Wicked
Chapitre 2
— Vous êtes une très vieille et bonne amie, Elphaba, même si je ne vous ai pas vue depuis quinze ans, dit-il, en oubliant le « mademoiselle ».
Elle se retira derrière les poiriers et disparut dans l’allée. Boq réussit à sortir du potager et revint à sa chambre, où il se replongea dans ses livres, mais le problème n’était pas résolu – non, il n’était pas résolu. Il était exacerbé. Boq n’arrivait pas à se concentrer. Quand les étudiants soûls revinrent à Briscoe Hall, il était encore éveillé pour entendre leurs chansons marmonnées, les chutes et les « chut ».
2
Après les examens, Avaric était parti pour l’été. Soit Boq avait réussi à faire illusion, soit il s’était ridiculisé, auquel cas il n’avait plus grand-chose à perdre. Son premier rendez-vous avec Galinda pourrait être le dernier. Boq apprêta ses vêtements avec plus de soin que d’habitude, et trouva une idée pour sa coiffure en s’inspirant du nouveau style vu dans les cafés (un mince ruban blanc noué en haut du front, près de la racine des cheveux, ce qui les faisait jaillir en boucles, tel le lait mousseux d’une bassine renversée). Il nettoya ses bottes plusieurs fois de suite. Il faisait trop chaud pour en porter, mais il n’avait pas de chaussons de soirée. Ça irait, ça irait.
Le soir prévu, il emprunta le même chemin et, arrivé sur le toit de l’écurie, il trouva l’échelle d’un cueilleur de fruits posée contre le mur, ce qui lui épargna de devoir descendre dans les feuilles comme un chimpanzé. Il descendit précautionneusement les premiers barreaux, puis sauta virilement, évitant les laitues cette fois-ci. Elphaba se tenait sous le noyer, les genoux nonchalamment serrés contre la poitrine et les pieds nus posés à plat sur le banc… et Galinda était près d’elle, les chevilles joliment croisées et cachée derrière un éventail de satin ; et elle regardait de l’autre côté.
— Ma parole, par tous les diables, un visiteur ! dit Elphaba. Quelle surprise.
— Bonsoir, mesdames, fit Boq.
— Vous avez la tête d’un hérisson effrayé, qu’est-ce que vous avez fait à vos cheveux ? demanda Elphaba.
Galinda se retourna par curiosité, mais disparut aussitôt derrière son éventail. Pourquoi une telle nervosité ? Son cœur était-il faible ?
— Mais je suis en partie Hérisson, ne l’avais-je pas dit ? demanda Boq. Du côté de mon grand-père. Il a fini en côtelette sur la table des Ozma lors d’une saison de chasse, et ce fut un souvenir fort goûteux pour tous. La recette se transmet de père en fils, collée dans l’album de famille. Servir avec une sauce au fromage et aux noix. Mmmm.
— Vraiment ? demanda Elphaba, le menton sur les genoux. Vous êtes vraiment Hérisson ?
— Non, c’était imaginaire. Bonsoir, mademoiselle Galinda. C’est très gentil de votre part d’accepter de me revoir.
— C’est extrêmement inconvenant, dit Galinda. Et pour plusieurs raisons, comme vous le savez bien, maître Boq. Mais ma camarade de chambre ne m’a laissé aucun répit, jusqu’à ce que j’accepte. Je ne peux pas dire que je suis heureuse de vous revoir.
— Allez, dites-le, dites-le, peut-être que ça deviendra réalité, intervint Elphaba. Essayez donc. Il n’est pas si mal. Pour un pauvre.
— Je suis heureuse que vous soyez aussi infatué de ma personne, maître Boq, dit Galinda, avec une courtoisie marquée. Je suis flattée. (Elle n’était manifestement pas flattée, plutôt humiliée.) Mais vous devez comprendre qu’il ne peut exister aucune amitié particulière entre nous. Hormis la question de mes sentiments, il y a trop d’obstacles d’ordre social entre nous pour continuer. Je n’ai accepté de venir que pour pouvoir vous le dire en personne. Cela ne m’a semblé que justice.
— Cela ne lui a semblé que justice, et ça pouvait être amusant, aussi, intervint Elphaba. C’est pour ça que je suis venue.
— Pour commencer, il y a la question de la différence culturelle, reprit Galinda. Je sais que vous êtes croquignon. Moi, je suis gillikinaise. J’épouserai l’un des miens. C’est la seule voie, je suis désolée – elle baissa son éventail et leva la main pour couper court à ses protestations –, en outre, vous êtes un cultivateur de l’école agricole, or, quant à moi, il me faut un homme d’État ou un banquier des Tours d’Ozma. Tel est l’ordre des choses, voilà tout. D’ailleurs, conclut Galinda, vous êtes trop petit.
— Et la subversion des conventions, en venant ici comme ça ? et ses bêtises qui vous font rire ? lança Elphaba.
— Assez, dit Galinda. Il suffit, mademoiselle Elphaba.
