Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 32 sur 70 · partie 1/2

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Wicked

III La Cité d’Émeraude

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.

III

 

LA CITÉ D’ÉMERAUDE

 

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Par une soirée moite de fin d’été, trois ans après avoir obtenu son diplôme à l’université de Shiz, Fiyero s’arrêta à la chapelle unioniste sur la place Sainte-Glinda, pour passer un peu de temps avant de retrouver un compatriote à l’opéra.

Lorsqu’il était étudiant, Fiyero ne s’était pas intéressé à l’unionisme, mais il avait développé un goût pour les fresques qui décoraient souvent les absidioles des vieilles chapelles. Il espérait trouver un portrait de sainte Glinda. Il n’avait pas revu Glinda des Arduenna des Hautes Terres depuis l’obtention de son diplôme… elle avait fini son cursus un an avant lui. Il espérait qu’allumer un cierge de charmecire devant une représentation de sainte Glinda en pensant à son homonyme ne constituait pas un sacrilège.

Le service venait de prendre fin, et une congrégation d’adolescents sages et de grands-mères à écharpe noire sortait lentement. Fiyero attendit que la joueuse de lyre dans la nef ait terminé d’égrener un diminuendo difficile, puis s’approcha.

— Je vous prie de me pardonner… je suis un visiteur venu de l’ouest.

Évidemment, avec sa peau d’un ocre profond et ses marques tribales.

— Je ne vois pas de bedeau – de sacristain, enfin je ne sais pas… ni de brochure pour me dire… je cherchais une icône de sainte Glinda ?

— Vous aurez de la chance si elle n’a pas été recouverte d’une affiche de Notre Glorieux Magicien, répondit la musicienne, le visage grave. Je suis une artiste itinérante, je ne passe ici que de temps en temps. Mais essayez l’allée du fond, il y a un oratoire dédié à sainte Glinda, ou du moins il y en avait un. Bonne chance.

Fiyero trouva l’endroit : une sorte de tombeau avec une meurtrière en guise de fenêtre. Il vit, à la lumière rosâtre d’un sanctuaire, une image enfumée de la sainte, légèrement penchée sur la droite. Le portrait était platement sentimental, sans vigueur primitive : une déception. Des dégâts des eaux avaient laissé de grosses taches blanches, comme une lessive mal rincée, sur les saints vêtements. Fiyero ne se rappelait pas sa légende, ni la manière exaltante dont la sainte s’était étouffée pour sauver son âme et édifier ses admirateurs.

Mais soudain il vit, dans les ténèbres sous-marines, qu’un pénitent se trouvait dans l’oratoire. Il priait, tête inclinée, et Fiyero allait partir quand il comprit soudain qu’il savait de qui il s’agissait.

— Elphaba ! s’écria-t-il.

Elle tourna lentement la tête ; un foulard de dentelle tomba sur ses épaules. Elle avait les cheveux relevés sur la tête, attachés par des pinces d’ivoire. Elle battit des cils une ou deux fois, très lentement, comme si elle s’approchait de lui depuis une grande distance. Il l’avait interrompue dans ses prières – il ne se rappelait pas qu’elle était religieuse – et peut-être qu’elle ne l’avait pas reconnu.

— Elphaba, c’est Fiyero, dit-il en se mettant en travers de son passage – et cachant aussi la lumière.

Soudain, il ne vit plus son visage, et se demanda s’il avait bien entendu quand elle lui répondit :

— Je vous demande pardon, monsieur ?

— Elphie… c’est moi, Fiyero… nous étions à Shiz. Elphie, ma splendide Elphie ! Comment vas-tu ?

— Monsieur, je pense que vous me confondez avec une autre personne, dit la voix d’Elphaba.

— Elphaba, la Troisième Descendante Thropp, si je me rappelle bien la nomenclature, dit-il avec un grand rire. Je ne te confonds avec personne. Je suis Fiyero des Arjiki – tu me connais, tu te souviens de moi ! Le cours du professeur Nikidik en sciences naturelles !

— Vous vous trompez, monsieur, répondit-elle. (Le dernier mot avait été prononcé d’un ton agacé : du pur Elphaba.) Maintenant, pourrais-je reprendre mes dévotions en paix, si cela ne vous dérange pas ?

Elle releva son châle pour qu’il tombe sur ses tempes. Son menton vu de profil aurait pu découper un salami, et même dans cette pénombre, il sut qu’il ne pouvait pas se tromper.

— Qu’est-ce qu’il y a ? reprit-il. Elphie – enfin, mademoiselle Elphaba, comme tu veux – ne me snobe pas comme ça. Bien sûr que c’est toi. Tu ne peux pas te déguiser. À quoi est-ce que tu joues ?

Elle n’ouvrit pas la bouche, mais en égrenant ostensiblement son chapelet, elle lui disait d’aller se faire voir.

— Je ne partirai pas, dit Fiyero.

— Vous interrompez ma méditation, monsieur, murmura-t-elle. Dois-je appeler le bedeau pour vous demander de sortir ?

— Je t’attendrai dehors. Combien de temps tu dois prier ? Une demi-heure ? Une heure ? J’attendrai.

— Dans une heure, alors, en face. Il y a une petite fontaine publique avec des bancs. Je vous parlerai cinq minutes, pas plus ; et je vous prouverai que vous faites erreur. Une méprise qui n’a rien de grave, mais extrêmement irritante.

— Pardonne mon intrusion. À dans une heure, alors… Elphaba.

Il ne la laisserait pas jouer à ce jeu-là.

Il se retira, néanmoins, et alla trouver la musicienne au fond de la nef.

— Y a-t-il une autre sortie en dehors de la grande porte ? demanda-t-il sous des bouffées d’arpèges.

Lorsqu’elle put lui répondre à la faveur d’une pause, la musicienne lui indiqua une porte sur le côté :

— Elle mène au cloître des nonnes, ce n’est pas ouvert au public, mais vous pouvez passer par l’entrée de service, là.

Fiyero attendit à l’ombre d’un pilier. Une quarantaine de minutes plus tard, une silhouette encapuchonnée entra dans la chapelle et se dirigea droit vers l’oratoire qu’Elphie occupait.

L’homme marchait en s’appuyant sur une canne. Fiyero était trop loin pour entendre s’ils se parlèrent, ou autre chose. (Le nouveau venu était peut-être simplement un autre disciple de sainte Glinda, désireux de prier seul). L’inconnu ne s’attarda pas, et partit aussi vite que le lui permettaient ses articulations raidies.

Fiyero laissa tomber une offrande dans le tronc des pauvres – un billet, pour éviter le tintement d’une pièce. Dans un quartier à ce point envahi de citadins indigents, son aisance relative exigeait un don en pénitence, même s’il était plus motivé par la culpabilité que la charité. Puis Fiyero se glissa par la porte latérale, dans un jardin de cloître envahi de végétation. De très vieilles femmes en fauteuil roulant gloussaient dans le fond, et ne le remarquèrent pas. Il se demanda si Elphaba appartenait à cette communauté monastique… des nonnes. Fiyero se souvenait à présent que ces femmes vivaient dans la plus paradoxale des institutions : une communauté d’ermites. Il décida qu’Elphaba n’avait pu changer à ce point en cinq ans. Il emprunta donc l’entrée de service et se retrouva dans une ruelle.

