Wicked
Chapitre 7
— Tu ne me connais pas, répondit Boq… à un poteau, semblait-il. Elphie, comment peux-tu savoir ce que je veux ? Tant que je ne le saurai pas ? Mmh ?
— Viens avec nous, dit Fiyero à Elphaba. S’il te plaît. Si je te le demande poliment ?
— Je veux y aller aussi, gémit Glinda.
— Allez, viens, Glinda à dada, dit Boq, peut-être qu’ils nous emmèneront. En souvenir du bon vieux temps, le meilleur quon ait connu.
Les autres avaient tiré un cocher de sa sieste et loué ses services.
— Boq, Glinda, Elphie, venez ! cria Avaric à la fenêtre du fiacre. Où est votre courage ?
— Boq, réfléchis bien, le pressa Elphaba.
— Je réfléchis toujours, mais je ne ressens jamais rien, et je ne vis jamais rien, gémit Boq. Je ne peux pas vivre, une fois de temps en temps ? Rien qu’une fois ? Je suis petit, mais je ne suis pas un bébé, Elphie !
— Pas jusqu’à maintenant, répondit-elle.
Elle est bien condescendante ce soir, pensa Glinda, qui s’arracha à Elphaba pour monter en voiture. Mais l’autre la saisit par le coude :
— Tu ne peux pas, chuchota-t-elle. Nous allons à la Cité d’Émeraude.
— Je vais au Club de Philosophie avec mes amis…
— Ce soir ! siffla Elphaba. Espèce de petite idiote, on n’a pas de temps à perdre avec le sexe !
Nounou était déjà partie avec Nessarose, le cocher fit claquer ses rênes et l’équipage partit d’un pas lourd. Glinda sursauta :
— Qu’est-ce que tu allais dire ?
— Je l’ai déjà dit et je ne le répéterai pas. Ma chère, toi et moi nous ne retournons à Crage Hall ce soir que pour faire notre valise. Ensuite, nous partons.
— Mais les grilles seront fermées…
— On passera le mur du jardin, dit Elphaba, et on ira voir le Magicien, coûte que coûte, même avec l’Enfer sur la route.
7
Boq n’arrivait pas à y croire. Il allait enfin au Club de Philosophie. Il espérait qu’il ne vomirait pas à l’instant crucial. Il espérait qu’il se souviendrait de tout le lendemain, ou au moins de l’essentiel, malgré la migraine vengeresse qui s’annonçait entre ses tempes.
L’endroit était discret, mais c’était le bouge le plus célèbre de Shiz. Il se cachait derrière une rangée de fenêtres condamnées. Deux Gorilles faisaient les cent pas dans la rue, virant les trouble-fêtes avant l’heure. Avaric compta soigneusement ses camarades qui dégringolaient du fiacre.
— Shenshen, Crope, moi, Boq, Tibbett, Fiyero et Pfannee. Sept. Je me demande vraiment comment on est tous rentrés là-dedans, j’aurais cru que c’était impossible.
Il paya le cocher et ajouta un pourboire, en un obscur hommage à Ama Clutch, puis se planta devant ses compagnons silencieux.
— Allez, on est assez grands et assez soûls pour ça, les encouragea-t-il. (Il se tourna vers le visage apparu dans l’ombre d’une fenêtre.) Sept. Nous sommes sept, mon bon monsieur.
Le visage s’approcha et lui décocha un sourire lubrique :
— Moi c’est Rickale et je ne suis ni bon, ni monsieur. Vous voulez quel genre pour ce soir, jeune maître ?
Derrière la vitre, c’était une vieille bique à la dentition chaotique, avec une perruque brillante d’un blanc rosâtre qui glissait sur la gauche de son crâne.
— Quel genre ? répéta Avaric, puis, avec encore plus d’audace : n’importe lequel.
— Je veux dire : pour les billets, mon agneau. Gamineries gigotantes sur la piste, ou putaineries dans les anciennes caves à vin ?
— La totale, dit Avaric.
— Vous connaissez les règles de la maison ? Les portes verrouillées, la règle de si-tu-paies-tu-joues ?
— Donnez-nous sept billets, et vite. Nous ne sommes pas idiots.
— Vous n’êtes jamais idiots, répondit la femme répugnante. Les voilà, et advienne que pourra. Ou qui pourra. (Elle prit une pose de sainte vierge unioniste). Entrez, et soyez sauvés.
