Wicked
Chapitre 4
— L’intérieur ne change pas, sauf par choix personnel. Dont tu ne dois pas avoir peur, mais tu dois te méfier.
— Je n’ai pas d’intérieur, dit Elphaba.
— Quelque chose a dit aux abeilles de tuer le cuisinier, dit la princesse, l’œil brillant.
Elphaba pâlit :
— Je n’ai rien dit ! Ça ne peut pas être moi ! Et comment l’avez-vous su ?
— Si, tu l’as fait, à un certain niveau. Tu es une femme forte. Et j’entends les abeilles, tu sais. J’ai l’ouïe fine.
— Je voudrais rester ici avec vous, dit Elphaba. La vie a été très dure. Si vous arrivez à m’entendre alors que je ne m’entends pas – chose que la mère supérieure n’a jamais réussie – vous pouvez m’aider à ne pas faire de mal en ce monde. C’est tout ce que je veux – ne pas nuire.
— Tu as toi-même reconnu que tu as une tâche à accomplir, répondit la princesse.
Elle enroula la trompe autour du visage d’Elphaba, en éprouvant les contours et les vérités.
— Vas-y.
— Pourrai-je vous revenir ? demanda Elphaba.
Mais la princesse ne répondit rien. Elle se fatiguait – c’était une vieille créature, même pour un Éléphant. Sa trompe se balançait comme le pendule d’une horloge. Puis sa grande main-nez s’avança et se posa avec une précision et une assurance merveilleuses sur les épaules d’Elphaba, s’enroulant un peu autour de son cou.
— Écoute-moi, sœur, dit-elle. Rappelle-toi ceci : rien n’est écrit dans les étoiles. Ni celles-ci, ni d’autres. Nul ne contrôle ta destinée.
Elphaba ne répondit rien, tant ce contact la saisissait. Elle recula quand on la congédia, proche de la folie.
Puis le retour à dos de chameau dans les couleurs frissonnantes de l’herbe nocturne : vague, hypnotique, décourageant.
Pourtant, cette nuit avait apporté des bienfaits. Elphaba les avait oubliés, eux aussi – comme tant d’autres choses.
4
Ils quittèrent le campement Scrow, laissant la princesse Nastoya derrière eux. La Caravane de la Piste aux Herbes se déplaçait en cercle vers le nord, décrivant un large arc.
Igo mourut, et fut enfoui dans une dune sablonneuse.
— Que son esprit se dresse et s’envole, dit Elphie à la cérémonie.
Le rafiqi reconnut par la suite avoir cru que l’un des « invités » de la princesse serait sacrifié lors d’un rituel. C’était déjà arrivé. Nastoya, même si elle composait avec ses contradictions, n’était pas au-dessus de toute idée de vengeance. C’était l’honnêteté de Fauchelherbe qui l’avait sauvé, car il représentait un choix évident. Ou peut-être qu’Igo, dont la mort prochaine était sans doute visible pour des yeux non humains, avait suscité la pitié de l’Éléphante.
Les corbeaux étaient agaçants : ils perturbaient les abeilles, chiaient partout sur les chariots, et taquinaient Rabat-Joie. La Glikkun, Raraynee, s’arrêta à un puits, pour faire la connaissance de son futur mari le veuf isolé, et quitta la Caravane. Le nouveau mari édenté avait déjà six enfants sans mère, et ils adoptèrent Raraynee comme des canetons orphelins derrière un chien de ferme. Il ne restait plus que dix voyageurs.
— Nous entrons sur les terres tribales des Arjiki, annonça le rafiqi.
La première bande d’Arjiki s’approcha quelques jours plus tard. Leurs vêtements n’avaient rien de la splendeur de Fiyero, quant aux dessins bleus… ces gens étaient des nomades, des bergers, rassemblant leurs moutons sur les contreforts occidentaux des Grands Kells pour le comptage annuel et, apparemment, la vente à l’est. Pourtant, le cœur d’Elphie bondit à la vue de leur beauté, de leur énergie sauvage, de leur étrangeté. Ce pourrait être un châtiment à l’heure de ma mort, se dit-elle.
Il ne restait plus désormais que deux chariots : dans l’un, le rafiqi, Oatsie, Liir, le garçon, Fauchelherbe, l’entrepreneur, et un mécanicien gillikinais nommé Kowpp. Dans l’autre, Elphie, les abeilles, les corbeaux et Rabat-Joie. Apparemment, elle avait déjà été reconnue comme sorcière. Le déguisement n’était pas entièrement dénué de charme.
Kiamo Ko n’était qu’à une semaine de là.
La Caravane de la Piste aux Herbes repartit vers l’est, se dirigeant vers les passes gris acier des Grands Kells. L’hiver était presque là, et les derniers voyageurs étaient soulagés qu’il n’ait pas encore neigé. Oatsie avait l’intention de prendre ses quartiers d’hiver dans un camp Arjiki, une trentaine de kilomètres plus loin. Au printemps, elle reviendrait à la Cité d’Émeraude, prenant l’itinéraire du nord par Ugabu, puis à travers les collines Pertha de Gillikin. Elphie envisagea d’envoyer un mot à Glinda, si elle était encore là après toutes ces années… mais, incapable de se décider, elle décréta que non.