Trois minutes plus tard, la jeune femme sortit par la même issue, comme il le soupçonnait. Elle avait bien l’intention de l’éviter ! Pourquoi, pourquoi ? La dernière fois qu’il l’avait vue – il s’en souvenait bien ! – c’était le jour de l’enterrement d’Ama Clutch, et de la soirée arrosée au pub. Elle s’était enfuie à la Cité d’Émeraude pour une obscure mission, et n’était jamais revenue, tandis qu’il était entraîné vers les joies et les révélations terrifiantes du Club de Philosophie. D’après la rumeur, son arrière-grand-père l’Éminent Thropp avait engagé des agents pour la chercher à Shiz et à la Cité d’Émeraude. D’Elphaba, il n’y eut pas une carte postale, pas un message, pas un mot. Nessarose, inconsolable au début, en vint à éprouver du ressentiment pour sa sœur qui lui faisait subir la douleur de la séparation. Nessa s’était encore plus abîmée dans la religion, à tel point que ses amis avaient commencé à l’éviter.

Le lendemain, Fiyero s’excuserait d’avoir raté l’opéra et posé un lapin à son collègue. Ce soir-là, il ne perdrait pas Elphaba de vue. Il l’observa qui filait dans les rues en regardant plusieurs fois par-dessus son épaule et il pensa : si tu essaies de semer quelqu’un, si tu penses qu’il y a bien quelqu’un a tes trousses, alors c’est le bon moment de la journée. Pas à cause des ombres, mais de la lumière. Elphaba tournait sans arrêt dans le soleil couchant qui jetait ses rayons aveuglants sur les ruelles et les arcades, par-dessus les murs de jardin.

Mais Fiyero avait des années d’expérience de la traque d’animaux dans des conditions similaires. Le soleil n’était nulle part un adversaire aussi formidable que dans les Prairies millénaires. Fiyero savait plisser les yeux et suivre un mouvement – et non une forme. Il savait aussi bondir de côté sans tomber ou perdre l’équilibre, il savait s’accroupir brusquement, et repérer des signes indiquant que sa proie avait repris son chemin : les oiseaux dérangés, des sons différents, un déplacement d’air. Elle ne pouvait ni le semer, ni savoir qu’il était sur sa piste.

Il parcourut ainsi la moitié de la ville, depuis l’élégant centre urbain jusqu’aux entrepôts et habitations bon marché, à l’ombre desquels les indigents installaient leurs foyers malodorants. À un jet de salive d’une caserne, Elphaba s’arrêta devant un magasin de blé condamné, dénicha une clef dans une poche et ouvrit la porte.

Il l’appela à une courte distance, d’une voix neutre :

— Fabala !

Au moment où elle se retournait, elle se reprit et tenta de se donner une contenance. Mais il était trop tard. Elle avait montré qu’elle avait reconnu le nom, et l’avait compris. Avant qu’elle ait pu claquer la lourde porte, il avait passé son pied dans l’entrebâillement.

— Tu as des problèmes ? demanda-t-il.

— Laisse-moi tranquille. S’il te plaît. Je t’en prie.

— Tu as des problèmes. Laisse-moi entrer.

— C’est toi le problème. Va-t’en.

De l’Elphaba pur jus. Ses derniers doutes s’envolèrent. Il força la porte d’un coup d’épaule.

— On dirait que je suis un monstre, dit-il en grognant sous l’effort – elle était forte. Je ne vais ni te voler ni te violer. C’est juste que… je ne peux pas te laisser m’ignorer comme ça.

— Pourquoi ?

Elle céda subitement, et il tomba bêtement contre le mur de briques crépies d’un escalier, comme un guignol de vaudeville.

— Dans mon souvenir, tu étais plein de grâce et de délicatesse, dit-elle. Tu as attrapé une maladie, ou tu as étudié pour devenir maladroit ?

— Allons, si tu obliges quelqu’un à se comporter en mufle, il n’a pas le choix. Ne sois pas si étonnée. Je suis toujours capable de grâce. De délicatesse. Deux secondes.

— Shiz t’a eu, dit-elle en feignant l’étonnement ; elle n’était pas vraiment surprise. Écoute-moi cette affectation de diplômé. Où est le petit indigène qui transpirait la naïveté comme un parfum de choix ?

— Toi aussi tu as bonne mine, répondit-il, un peu blessé. Tu vis dans cette cage d’escalier, ou on peut trouver un endroit un peu plus confortable ?

Elle grimpa les marches en jurant ; elles étaient couvertes de crottes de souris et de ficelles d’emballage. La lumière du soir, semblable à de la purée de pois, filtrait par la fenêtre de verre gris sale. Une chatte blanche attendait, hautaine et oisive, comme tous ceux de son espèce.

— Lacto, Lacto, minette minette, dit Elphaba en passant devant elle, et l’animal daigna la suivre jusqu’à l’arche pointue au sommet de l’escalier.

— C’est ton familier ? demanda Fiyero.

— Oh que c’est drôle. Enfin, qu’on me prenne pour une sorcière ou autre chose… Pourquoi pas ? Tiens, Lacto, du lait.

La pièce était grande, et semblait vaguement aménagée pour tenir lieu d’habitation. C’était un entrepôt à l’origine, et elle possédait des doubles portes renforcées qui s’ouvraient vers l’extérieur, pour recevoir ou distribuer des sacs de grains, grâce à une poulie installée au-dessus de la rue. La seule lumière naturelle provenait d’une lucarne aux volets de bois entrebâillés. Des plumes de pigeons et du liquide blanc, mêlé à du sang sur le sol, en contrebas. Huit ou dix caisses en cercle, comme pour s’asseoir. Un matelas roulé. Des vêtements pliés sur un coffre. Quelques plumes, des bouts d’os, des dents enfilées, une griffe de dodo, brune et tordue comme du bœuf séché : tous ces objets étaient pendus à des clous plantés dans le mur, pour décorer ou pour un sort. Une table de saule – un vrai beau meuble, cette fois ! – dont les trois pieds incurvés s’achevaient sur des sabots de biche élégamment taillés. Quelques assiettes métalliques, rouges avec des taches blanches, de la nourriture ficelée dans un chiffon. Un tas de livres à côté du lit. Un jouet pour le chat attaché à une ficelle. Surtout, et surtout sinistre, le crâne d’un éléphant pendu à une poutre, avec un bouquet de roses d’un rose crème émergeant de l’orifice central – semblable au cerveau explosant d’un animal mourant, ne put s’empêcher de penser Fiyero, se rappelant les inquiétudes de jeunesse d’Elphaba. Ou peut-être un hommage aux éventuels talents magiques des éléphants ?

En dessous pendait un ovale de verre grossier, griffé et ébréché, utilisé comme miroir, peut-être, même si ses qualités réflexives semblaient douteuses.

— Alors voilà ton chez-toi, commenta Fiyero tandis qu’Elphaba nourrissait la chatte sans lui prêter la moindre attention.

— Ne pose pas de questions, et je ne te mentirai pas.

— Je peux m’asseoir ?

