donnait en douce. La Sorcière de l’Est.
— Euh, non. Je suis sa sœur. La Sorcière de l’Ouest, si vous voulez. (Elphie sourit.) En fait, je ne savais pas qu’elle était si peu aimée.
La Vache venait de gaffer :
— Je ne voulais aucunement manquer de respect à votre famille, corrigea-t-elle. Je ferais bien de me taire et me concentrer sur mes ruminations. En fait, je suis sous le choc : être vendue en échange d’un sortilège ! Ce bûcheron n’a rien fait de mal – oh, j’ai des oreilles, parfaitement, même si on l’oublie – et l’idée qu’un simplet à grand cœur comme ce Nick Chopper soit blessé par une sorcellerie… et que je fasse partie de ce marché… eh bien, ce doit être difficile de tomber plus bas.
— Je suis venue vous libérer, dit Elphie.
— En vertu de quelle autorité ? grogna la Vache d’un air soupçonneux.
— Je vous l’ai dit, je suis la sœur de l’Éminente Thropp – l’Éminence de l’Est. (Elphaba se corrigea.) La Sorcière de l’Est. C’est ma prérogative.
— Et libres d’aller où ? Pour faire quoi ? demanda la Vache. On irait d’ici jusqu’à Combe-Couleboue et on se ferait reprendre. Être soumis à l’esclavage sous le règne du Magicien, et au catéchisme sous le règne de l’Éminente Thropp ! Nous ne nous intégrons pas vraiment à ces horribles petits humains croquignons.
— Vous êtes un peu aigrie, dit Elphaba.
— Vous n’avez jamais entendu parler de la Vache folle ? Ma chère, j’ai les pis douloureux des traites quotidiennes. On me prend mon lait matin et soir. Je ne dirai même pas ce que c’est que d’être montée par… enfin bref. Pire encore, mes enfants ont été engraissés au lait et abattus pour faire du veau. J’entendais leurs cris de l’abattoir, on n’avait même pas pris la peine de m’en éloigner !
Elle tourna la tête vers le mur et les Moutons vinrent se presser contre elle, sous son ventre, tels deux serre-livres tièdes.
— Je suis absolument désolée et confuse. Écoutez, je travaillais avec le professeur Dillamond – vous avez entendu parler de lui ? – à Shiz, il y a des années. Je suis allée en personne voir le Magicien pour protester contre ce qui se passait…
— Oh, le Magicien ne se montre pas à des gens comme nous, dit la Vache, après s’être reprise. Je n’ai plus envie de parler. Tout le monde est de notre côté, tant qu’ils n’ont rien à nous prendre. L’Éminente Nessarose nous a probablement fait venir ici pour nous faire grande impression et nous entraîner dans une procession religieuse. Mes flancs soyeux décorés de guirlandes criardes. Et nous savons tous ce qui arrivera ensuite.
— Là, vous vous trompez forcément, dit la Sorcière. Je ne suis pas d’accord. Nessarose est une unioniste stricte. Elle ne cautionne pas les… sacrifices…
— Les temps changent, dit la Vache. Et elle a une population de sujets nerveux et peu instruits à pacifier. Et qu’est-ce qui marche mieux qu’un abattage rituel, je vous le demande ?
— Mais comment en sommes-nous arrivés là ? demanda la Sorcière. En admettant que vous disiez la vérité. Nous sommes en terre paysanne. Vous devriez être bien établis ici.
— Dans un enclos, les Animaux ont bien du temps pour élaborer des théories, répondit la Vache. J’ai entendu plus d’une créature raisonnable établir un lien entre l’avènement du tictoquisme et l’érosion du travail Animal traditionnel. Nous n’étions pas des bêtes de somme, mais de bons travailleurs fiables. Comme nous n’avions plus d’utilité en tant que main-d’œuvre, ce n’était qu’une question de temps avant que nous devenions aussi socialement inutiles. Enfin, c’est une théorie. Mon idée, c’est qu’il y a un véritable mal dans ce pays. Le Magicien en donne la norme, et la société le suit comme un troupeau de moutons. Oh, veuillez excuser cette allusion déplacée, dit-elle à ses voisins d’enclos. Ma langue a fourché.
Elphaba ouvrit la porte en grand.
— Allez, vous êtes libres, dit-elle. Ce que vous en faites, c’est votre affaire. Si vous refusez, ce sera votre faute.
— Si nous sortons, ce sera aussi notre faute. Vous croyez qu’une Sorcière prête à ensorceler une hache pour démembrer un être humain s’arrêterait à deux Moutons et une vieille Vache agaçante ?
— Mais ce pourrait être votre seule chance ! s’écria Elphaba.
La Vache sortit, suivie des Moutons.