— Je vous en prie… vous n’êtes pas si sûre de vous-même, dit Boq. Si je peux me permettre cette audace.
— Vous n’avez pas un sou d’audace, répliqua Elphaba. Vous êtes à peu près aussi audacieux qu’un vieux thé. Vous me gênez, avec de telles hésitations. Allons, dites quelque chose d’intéressant. Je commence à regretter de n’être pas allée à la chapelle.
— Vous me troublez, dit Boq. Mademoiselle Elphaba, vous avez accompli un acte merveilleux en encourageant Mlle Galinda à me rencontrer, mais je dois vous demander de nous laisser seuls pour régler cette question.
— Aucun de vous deux ne comprendra ce que dit l’autre, dit calmement Elphaba. Je suis croquignonne de naissance, sinon d’éducation, et je suis une fille par accident, sinon par choix. Cela fait de moi un arbitre naturel pour vous deux. Je ne pense pas que vous pourriez vous entendre en mon absence. En fait, si je quitte ce jardin, le langage de l’autre vous deviendra complètement obscur. Elle parle la langue des riches, vous parlez celle de la masse pauvre. D’ailleurs, j’ai payé pour ce spectacle en cajolant Mlle Galinda trois jours d’affilée. J’ai le droit de voir.
— Ce serait en effet fort aimable à vous de rester, mademoiselle Elphaba, confirma Galinda. Il me faut un chaperon quand je suis avec un garçon.
— Vous voyez ? s’écria Elphaba en s’adressant à Boq.
— Alors, si vous devez rester, laissez-moi au moins parler, dit Boq. Laissez-moi parler, juste quelques minutes. Mademoiselle Galinda. Ce que vous dites est vrai. Vous êtes de haute naissance et je suis roturier. Vous êtes gillikinaise et je suis croquignon. Votre rang est aussi respectable que le mien. Mais mon statut n’exige pas que j’épouse une fille trop riche, trop étrangère, trop exigeante. Je ne suis pas venu vous proposer le mariage.
— Eh bien, je suis contente d’être restée, ça devient intéressant, commenta Elphaba… qui se plaqua la main sur les lèvres quand ils la foudroyèrent du regard.
— Je suis venu vous proposer de nous retrouver de temps en temps, c’est tout, dit Boq. Comme des amis. Délivrés de toute attente, nous en viendrons à nous connaître comme des êtres chers. Je ne nie pas que votre beauté me subjugue. Vous êtes la lune à la saison de la lumière ombrée ; vous êtes le fruit de l’ocotillo ; vous êtes le pfénix qui vole en cercles…
— Cela manque de naturel, commenta Elphaba.
— Vous êtes la mer mythique, conclut Boq, risquant le tout pour le tout.
— Je n’ai guère la tête à la poésie, répondit Galinda, mais vous êtes bien aimable.
Les compliments l’avaient un peu ranimée. En tout cas, l’éventail battait plus vite.
— Je ne vois pas vraiment l’intérêt de l’amitié, comme vous l’appelez, maître Boq, entre des personnes non mariées de notre âge. Cela me fait l’impression d’une… distraction. Il me semble aussi que cela pourrait entraîner des complications, d’autant plus que vous exprimez des sentiments que je ne peux espérer payer de retour. Non, jamais, au grand jamais.
— Nous sommes à l’âge de l’audace, répondit Boq. C’est le seul que nous ayons. Nous devons vivre dans le présent. Nous sommes jeunes et pleins de vie.
— Je ne sais pas si « vivant » est le terme qui convient, commenta Elphaba. On dirait qu’il l’a répété.
Galinda donna un petit coup d’éventail à Elphaba, le pliant et le rouvrant d’un geste élégant et maîtrisé qui les impressionna tous les deux.
— Vous me lassez, mademoiselle Elphie. J’apprécie votre compagnie, mais je n’ai pas demandé de commentaire en direct. Je suis parfaitement capable de décider moi-même des qualités du plaidoyer de maître Boq. Laissez-moi réfléchir à sa sotte idée. Par Lurline, je m’entends à peine penser !
Perdant patience, Galinda était plus jolie que jamais. Ainsi, ce vieux cliché était véridique, lui aussi. Que de choses Boq apprenait-il sur les filles ! Elle abaissait son éventail. Était-ce bon signe ? Si elle n’avait pas éprouvé une certaine affection pour lui, aurait-elle porté une robe au décolleté juste un peu plus plongeant qu’il aurait osé l’espérer ? Et cette essence d’eau de rose qui émanait d’elle… Il sentit l’émergence d’un possible, une envie de poser ses lèvres là où le cou de Galinda rejoignait son épaule.
— Vos qualités, disait-elle. Eh bien, vous êtes courageux, je suppose, et intelligent, d’avoir trouvé ce biais. Si Mme Morrible vous découvrait ici, nous aurions de graves ennuis. Bien sûr, peut-être ne le saviez-vous pas. Biffons le courage, alors… Vous êtes intelligent, et l’on peut dire, enfin, qu’à regarder, vous êtes…
— Séduisant ? Fringant ? suggéra Elphaba.