— C’est une question… (mais elle souriait)… oh, allez, assieds-toi dix minutes et parle-moi de toi. Comment se fait-il que toi, entre tous, tu sois devenu si sophistiqué ?

— Les apparences sont trompeuses, dit Fiyero. Je peux me payer un costume et imiter la langue, mais au fond, je reste un gamin des tribus d’Arjiki.

— À quoi ressemble ta vie ?

— Tu aurais quelque chose à boire ? Pas d’alcool ; c’est juste que j’ai soif.

— Je n’ai pas l’eau courante. Je ne m’en sers pas. Il y a du lait douteux – Lacto veut bien en boire, au moins – ou peut-être une bouteille de bière sur l’étagère. Sers-toi.

Elle se versa un peu de bière dans un pot et lui laissa le reste.

Il ne lui raconta que le strict minimum. Sa femme, Sarima, l’épouse de son enfance, avait grandi et était devenue féconde. Ils avaient trois enfants. L’ancien bureau des Travaux publics, siège du chantier d’adduction d’eau à Kiamo Ko, que son père avait occupé par la ruse et transformé en chef-lieu et place forte tribale, à l’époque du Régent d’Ozma. La schizophrénie ahurissante de devoir quitter chaque année les Prairies millénaires au printemps et en été, où le clan chassait et festoyait, pour passer un automne et un hiver plus calmes à Kiamo Ko.

— Et un prince Arjiki a des intérêts dans la Cité d’Émeraude ? Si c’était la banque, tu serais à Shiz. Les affaires de cette ville-ci, mon ami, sont militaires. Qu’est-ce que tu prépares ?

— Assez parlé de moi, dit Fiyero. Moi aussi je peux être évasif et manipulateur, même si c’est pour l’esbroufe et que je n’ai pas vraiment de sinistres secrets.

Il se doutait bien que ses inoffensifs accords commerciaux n’impressionneraient pas sa vieille amie ; il était gêné que ses affaires ne soient pas plus audacieuses ou palpitantes.

— Mais voilà que je continue… Et toi, Elphie ?

Elle refusa de parler pendant quelques minutes. Elle sortit une saucisse sèche et du pain grisonnant, trouva deux oranges et un citron, et les posa sans cérémonie sur la table. Dans cette atmosphère infestée de mites, elle évoquait plus une ombre qu’une personne ; sa peau verte semblait étrangement douce, comme les plus tendres feuilles de printemps, et martelée, comme du cuivre. Il ressentit l’envie sans précédent de lui saisir le poignet pour qu’elle cesse de s’agiter. Sinon pour la faire parler, du moins pour qu’elle reste immobile, qu’il puisse la regarder.

— Mange ça, dit-elle. Je n’ai pas faim. Vas-y, mange.

— Dis-moi une chose, supplia-t-il. Tu nous as quittés à Shiz. Tu as disparu comme la brume du matin. Pourquoi, où, et qu’est-ce qui s’est passé ensuite ?

— Comme tu es poétique. Il me semble que la poésie est la manière la plus noble de se mentir à soi-même.

— Ne détourne pas la conversation.

Mais elle était nerveuse. Ses doigts s’agitaient tout seuls ; elle fit venir la chatte, puis l’agaça et la repoussa. Enfin, elle dit :

— Oh d’accord, je vais t’en parler un peu. Mais tu ne dois jamais revenir ici. Jamais. Je ne veux pas avoir à trouver un nouveau logement, celui-là me convient. Tu promets ?

— J’accepte d’envisager cette promesse, c’est tout. Comment pourrais-je promettre davantage ? Je ne sais encore rien.

— Eh bien, commença Elphaba très vite, j’en avais marre de Shiz. La mort du professeur Dillamond m’a outrée, tout le monde pleurait et personne ne s’en souciait. Pas vraiment. Ce n’était pas le bon endroit pour moi, de toute façon, avec toutes ces filles stupides. Cela dit, j’aimais bien Glinda. Comment va-t-elle, d’ailleurs ?

— J’ai perdu le contact. Je m’attends toujours à tomber sur elle à l’une ou l’autre réception au Palais. J’ai entendu dire qu’elle avait épousé un baronnet de Paltos.

Elphaba sembla contrariée et se raidit :

— Seulement un baronnet ? demanda-t-elle. Pas un baron, ou un vicomte au moins ? Quelle déception. Elle était si pleine de promesses.

Sa remarque, qui se voulait plaisante, était sèche et tomba à plat.

— A-t-elle des enfants ?

— Je ne sais pas. C’est moi qui pose les questions maintenant, tu te souviens ?

— Oui, mais les réceptions au Palais ? insista Elphaba. Tu t’es acoquiné avec Notre Glorieux Magicien ?

— D’après ce que je sais, il mène surtout une vie de reclus, maintenant. Je ne l’ai jamais rencontré. Quand il se rend à l’opéra, il écoute derrière un paravent. Il dîne dans son coin à ses propres soirées, dans une pièce voisine derrière une grille de marbre ouvragé. J’ai aperçu un profil auguste marchant sur une promenade. En admettant que c’était le Magicien, c’est tout ce que j’ai vu de lui. Mais toi… toi ! Pourquoi avoir coupé les ponts comme ça ?

— Je vous aimais trop pour garder le contact.

— Comment ça ?

— Ne me demande pas à moi, répondit-elle en s’agitant un peu, comme si elle ramait dans les ténèbres bleutées du soir d’été.

— Si, je te le demande. Tu vis ici depuis ce moment-là ? Depuis cinq ans ? Tu étudies ? Tu travailles ? (Il essaya de deviner : à quoi pouvait-elle bien s’occuper ?) Tu es affiliée à la Ligue de secours Animal, ou l’une de ces petites organisations humanitaires contestataires ?

— Je n’utilise jamais le mot « humaniste » ou « humanitaire », car il me semble qu’être humain, c’est être capable des pires crimes de la nature.

— Tu éludes encore.

— C’est mon travail, répliqua Elphaba. Tiens, voilà un indice, mon cher Fiyero.

— Développe.

— Je suis entrée dans la clandestinité, murmura Elphaba, et j’y suis toujours. Tu es le premier à me reconnaître depuis que j’ai fait mes adieux à Glinda, il y a cinq ans. Tu comprends pourquoi je ne peux rien dire de plus, ou pourquoi tu ne peux plus me revoir. Pour ce que j’en sais, tu me livrerais à la Force Tempête.

— Hein ! Ces nervis ! Tu as une bien piètre opinion de moi si tu penses que je…

— Comment le savoir, comment ? (Elle se tordit les mains en un enchevêtrement de tiges vertes.) Ils écrasent les pauvres et les faibles sous leurs bottes. Ils terrifient des familles à trois heures du matin, repartent avec les dissidents – brisent des presses à coup de hache –, tiennent des parodies de procès pour trahison à minuit, avec exécution à l’aube. Ils ratissent tous les quartiers de cette splendide ville trompeuse. Ils moissonnent leur récolte mensuelle de victimes. Le gouvernement par la terreur. Peut-être se massent-ils dans la rue en ce moment même. Ils ne m’ont jamais repérée pour l’instant, mais ils peuvent t’avoir filé, toi.

— Tu n’es pas aussi difficile à suivre que tu le crois. Tu te débrouilles, mais pas tant que ça. Je pourrais t’apprendre des trucs.