La porte s’ouvrit d’un coup, et ils descendirent un escalier de briques aux marches inégales. Au pied se tenait un nain vêtu d’un burnous mauve. Il jeta un coup d’œil à leurs billets et demanda :
— D’où venez-vous, mes mignons ? De la ville ?
— Nous sommes tous à l’université, dit Avaric.
— Pas très assortis. Enfin, vous avez des billets de sept de carreau. Voyez, les sept de carreau rouges imprimés là, et là. Buvez un coup aux frais de la maison, regardez le spectacle des filles, et dansez un peu si vous voulez. Toutes les heures à peu près, je ferme cette porte sur la rue et j’ouvre la suivante. (Il montra un énorme panneau de chêne, fermé par deux bûches monstrueuses dans des fermoirs de fer.) Vous entrez tous ensemble, ou pas du tout. C’est le règlement.
Une chanteuse interprétait une parodie de Qu’est-ce qu’Oz sans Ozrna, se caressant avec un boa de plumes colorées. Une petite bande d’elfes – de vrais elfes ! – sifflait et tapait leur verre en chœur. Boq n’en avait jamais vu, même s’il savait qu’il y en avait une colonie pas loin des Marches.
— Comme c’est bizarre, dit-il en se penchant un peu.
Ils ressemblaient à des singes sans poils, nus à l’exception de petits chapeaux rouges, et dépourvus de toute caractéristique sexuelle visible. Ils étaient verts comme la jalousie. Boq se tourna pour dire « Regarde, Elphie, on dirait que tu as eu plein de bébés », mais il ne la vit pas et se rappela qu’elle n’était pas venue. Ni Glinda, apparemment. Zut.
Ils dansèrent. C’était la foule la plus bigarrée que Boq ait vue depuis un moment. Il y avait des Animaux, des humains, des nains, des elfes et plusieurs créatures tictoc à l’aspect expérimental. Un escadron de garçons blonds bien bâtis circulait, proposant des gobelets d’un exécrable vin de courge, que les amis burent parce qu’il était gratuit.
— Je ne sais pas si j’ai envie d’aller beaucoup plus loin, dit Pfannee à Boq un peu plus tard. Regarde, cette splendide Babouine a déjà presque ôté sa robe. On devrait peut-être rentrer.
— Tu crois ? demanda Boq. Enfin, moi je suis partant, mais si tu te sens mal à l’aise… (Hourrah, une issue. Il ne se sentait pas très bien lui-même.) Allons voir Avaric. Il est là-bas, en train de snober Shenshen.
Mais avant qu’ils puissent se frayer un chemin sur la piste encombrée, les elfes poussèrent un cri effrayant, et la chanteuse donna un coup de hanche :
— C’est l’appel du rut, les enfants ! Mesdames et messieurs ! Nous allons nous occuper, et j’ai bien dit nous occuper… (elle regarda un papier qu’elle tenait à la main)… du cinq de trèfle, du trois de trèfle, du six de cœur, du sept de carreau et… pour leur lune de miel ! comme c’est mignon… (elle fit mine de s’étrangler)… du deux de pique. Jusqu’au cou dans le plaisir éternel, mes faibles d’âme et mes vieux.
— Avaric, non ! dit Boq.
Mais la sorcière de l’entrée, celle qui se faisait appeler Rickale, arriva dans la salle – ayant apparemment fermé la porte d’entrée –, se rappela leurs cartes, et les poussa avec un sourire :
— En voiture, en voiture tout le monde, préparez-vous, nous arrivons au bout de queue de la soirée ! Déridez-vous, les gars, ce n’est pas un enterrement, c’est de l’amusement !
Pourtant, ils étaient bien allés à un enterrement, pensa Boq, essayant d’invoquer la présence chaleureuse et altruiste d’Ama Clutch. Mais l’heure de faire marche arrière, si elle était jamais venue, avait passé.