— Demain, dit Oatsie, nous serons en vue de Kiamo Ko. La forteresse montagnarde du clan dirigeant des Arjiki. Êtes-vous prête, Sœur Elphie ?
Elle la taquinait, mais Elphie n’apprécia pas :
— Je ne suis plus une sœur, je suis une sorcière, dit-elle, en essayant d’envoyer des pensées venimeuses à Oatsie.
Mais Oatsie était plus forte que le cuisinier, apparemment, car elle se contenta de partir en riant.
La Caravane s’arrêta au bord d’un petit lac. Les autres déclarèrent que l’eau en était rafraîchissante, quoique glacée ; Elphie n’en savait rien et ne s’en souciait pas. Mais au milieu se trouvait une île – minuscule, de la taille d’un matelas, où se dressait un arbre dépouillé, semblable à un squelette de parapluie.
Avant qu’Elphaba s’en aperçoive – le crépuscule tombait tôt à cette période de l’année, plus encore dans les montagnes –, Rabat-Joie avait plongé fébrilement dans l’eau, nageant à grand renfort d’éclaboussures jusqu’à l’île, concentré sur un léger mouvement ou une odeur intéressante qu’il avait repérée. Il farfouilla dans les ajoncs ; puis, avec douceur, il referma les dents – son geste le plus lupin – sur le crâne du petit être dans l’herbe.
Elphie ne voyait pas bien, mais cela ressemblait à un bébé.
Oatsie poussa un hurlement, Liir se mit à trembler comme de la gélatine, et Rabat-Joie relâcha sa prise, mais pour mieux la saisir. Il bavait sur les cheveux de la créature.
Impossible de passer l’eau… ce serait la mort assurée.
Mais ses pieds avancèrent d’eux-mêmes…
Ils frappèrent l’eau, mais l’eau frappa en retour.
L’eau devint glace quand elle courut – glace pied à pied tandis qu’elle courait pied à pied. Une plaque argentée se matérialisa instantanément devant elle, en suspension, formant un pont froid pour l’emmener en sûreté jusqu’à l’île…
Où elle put gronder Rabat-Joie, et sauver le bébé, alors qu’elle n’avait pas espéré arriver à temps. Elle ouvrit de force la mâchoire du chien et en sortit la créature, qui frissonnait de froid. Ses yeux noirs et brillants l’observaient, prêts à reprocher, condamner ou aimer.
Les autres furent surpris de le voir, autant qu’ils avaient été surpris par le pont de glace : quelque sortilège, peut être, laissé par un sorcier ou une sorcière de passage. C’était un petit singe… un singe des neiges. Un bébé abandonné par sa mère et sa tribu, ou peut-être perdu par accident ?
Il n’aimait guère Rabat-Joie, mais il apprécia la chaleur du chariot.
Ils dressèrent leur camp à mi-chemin sur les pentes périlleuses de Kiamo Ko. Le château dardait ses arêtes noires sur la roche noire. Elphie le contemplait, perché tel un aigle aux ailes repliées ; ses tours aux toits coniques, son pont-levis et ses mâchicoulis, sa herse et ses meurtrières : tout cela démentait son rôle originel d’ouvrage hydraulique. En dessous de la forteresse, un puissant affluent du fleuve Vinkus déroulait ses méandres ; le Régent d’Ozma avait jadis voulu y construire un barrage et détourner l’eau vers le centre d’Oz – à l’époque où les sécheresses étaient les plus menaçantes. Le père de Fiyero avait pris l’endroit d’assaut après un siège et en avait fait la demeure des princes Arjiki, avant de mourir en laissant la direction du clan à son fils unique, si Elphaba se souvenait bien.
Elle fit son petit bagage ; les abeilles bourdonnaient (leurs mélodies étaient plus amusantes de semaine en semaine, quand elle y prêtait l’oreille) ; Rabat-Joie boudait encore qu’on lui ait refusé sa proie, et les corbeaux qui sentaient le changement refusèrent de dîner. Le singe, appelé Tchiiter à cause du bruit qu’il faisait, bavassait et jacassait à présent qu’il était au chaud et en sécurité.
On se fit des adieux autour du feu de camp, on porta quelques toasts, on exprima même quelques regrets. Le ciel était plus noir qu’il l’avait été : le contraste avec la blancheur des pics enneigés, peut-être. Liir se présenta avec un paquet de vêtements et une espèce d’instrument de musique, et il dit au revoir lui aussi.
— Oh, alors tu t’arrêtes ici ? demanda Elphie.
— Oui, répondit-il, avec toi.
— Avec les corbeaux, avec le singe, avec les abeilles, avec le chien, et avec la Sorcière ? demanda-t-elle. Avec moi ?
— Où est-ce que j’irais ?
— Je n’en sais rien, pour sûr, répondit-elle.
— Je peux m’occuper du chien, dit Liir calmement. Je peux récolter le miel pour toi.
— Cela ne fait aucune différence pour moi, dit Elphaba.
— Entendu, répondit-il, et Liir s’apprêta à entrer dans la maison de son père.
OceanofPDF.com