— J’en suis sûre, dit Elphaba, mais non, parce que nous ne nous reverrons pas. C’est trop dangereux, pour toi comme pour moi. Je t’ai dit que je vous aimais trop pour garder le contact. Eh bien, voilà. Tu t’imagines que la Force Tempête hésitera à torturer des amis ou des parents pour obtenir des informations importantes ? Tu as une femme et des enfants, et je suis juste une ancienne amie de fac croisée par hasard. C’est malin de m’avoir suivie ! Ne fais plus jamais ça, tu m’entends. Si je découvre que tu me pistes, je déménagerai pour de bon. Je peux ramasser mes affaires et disparaître en trente secondes. Je me suis entraînée.

— Ne me fais pas ça, dit Fiyero.

— Nous sommes de vieux amis, dit-elle, mais nous ne sommes même pas de particulièrement bons amis. Ne fais pas de cette entrevue un rendez-vous sentimental. Ça me fait plaisir de te voir, mais je ne veux plus jamais te revoir. Prends soin de toi… et fais attention à tes connaissances haut placées : quand la révolution viendra, il n’y aura pas de pitié pour les flagorneurs lèche-culs.

— À quoi… vingt-trois ans ? Tu joues la Dame Rebelle ? Ce n’est pas convenable.

— Exactement, c’est inconvenant, admit Elphaba. Un mot parfait pour ma nouvelle vie. « Inconvenante ». Moi qui ai toujours été inconvenante, il est convenable que j’agisse mal. Je te fais tout de même remarquer que tu as le même âge que moi, et que tu joues les princes. Tu as assez mangé ? Il faut qu’on se dise « au revoir ».

— Non, dit fermement Fiyero.

Il voulut lui prendre la main… il ne se rappelait plus s’il l’avait jamais touchée. Il se corrigea : il savait bien que non.

On aurait dit qu’elle lisait dans ses pensées :

— Je sais qui tu es, dit-elle, mais tu ne sais rien de moi. Tu ne peux pas. Je veux dire : tu n’en as pas le droit, et tu n’en es pas capable. Bon vent, Fiyero, si c’est une expression utilisée au Vinkus – et s’il ne s’agit pas d’une malédiction. Bon vent, Fiyero.

Elle lui tendit sa cape d’opéra, et la main. Il la prit et la regarda dans les yeux : elle s’était ouverte l’espace d’une seconde. L’étendue et la profondeur de son désir le glacèrent et le brûlèrent, avec une simultanéité stupéfiante.

— Tu as des nouvelles de Boq ? lui demanda-t-elle, lorsqu’ils se retrouvèrent la fois d’après.

— Tu refuses de répondre à mes questions te concernant, hein ? (Il était vautré, les pieds sur la table.) Pourquoi as-tu finalement accepté que je revienne, si c’est pour rester fermée comme une porte de prison ?

— J’aimais bien Boq, c’est tout. (Elle sourit.) Je t’ai laissé revenir pour t’arracher des nouvelles de lui, et des autres.

Il lui raconta ce qu’il savait. Boq avait épousé Mlle Milia – de toutes les surprises… Elle s’était laissée traîner à Haute-Nichée, et en avait horreur. Elle essayait sans cesse de se suicider.

— Les lettres qu’il envoie chaque année à la Fête-Lurline sont hystériques ; il rapporte les tentatives de sa femme comme un bilan de famille annuel.

— Ça me fait penser à ce que ma mère a subi, dans les mêmes circonstances, commenta Elphaba. Cette enfance privilégiée dans la grande maison des ancêtres, puis le choc brutal d’une vie rude, au milieu de nulle part. Dans le cas de maman, de Colwen aux Marches, puis aux marais Quadling. C’est une punition sévère, en fait.

— Telle mère, telle fille. N’as-tu pas toi-même renoncé à certains privilèges, pour te terrer ici comme un escargot ? Solitaire et cachée.

— Je me rappelle la première fois que je t’ai vu, dit Elphaba en aspergeant de vinaigre les racines et les légumes qu’elle préparait pour le dîner. C’était dans l’amphithéâtre du professeur, euh…

— Nikidik, dit Fiyero en rougissant.

— Tu avais ces superbes dessins sur le visage. Je n’en avais jamais vu de semblables. Tu avais calculé ton entrée, pour gagner les cœurs ?

— Sur mon honneur, si j’avais pu faire autrement, n’importe comment, je l’aurais fait. J’étais à la fois mortifié et terrifié. Tu sais, je pensais que ces andouillers magiques allaient me tuer ! Et c’est Crope le caracoleur et Tibbett le bêta qui m’ont sauvé.

— Crope et Tibbett ! Tibbett et Crope ! Je les avais presque oubliés, ces deux-là. Comment vont-ils ?

— Tibbett n’a plus jamais été le même après cette escapade au Club de Philosophie. Crope, je crois, est entré dans une salle des ventes, et conçoit toujours des décors de théâtre. Je le croise de temps en temps aux spectacles. Nous ne nous parlons pas.

— Ma parole, tu désapprouves ! (Elle se mit à rire.) Bien sûr, ça me démange comme tout le monde, et je m’étais toujours demandé à quoi ressemblerait le Club de Philosophie. Tu sais, dans une autre vie, j’aimerais tous les revoir. Glinda, ma chère Glinda. Et même ce sale Avaric. Et lui, d’ailleurs ?

— Avaric, je lui parle. Il passe la majeure partie de l’année dans son Margravat, mais il possède une maison à Shiz. Et quand il est à la Cité d’Émeraude, nous descendons au même club.

— Est-il toujours aussi mufle et snob ?

— Eh bien, mais c’est toi qui désapprouves !

— Je suppose.

Ils mangèrent. Fiyero attendait qu’elle lui pose d’autres questions sur sa famille. Mais c’étaient leurs familles respectives qui les éloignaient, apparemment : sa femme et ses enfants du Vinkus pour lui, et son cercle d’agitateurs et de révolutionnaires pour elle.

La prochaine fois, pensa-t-il, il devrait porter une chemise ouverte au cou, pour qu’elle puisse voir les diamants bleus sur son visage, qui descendaient sans s’arrêter sur sa poitrine… Puisqu’elle avait l’air d’aimer ça.

— Tu ne passes sûrement pas tout l’automne dans la Cité d’Émeraude ? demanda-t-elle un soir que le froid s’installait.

— J’ai écrit à Sarima pour l’informer que mes affaires me retenaient ici indéfiniment. Cela ne l’inquiète pas. Pourquoi, d’ailleurs ? Extirpée d’un caravansérail répugnant et mariée toute petite à un prince Arjiki ? Sa famille n’était pas bête. Elle a à manger, des serviteurs, et les bonnes murailles de Kiamo Ko pour la défendre des autres tribus. Depuis son troisième enfant, elle prend un peu de poids. Que je sois là ou pas, elle ne s’en rend pas vraiment compte : elle a cinq sœurs, et elles sont toutes venues vivre avec elle. J’ai épousé un harem.

— Non ! dit Elphaba, intriguée et un peu gênée à cette idée.