Ils franchirent les portes de chêne en un éclair et enfilèrent un couloir en pente douce, aux murs tapissés de velours bleu et rouge. Un air entraînant, une mélodie dansante et chaotique, résonnait un peu plus loin. Une odeur de feuilles de thym grillées – douces et lénifiantes, on pouvait presque sentir leurs extrémités violacées se redresser. Rickale ouvrait le chemin, et les vingt-trois fêtards la suivaient, dans un état confus d’appréhension, d’exaltation et d’excitation. Le nain les suivait. Boq observait, du mieux que le permettait son esprit enfiévré. Un Tigre dressé avec des cuissardes et une cape. Deux banquiers et leurs compagnes du soir, portant tous des masques noirs : une protection contre le chantage, ou un aphrodisiaque ? Un groupe de négociants d’Ev et Fliaan, en ville pour affaires. Deux femmes plutôt dégingandées, couvertes de bijoux théâtraux. Le couple en lune de miel était Glikkun. Boq espéra que son groupe à lui n’ouvrait pas la bouche aussi grand. Il jeta un coup d’œil à la dérobée : seuls Avaric et Shenshen semblaient excités – et Fiyero, peut-être parce qu’il n’avait pas encore saisi ce qui allait se passer. Les autres avaient l’air plus que réticents.
Ils entrèrent dans un petit théâtre circulaire, l’espace pour le public étant divisé en six stalles. Au-dessus, le plafond se perdait dans des ténèbres de pierre. Les bougies vacillèrent, et une musique vague s’infiltra par les fissures dans le mur, renforçant l’impression de dislocation et d’étrangeté. La scène du milieu était recouverte de draps noirs. Les stalles étaient séparées entre elles par des panneaux de bois treillissé et des miroirs. Tous les groupes furent mélangés, tous les amis et associés séparés. Y avait-il de l’encens dans l’air, aussi ? Boq eut l’impression que son esprit s’ouvrait en deux telle une coquille, révélant un esprit plus tendre, plus confiant. Sa facette plus douce, plus vulnérable, ses désirs intimes.
Il eut l’impression d’en savoir de moins en moins, et de devenir ainsi de plus en plus beau. Pourquoi s’était-il tellement inquiété ? Il était assis sur un tabouret, et autour de lui, dans la stalle, étaient assis, avec une proximité surnaturelle, un homme au masque noir, un Aspic qu’il n’avait pas encore remarqué, un Tigre qui lui soufflait son haleine de viande brûlante dans le cou, une superbe lycéenne, ou était-ce la mariée en lune de miel ? La stalle s’inclina-t-elle alors d’un bloc, comme un seau doucement renversé ? Ils étaient tous penchés sur la scène centrale, un autel de voiles et de sacrifices. Boq défit son col puis sa ceinture, sentit l’appétit mordant entre le cœur et le ventre, et le raidissement de l’appareillage inférieur qui s’ensuivit. La musique des flûtes et des sifflets ralentit, ou était-ce qu’il regardait, attendait et respirait si lentement, si lentement, que cette partie secrète de lui-même se dévoilait, là où plus rien n’avait d’importance ?
Le nain, vêtu d’un manteau sombre, apparut sur scène. Il pouvait voir à l’intérieur de toutes les stalles, mais les fêtards ne pouvaient voir que la leur. Le nain se pencha et leur fit un signe de bienvenue, d’encouragement. Il s’adressa à une femme dans une stalle, puis à un homme (était-ce Tibbett ?) dans une autre, et fit signe au Tigre là où Boq se trouvait. Boq ne fut qu’un peu déçu de n’avoir pas été choisi, quand il vit le nain passer une fiole fumante sous les narines des trois acolytes, puis les aider à se déshabiller. Il y avait des fers, et un plateau d’huiles et d’onguents parfumés, et un coffre dont le contenu se trouvait encore dans l’ombre. Le nain leur mit des bandeaux noirs sur les yeux.
Le Tigre faisait les cent pas à quatre pattes, grondant doucement, agitant la tête de crainte ou d’excitation. Tibbett – car c’était lui, quoique presque inconscient – fut allongé au sol. Le Tigre se mit au-dessus de lui et le nain et ses assistants soulevèrent Tibbett et lui attachèrent les poignets autour de la poitrine du Tigre, les chevilles autour de son pelvis, de telle sorte que Tibbett était suspendu sous le ventre du Tigre, comme un cochon à la broche, le visage perdu dans sa fourrure pectorale.
La femme fut installée sur un siège incliné qui évoquait un bol géant, et le nain enfonça quelque chose de coulant et d’aromatique dans ses parties d’ombre. Puis il désigna Tibbett, qui commençait à s’agiter et à gémir contre la poitrine du Tigre.