— Vous êtes drôle à regarder, décida Galinda.
Boq vacilla.
— « Drôle » ? répéta-t-il.
— Moi, j’aimerais beaucoup y arriver, croyez-moi, intervint Elphaba. Le meilleur effet que je puisse espérer, en général, c’est « dérangeant », et encore ce terme s’applique à la digestion…
— Eh bien, je suis peut-être tout cela ou rien de tout cela, dit Boq avec obstination, mais vous apprendrez que je suis constant. Je ne vous laisserai pas refuser notre amitié, Galinda. Cela signifie tant pour moi…
— Observez le mâle rugir dans la jungle, à la recherche de la femelle, dit Elphaba. Observez celle-ci glousser derrière un buisson tandis qu’elle prend une expression étudiée avant de demander « Pardon, mon cher, avez-vous dit quelque chose ? »
— Elphaba ! s’écrièrent-ils tous deux.
— Ma parole, mes canards ! dit une voix derrière eux, et tous trois se retournèrent.
C’était une servante d’âge mûr en tablier rayé, ses cheveux gris clairsemés noués sur sa tête.
— À quoi jouez-vous ici ?
— Ama Clutch ! dit Galinda. Comment avez-vous pensé à me chercher là ?
— Le cuisinier Tsèbre m’a dit que ça bavardait par ici. Vous croyez qu’ils sont sourds ? Et qui est celui-ci ? Cette affaire ne me dit rien qui vaille.
Boq se dressa.
— Je suis maître Boq des Marches de Jonc, en pays Croquignon. Je suis étudiant, bientôt en troisième année, à Briscoe Hall.
Elphaba bâilla :
— Le spectacle est terminé ?
— Eh bien, je suis scandalisée ! dit Ama Clutch. Les invités ne vont pas dans les potagers, donc j’imagine que vous êtes venu sans invitation ! Monsieur, sortez d’ici avant que j’appelle les portiers pour vous expulser !
— Oh, Ama Clutch, ne nous faites pas une scène, soupira Galinda.
— Il n’est pas assez développé pour nous inquiéter, fit remarquer Elphaba. Regardez, il n’a même pas de barbe. Et de là, nous pouvons déduire…
Boq lâcha d’une traite :
— Peut-être tout cela était-il une erreur. Je ne suis pas venu pour me faire insulter. Pardonnez-moi, mademoiselle Galinda, si j’ai échoué même à vous divertir. Quant à vous, mademoiselle Elphaba – ajouta-t-il d’une voix aussi froide qu’il put, et plus froide qu’il l’avait jamais entendue – je me suis trompé en comptant sur votre compassion.
— Attendez de voir, répondit Elphaba. D’après mon expérience, les erreurs mettent souvent énormément de temps avant de se révéler. Entre-temps, pourquoi ne pas revenir, à l’occasion ?
— Il n’y aura pas de prochaine fois, dit Ama Clutch en tirant Galinda par la manche (cette dernière se révéla aussi figée que du ciment pris). Mademoiselle Elphaba, honte à vous d’avoir encouragé ce scandale.
— Rien de pire n’a eu lieu que du badinage, et du mauvais badinage en plus, dit Elphaba. Mademoiselle Galinda, vous êtes têtue comme une mule. Vous vous plantez vraiment dans ce potager en espérant que la Visitation du Vierge se reproduise ? Avons-nous mal compris l’intérêt que vous lui portez ?
Galinda se leva enfin, avec une certaine dignité.
— Mon cher maître Boq, dit-elle sur le ton de la dictée, j’ai toujours souhaité dissuader vos attachements, qu’ils soient romantiques ou même « amicaux »… comme vous dites. Je ne voulais pas vous blesser, ce n’est pas dans ma nature.
Elphaba leva les yeux au ciel en entendant cela, mais se tut pour une fois, peut-être à cause d’Ama Clutch, qui lui avait enfoncé les ongles dans le coude.
— Je ne daignerai pas organiser une nouvelle rencontre de ce genre, poursuivit Galinda. Comme Ama Clutch me le rappelle, c’est indigne de moi. (Ama Clutch n’avait pas exactement dit cela, mais elle opina sévèrement néanmoins.) Mais si nos chemins se croisent de manière légitime, maître Boq, j’aurai du moins la courtoisie de ne pas vous ignorer. J’espère que cela vous satisfera.
— Jamais, dit Boq avec un sourire, mais c’est un début.
— Et maintenant, bonne soirée, conclut Ama Clutch en leur nom à toutes, montrant la sortie aux filles. Faites de beaux rêves, maître Boq, et n’y revenez plus !
« Mademoiselle Elphie, vous avez été horrible, vraiment », entendit-il dire Galinda, tandis qu’Elphaba se retournait pour le saluer avec un sourire indéchiffrable.