— Tu as raison : non, pas vraiment. Sarima m’a suggéré une ou deux fois que ses sœurs cadettes pourraient, avec plaisir, m’aider à canaliser mes énergies nocturnes. Une fois que l’on a passé les Grands Kells, ce genre de pratique est moins tabou qu’il semble l’être dans le reste d’Oz, alors, arrête de me regarder avec cet air choqué.

— Je ne peux pas m’en empêcher. Tu l’as fait ?

— Quoi donc ?

Il la taquinait.

— Tu as couché avec tes belles-sœurs ?

— Non. Pas par idéal moral, ni par manque d’intérêt, non plus. C’est juste que Sarima est une épouse rusée, et dans le mariage, tout est stratégie. J’aurais été pris dans ses filets encore plus que je le suis.

— C’est une si mauvaise chose ?

— Tu n’es pas mariée, tu ne peux pas savoir. Oui, c’est une mauvaise chose.

— Je suis mariée, dit Elphaba, pas à un homme, c’est tout.

Il haussa les sourcils. Elle enfouit son visage dans ses mains. Il ne l’avait jamais vue ainsi : choquée par ses propres paroles. Elle détourna les yeux un instant, se racla la gorge, se moucha.

— Saleté de larmes, ça brûle comme du feu ! s’écria-t-elle soudain furieuse, et elle courut s’essuyer les yeux sur une vieille couverture avant que l’eau salée coule sur ses joues.

Elle était voûtée comme une vieille femme, une main posée sur le comptoir, la couverture tombant à terre.

— Elphie, Elphie, dit-il horrifié et il lui passa les bras autour de la taille.

La couverture pendait entre eux, du menton aux chevilles, mais semblait sur le point d’exploser en flammes, en roses, en fontaine de champagne ou en encens. Quelle étrange chose que les idées les plus baroques fleurissent dans la tête quand ses sens étaient le plus en alerte…

— Non, non ! s’écria-t-elle, je ne suis pas un harem, je ne suis pas une femme, je ne suis pas une personne, non !

Mais ses bras s’ouvrirent de leur propre volonté, telle la voile d’un navire, tels les andouillers magiques, non pour le tuer, mais pour l’épingler d’amour, l’enfourcher contre le mur.

Lacto, faisant preuve d’une rare discrétion, grimpa sur l’appui de la fenêtre et détourna les yeux.

Ils vivaient leur histoire d’amour dans la mezzanine de l’entrepôt de blé abandonné, tandis que l’automne arrivait de l’est en boitant : tantôt une journée tiède et ensoleillée, tantôt quatre jours de vents froids et de bruine.

Les journées étaient longues quand ils ne se voyaient pas.

— J’ai mes affaires, j’ai du travail, fais-moi confiance ou je m’envolerai, disait-elle. J’écrirai à Glinda pour lui demander le sort qui fait disparaître dans un nuage de fumée. J’ai l’air de plaisanter, mais je suis sérieuse, Fiyero.

Fiyero+Fae, écrivait-il dans la farine qu’elle répandait en déroulant la pâte à tarte. Fae, avait-elle chuchoté pour que même le chat ne l’entende pas, était son nom de code. Nul dans son groupe, sa cellule, ne devait connaître les vrais noms des autres.

Elle ne lui permettait pas de la voir nue en pleine lumière, mais comme il n’avait pas le droit non plus de lui rendre visite dans la journée, cela ne posait guère de problème. Elle l’attendait les soirs convenus, assise nue sous la couverture, lisant des traités de théorie politique ou de philosophie morale.

— Je ne sais pas si je les comprends, je les lis comme de la poésie, reconnut-elle une fois. J’aime la sonorité des mots, mais je ne pense pas que ma conception limitée et biaisée du monde soit modifiée par ce que je lis.

— Est-ce qu’elle est modifiée par ce que tu vis ? demanda-t-il en baissant la lumière avant de se déshabiller.

— Tu penses que tout cela est nouveau pour moi, soupira-t-elle. Tu penses que je suis une caricature de vierge.

— Tu n’as pas saigné la première fois, remarqua-t-il. Alors, que faut-il penser ?

— Je sais ce que tu penses. Mais toi, quelle est ton expérience, Seigneur Sire Fiyero, Prince Arjiki de Kiamo Ko, Plus Puissant Marcheur des Prairies millénaires, Chef des Chefs des Grands Kells ?

— Je suis de l’argile entre tes mains, répondit-il avec sincérité. J’ai épousé une enfant et pour conserver ma puissance, je suis resté fidèle. Jusqu’à maintenant. Tu ne lui ressembles pas. Je n’ai pas les mêmes sensations, c’est différent. Tu es plus secrète.

— Je n’existe pas, répondit Elphaba, donc tu n’es pas infidèle.

— Alors, et si on n’était pas infidèles, tout de suite, là ? Je n’en peux plus.

Il caressa ses côtes, son ventre plat et tendu. Elle portait toujours ses mains à sa poitrine menue et expressive ; elle ne se laissait pas toucher en dessous de la taille. Ils s’unirent, diamants bleus sur champ vert.

Il n’avait pas assez à faire de ses journées. Étant le chef des Arjiki, il savait qu’il était dans son intérêt politique d’être inextricablement lié à la plaque tournante de la Cité d’Émeraude. Pourtant, ses affaires l’obligeaient à se montrer dans les soirées, aux conseils d’administration et dans les banques. Le reste du temps, il vagabondait, à la recherche de fresques de sainte Glinda et d’autres saints. Elphaba-Fabala-Elphie-Fae n’avait jamais voulu lui dire ce qu’elle avait fait dans la chapelle de sainte Glinda rattachée au couvent de la place Sainte-Glinda.

Un jour, il alla trouver Avaric pour déjeuner. Ensuite, Avaric proposa un spectacle de filles, mais Fiyero se fit excuser. Avaric était toujours aussi têtu, cynique, corrompu et séduisant. Fiyero se fit excuser. Il n’eut guère de rumeurs à rapporter à Elphaba.

Le vent arrachait les feuilles des arbres. La Force Tempête continuait à expulser en masse les Animaux et leurs collaborateurs de la ville. Les taux d’intérêt des banques gillikinaises s’envolaient – bon pour les investisseurs, mauvais pour ceux qui avaient des taux variables. Saisie de nombreux biens de valeur au centre-ville. Les commerces commencèrent à accrocher les lumières vert et or de la Fête-Lurline, trop tôt, pour attirer les citoyens prudents et déprimés.

Surtout, Fiyero voulait marcher dans les rues de la Cité d’Émeraude avec Elphaba – il n’existait aucun endroit plus beau pour être amoureux, en particulier au crépuscule quand les boutiques allumaient leurs lumières dorées sur le ciel vespéral mauve bleuté. Fiyero n’avait jamais été amoureux avant, il s’en rendait compte à présent. Il se sentait plein de crainte et d’humilité. Quand leur séparation forcée durait quatre ou cinq jours, il ne le supportait pas.

« Baisers à Irji, Manek et Nor », écrivait-il à la fin de sa lettre hebdomadaire à Sarima, qui ne pouvait répondre, parce que, entre autres choses, elle n’avait jamais appris l’un ou l’autre alphabet. Son silence ressemblait à une approbation tacite de cet intermède où il rompait ses vœux. Fiyero ne lui envoyait pas non plus de baisers. Il espérait que les chocolats suffiraient.

Il roula dans le lit, tirant la couverture à lui ; elle la tira à son tour. L’air de la pièce était si froid qu’il semblait humide. Lacto supporta l’agitation de leurs jambes pour rester près d’eux, profiter de leur chaleur, et leur donner ce qui passe pour de l’affection chez les chats.

— Fae, ma chérie, dit Fiyero. Tu le sais probablement, je ne compte pas participer à un complot en faveur de je ne sais quelle cause qui est la tienne – réduire les amendes des bibliothèques ou supprimer les colliers de chat ou que sais-je encore… Mais je tends l’oreille. Les Quadling sont de nouveau sous la botte de la milice. Du moins, c’est ce qu’on dit au salon du club, derrière les journaux et les pipes. Apparemment, une division a fait une incursion dans le pays Quadling jusqu’à Qhoyre, une sorte de raid destructeur. Ton père, ton frère et Nessarose… ils y sont encore ?

Elphaba mit un moment à répondre. Elle semblait réfléchir à ce qu’elle voulait dire, mais peut-être aussi à ses souvenirs. Elle paraissait perplexe, presque agacée. Elle dit enfin :

— Nous avons habité à Qhoyre un moment, quand j’avais dix ans. C’est une drôle de petite ville basse, construite sur un sol marécageux. La moitié des rues sont des canaux. Les toits sont bas, les fenêtres grillagées ou à claire-voie pour l’intimité et l’aération, l’air est vaporeux et la flore excessive : d’immenses rondelles de palmes, presque pareilles à des taies d’oreiller, se frottent dans le vent : ffrrrttt, frrrttt, frrrttt…

— Je ne sais pas s’il reste grand-chose de Qhoyre, dit Fiyero prudemment. À en croire les rumeurs.

— Non, Papa n’y habite plus grâce… grâce à qui, ou à quoi, grâce à rien, reprit Elphaba. Sauf si les choses ont changé. Les bonnes gens de Qhoyre ne réagissaient pas beaucoup à ses efforts missionnaires. Ils nous invitaient, Papa et moi, nous servaient de petits gâteaux imbibés et du thé tiède à la menthe rouge. On s’asseyait sur des coussins moisis, effrayant les araignées et les lézards cachés dans les recoins. Papa bavassait sur la nature généreuse du Dieu Innommé, avec sa xénophilie de base. Il me désignait comme une preuve vivante. Je souriais avec une douceur horrible et je chantais un hymne… la seule musique que Papa approuvait. J’étais horriblement timide et j’avais honte de ma couleur, mais Papa m’avait convaincue de la valeur de ce travail. Invariablement, les bons habitants de Qhoyre capitulaient par sens de l’hospitalité. Ils se laissaient entraîner dans des prières au Dieu Innommé, mais on ne pouvait pas dire qu’ils y mettaient du cœur. Je sentais, bien plus que Papa – et c’en était décourageant – à quel point nous étions inefficaces.

— Alors, où sont-ils maintenant ? Ton père, Nessarose et le garçon – ton frère, comment s’appelle-t-il ?

— Il s’appelle Carapace. Papa a senti que son œuvre l’appelait plus au sud, au cœur du pays Quadling. Nous avons habité une série de petites cabanes autour d’Ovvels – les Horribles Hôtels d’Ovvels, nous les appelions – dans cette campagne affreuse et sinistre, pleine d’une satanée beauté.

Voyant l’air interrogateur de Fiyero, elle poursuivit :

— Il y a quinze ou vingt ans, Fiyero, les spéculateurs de la Cité d’Émeraude y ont découvert des gisements de rubis. D’abord sous le Régent d’Ozma, puis après le coup d’État, sous le Magicien ; les mêmes sales procédés – mais sous le Régent, l’exploitation ne nécessitait ni meurtre ni brutalité. À l’aide d’éléphants, les ingénieurs ont excavé le gravier, édifié des barrages sur les sources, puis élaboré un système compliqué d’exploitation minière intensive sous trois pieds de nappes phréatiques saumâtres. Papa pensait qu’avec tout ce désarroi, la petite société humide des Quadling s’offrirait sur un plateau à son œuvre missionnaire. Il avait raison. Les Quadling luttaient contre le Magicien avec des proclamations mal rédigées, ils s’en remettaient à leurs totems, mais leurs seules armes militaires étaient des frondes. Ils se rallièrent donc à mon père. Il les convertit, et ils se lancèrent dans la bataille avec le zèle des nouveaux pénitents. Ils furent spoliés et disparurent. Tout cela dans la grâce unioniste.

— Comme tu es amère.

— Je n’étais qu’un outil. Mon père m’a utilisée – et Nessarose aussi, mais dans une moindre mesure, parce qu’elle avait du mal à se déplacer – il m’a utilisée comme leçon de choses. Avec mon apparence, avec mes chants… s’ils lui faisaient confiance, c’était en partie en réaction à ma monstruosité. Si le Dieu Innommé pouvait m’aimer, moi, il serait encore bien plus raisonnable avec eux, qui étaient normaux.

— Donc, ma chérie, cela t’est égal de savoir où il est, ou ce qui lui arrive en ce moment ?

— Comment tu peux dire ça ? (Elle se redressa, furieuse.) J’aime ce vieux salaud, malgré ses œillères. Il croyait vraiment à ce qu’il prêchait. Il pensait même qu’un cadavre Quadling flottant sur le ventre dans une mare – à condition qu’il arbore un tatouage de conversion quelque part – valait mieux qu’un survivant. Il avait l’impression d’avoir fourni un aller simple pour l’Au-Delà du Dieu Innommé. Il pensait sans doute qu’il avait bien travaillé.

— Et toi non ?

Fiyero avait une vie spirituelle fort anémiée ; il ne se sentait pas qualifié pour émettre une opinion sur la vocation du père d’Elphaba.

— Il a peut-être fait du bon travail, en effet, dit-elle tristement. Comment pourrais-je savoir ? Mais pas pour moi. Village après village, nous faisions notre moisson de conversions. Village après village, les ingénieurs arrivaient et détruisaient la vie commune. Aucun cri d’orfraie dans le pays. Personne n’écoutait. Qui se souciait des Quadling ?

— Mais qu’est-ce qui l’a amené là-bas, au début ?

— Maman et lui avaient un ami, un Quadling, qui est mort dans ma maison de famille. Un itinérant, un souffleur de verre.

Elphaba ferma les yeux et se tut. Fiyero lui embrassa les ongles, lui embrassa le V entre le pouce et l’index, le suça comme un zeste de citron. Elle s’allongea pour lui faciliter la tâche.

Plus tard, il dit :

— Mais, Elphie-Fabala-Fae… tu n’es vraiment pas inquiète pour ton père et Nessarose, et le petit euh, Truc ?

— Mon père se passionne pour les causes perdues. Cela confère une certaine valeur à sa vie pourtant jalonnée d’échecs. Pendant un moment, il s’est proclamé prophète du retour du dernier têtard perdu de la lignée d’Ozma. Ça, c’est fini maintenant. Quant à mon frère Carapace… il doit avoir quinze ans maintenant. Écoute, Fiyero, comment pourrais-je m’inquiéter pour eux et en même temps pour la campagne de cette saison ? Je ne peux pas courir dans tout Oz sur ce balai, là, comme une sorcière de contes ! J’ai choisi la clandestinité pour éviter d’avoir à m’inquiéter. D’ailleurs, je sais ce qui va arriver à Nessarose. Tôt ou tard.

— Quoi ?

— Quand mon arrière-grand-père passera enfin l’arme à gauche, elle sera la prochaine Éminente Thropp.

— C’est toi l’aînée, non ?

— Je suis partie, chéri, je me suis évanouie dans un nuage de fumée magique. Laisse tomber. En plus, tu sais, ce sera bien pour Nessarose. Elle sera une sorte de reine locale, à Haute-Nichée.

— Elle a suivi des cours de sorcellerie, apparemment, à Shiz. Tu le savais ?

— Non, je l’ignorais. Grand bien lui fasse. Si jamais elle descend de son piédestal – celui avec l’inscription « supérieure aux autres dans sa rectitude morale » en lettres dorées – si jamais elle accepte d’être la garce qu’elle est vraiment, elle sera la Mégère de l’Est. Nounou et le personnel dévoué de Colwen la soutiendront.

— Je croyais que tu l’aimais bien !

— Tu ne sais pas reconnaître l’affection quand tu la vois ? ricana Elphaba. J’aime Nessie. Elle est casse-pieds, insupportablement pontifiante, c’est une sale bête. Mais je lui suis dévouée.

— Elle sera l’Éminente Thropp.

— Mieux vaut elle que moi, dit sèchement Elphaba. D’abord, elle a un goût affirmé pour les chaussures.

Un soir, la pleine lune se déversait par le vasistas sur Elphaba endormie. Fiyero s’était réveillé et était parti pisser dans le pot de chambre. Lacto traquait les souris en bas. En revenant, Fiyero contempla la silhouette de son amante, plus perlée que verte ce soir-là. Il lui avait offert une écharpe traditionnelle de soie à franges du Vinkus – des roses sur fond noir – et l’avait nouée autour de sa taille, et ce fut leur costume pour faire l’amour. Cette nuit-là, en dormant, elle l’avait remontée, et il admira les courbes de son ventre, la tendre fragilité de son genou, de sa cheville osseuse. L’odeur du parfum planait encore dans l’air, résineuse et animale, et celle de la mer mystique, et la douce fragrance enveloppante des cheveux, imprégnée de sexe. Il s’assit au bord du lit et la regarda. Ses poils pubiens, presque violets plutôt que noirs, poussaient en boucles étoilées, différents de ceux de Sarima. Il y avait une ombre étrange près de l’aine – l’espace d’un instant, confus, il se demanda si dans la passion de leurs ébats, ses diamants bleus n’avaient pas marqué sa peau – ou était-ce une cicatrice ?

Elle se réveilla à cet instant, et se drapa dans une couverture à la lumière de la lune. Elle lui jeta un regard endormi et l’appela « Yero, mon héros » et il sentit son cœur fondre.

Mais quelles colères pouvaient la prendre, aussi !

— Le morceau de porc que tu engloutis avec une désinvolture de riche stupide, je ne serais pas étonnée qu’il ait été taillé dans un Cochon, lui lança-t-elle une fois.

— Ce n’est pas parce que tu as déjà mangé que tu dois me gâter l’appétit, protesta-t-il faiblement.

Sur son territoire, on ne voyait guère d’Animaux libres, et les quelques créatures douées de raison qu’il avait connues à Shiz ne l’avaient que peu impressionné, à l’exception de ceux du Club de Philosophie ce soir-là. Le malheur des Animaux ne le touchait pas beaucoup.

— Voilà pourquoi il ne faut pas tomber amoureux, ça rend aveugle. L’amour est une vilaine source de distraction.

— Ça y est, tu m’as coupé l’appétit. (Il donna le reste du porc à Lacto.) Qu’est-ce que tu connais de la vilenie ? Tu es un pion dans un réseau rebelle, n’est-ce pas ? Une novice.

— Je sais cela : la vilenie des hommes relève de leur pouvoir qui se nourrit de la bêtise et de l’aveuglement, répondit Elphaba.

— Et les femmes ?

— Les femmes sont plus faibles, mais leur faiblesse est pleine de ruses et de certitudes morales tout aussi rigides. Comme leur arène est plus réduite, leur capacité destructrice réelle est moins inquiétante, mais comme elles sont plus intimes, elles sont plus fourbes.

— Et ma capacité de faire le mal ? demanda Fiyero, se sentant mis en cause et mal à l’aise. Et la tienne ?

— La capacité de Fiyero de faire le mal, c’est de croire trop intensément à la capacité de faire le bien.

— Et la tienne ?

— La mienne, c’est de penser en épigrammes.

— Tu t’en tires à bon compte, répondit-il, soudain agacé. C’est ce que tu fais pour ton réseau secret ? Tu rédiges des épigrammes spirituelles ?

— Oh, il y a de grands projets en cours, répondit-elle, contre toute attente. Je ne serai pas au cœur de l’action, mais j’aiderai dans l’ombre, tu peux me croire.

— De quoi parles-tu ? D’un coup d’État ?

— Ne t’en occupe pas, et on ne pourra rien te reprocher. C’est tout ce que tu souhaites.

C’était de la pure méchanceté de sa part.

— Un assassinat ? Et si tu tues un quelconque général Boucher, il se passera quoi ? Qu’est-ce que ça fera de toi ? Une sainte ? Une sainte de la révolution ? Ou une martyre, si tu es tuée ?

Elle refusa de répondre. D’un geste agacé, elle jeta le châle dans la pièce comme s’il l’exaspérait.

— Et si un passant innocent est tué au moment où tu vises le général Boucher des Cochons ?

— Je ne connais pas de martyrs et ça ne m’intéresse pas, dit-elle. Tout ça sent le plan ultime, la cosmologie… et je n’y crois pas. Si nous ne comprenons pas le plan originel, comment un plan plus vaste pourrait-il avoir davantage de sens ? Mais si je croyais au martyre, je dirais qu’on ne peut devenir martyr que si on sait pour quoi on meurt, et qu’on le choisit.

— Ah ah, donc il y a des victimes innocentes, dans cette affaire. Ceux qui n’ont pas choisi de mourir, mais sont dans la ligne de mire.

— Il y a… il y aura… des accidents, j’imagine.

— Dans votre cercle d’exaltés est-ce que certaines personnes éprouvent des regrets, de la peine ? L’idée d’erreur existe-t-elle ? Le concept de tragédie ?

— Fiyero, espèce d’imbécile indifférent, elle nous entoure, ta tragédie ! S’inquiéter de choses moins importantes ne ferait que nous distraire. Tous les dommages causés dans cette lutte sont de leur fait, pas du nôtre. Nous n’approuvons pas la violence, mais nous ne nions pas son existence… comment faire autrement quand nous constatons les conséquences autour de nous. Ce genre de déni est un péché, si le péché existe…

— Ah ! Je viens d’entendre le mot que je n’aurais jamais attendu dans ta bouche !

— « Déni » ? « Péché » ?

— Non. « Nous ».

— Je ne sais pas pourquoi…

— La rebelle solitaire de Crage Hall qui intègre une institution ? Qui devient une fille de la bande ? Qui joue en équipe ? Notre ancienne Miss Reine de la Solitude ?

— Tu ne comprends pas. Il y a bien une stratégie, mais pas d’agents, il y a un jeu, mais pas de joueurs. Je n’ai pas de « collègues ». Il n’y a pas de « moi ». Il n’y en a jamais eu, d’ailleurs. Je ne suis qu’un spasme musculaire du plus grand organisme.

— Hah ! Toi, la plus individualiste, la plus différente, la plus réelle…

— Comme tout le monde, tu parles de mon apparence. Et tu te moques d’elle.

— J’adore ton apparence, et je l’accepte. Fae !

Ce jour-là, ils se séparèrent sans un mot, et il passa la soirée dans une salle de jeux, à perdre de l’argent.

La fois suivante, il apporta trois bougies vertes et trois bougies d’or et décora son appartement pour la Fête-Lurline.

— Je ne crois pas aux jours de fête religieux, dit-elle. Elles sont tout de même jolies, reconnut-elle.

— Tu n’as pas d’âme, la taquina-t-il.

— Tu as raison, répondit-elle simplement. Je ne pensais pas que cela se voyait.

— Tu ne fais que jouer sur les mots, là.

— Non, dit-elle. Quelle preuve y a-t-il que j’aie une âme ?

— Comment peux-tu avoir une conscience si tu n’as pas d’âme ? demanda-t-il malgré lui.

Il voulait que la conversation reste légère, pour repartir d’un meilleur pied après leur dernier affrontement et la séparation qui avait suivi.

— Comment un oiseau peut-il nourrir ses petits s’il n’a aucune conscience de l’avant et de l’après ? Une conscience, Yero mon héros, n’est conscience que dans une autre dimension, celle du temps. Ce que tu qualifies de « conscience », je préfère l’appeler « instinct ». Les oiseaux nourrissent leurs petits sans comprendre pourquoi, et sans pleurer parce que tout ce qui est né doit mourir, « snif snif ». Je fais mon travail poussée par la même motivation : une impulsion qui vient des tripes, et qui exige nourriture, justice et sécurité. Je suis un animal de meute vivant en bande, c’est tout. Je suis une des feuilles d’un arbre, oubliable.

— Comme tu travailles dans le terrorisme, c’est l’argument le plus extrême en faveur du crime que j’aie jamais entendu. Tu refuses toute responsabilité. C’est aussi grave que ceux qui abdiquent toute individualité pour s’enfoncer dans le bourbier déprimant d’un dieu innommable à la volonté ineffable. Si tu supprimes l’idée de personnalité, tu supprimes la notion de culpabilité.

— Qu’est-ce qui est le pire, Fiyero ? Abolir l’idée de personnalité, ou annihiler, par la torture, l’incarcération et la famine, de vraies personnes vivantes ? Écoute : est-ce que tu te soucierais de sauver un précieux portrait sentimental dans un musée des Beaux-Arts si la ville brûlait autour de toi, et que de vraies personnes mouraient carbonisées ? Garde le sens des priorités !

— Mais même un passant innocent – disons une de ces agaçantes dames de la bonne société – est une vraie personne, pas un portrait. Ta métaphore est dégradante et indigne, c’est une excuse, une façade pour commettre des crimes.

— Une dame de la société choisit de parader comme un portrait vivant. Elle doit être traitée comme telle. C’est son dû. Le nier, c’est là ton côté maléfique, pour revenir à notre discussion de l’autre jour. Je dis, moi, qu’on peut épargner le passant innocent si on peut, même si c’est une dame de la société, même si c’est un capitaine d’industrie qui profite grassement de toutes ces mesures répressives… mais pas, pas au détriment des autres, des personnes plus réelles. Et si tu ne peux pas les sauver, tant pis. Tout a un coût.

— Je ne crois pas à ce concept de personnes « réelles » et « plus réelles ».

— Vraiment ? (Elle eut un sourire peu avenant.) Quand je disparaîtrai de nouveau, mon chéri, je serai sûrement moins réelle que maintenant.

Elle se frotta contre lui, simulant l’acte sexuel ; il détourna la tête, étonné de ressentir pareil dégoût.

Plus tard, après leur réconciliation, elle eut une crise épouvantable, accompagnée de sueurs froides. Elle refusa qu’il la touche :

— Tu devrais partir, je ne suis pas digne de toi, gémit-elle.

Et plus tard, quand elle fut calmée, elle murmura avant de se rendormir :

— Je t’aime tellement, Fiyero, mais tu ne comprends pas : la véritable aberration, c’est d’être né avec un talent ou une inclinaison pour le Bien.

Elle avait raison. Il ne comprenait pas. Il lui essuya le front avec une serviette et resta à son côté. Il y avait du givre sur le vasistas, et ils dormirent sous leurs manteaux d’hiver pour rester au chaud.

Par un bel après-midi, il envoya un paquet de jouets en bois aux couleurs vives pour les enfants, et un collier de pierreries à Sarima pour rentrer dans ses bonnes grâces. Le train de marchandises contournait les Grands Kells par la route du nord. Il ne livrerait pas les cadeaux de la Fête-Lurline à Kiamo Ko avant que le printemps soit bien avancé, mais Fiyero pourrait prétendre les avoir envoyés plus tôt. Si la neige tenait, il serait rentré chez lui alors, faisant nerveusement les cent pas dans les hautes pièces étroites de la forteresse montagnarde, mais peut-être cette agitation serait-elle attribuée aux pensées profondes qui le tourmentaient. Et à juste titre, pourquoi pas ? Sarima serait sûrement en pleine déprime hivernale (à ne pas confondre avec ses humeurs de printemps, son ennui d’été et son affection automnale congénitale). Le collier finirait par lui remonter le moral, au moins un peu.

Il s’arrêta prendre un café dans un établissement juste assez loin des sentiers battus pour être à la fois bohème et cher. La direction s’excusait : le jardin d’hiver, d’habitude chauffé par brasero et plein de fleurs sans prix, avait été le théâtre d’une explosion la veille au soir.

— Le quartier n’est pas sûr, qui l’eût cru ? demanda le patron, en effleurant le coude de Fiyero. Notre Glorieux Magicien devait mettre fin aux troubles : n’était-ce pas là l’objet des couvre-feux ?

Fiyero ne souhaitait pas aborder le sujet, et le patron prit son silence pour de l’approbation.

— J’ai installé quelques tables dans mon salon privé au premier, si cela ne vous dérange pas de vous asseoir à la bonne franquette au milieu de mes bibelots de famille, reprit le patron en précédant Fiyero. Ça devient difficile de trouver de bons Croquignons pour réparer les dégâts. Avec leur tictoc, ils n’ont pas leur pareil. Mais un grand nombre de nos amis du service tertiaire sont revenus à leurs fermes dans l’est. Ils craignent la violence – ils sont si petits pour la plupart, on a l’impression qu’ils la provoquent, pas vrai ? –, tous des pleutres. (Il s’interrompit un instant.) Je vois bien que vous n’avez pas de parents croquignons, je ne vous en parlerais pas en ces termes sinon.

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