Wicked
Chapitre 4
Au début du second semestre, alors que Galinda était encore encombrée de la présence d’Elphaba, elle tenta une brève protestation auprès de Mme Morrible. Mais la directrice ne permit aucune modification, aucun réarrangement.
— Ce serait bien trop perturbant pour mes autres jeunes filles, dit-elle. Sauf si vous préférez vous installer au dortoir rose. Mon sens de l’observation aiguisé m’indique que votre Ama Clutch semble surmonter les troubles que vous aviez décrits à notre première rencontre. Peut-être serait-elle capable, désormais, de surveiller quinze jeunes filles ?
— Non, non, dit hâtivement Galinda. Il y a des rechutes de temps à autre, mais je n’en parle pas. Je ne veux pas déranger.
— Comme c’est attentionné, dit Mme Morrible. Soyez bénie, mon enfant. À présent, ma chère, je me demande si nous pourrions prendre un moment, puisque vous êtes venue bavarder, pour discuter de vos projets universitaires à la rentrée prochaine. Comme vous le savez, la deuxième année est celle où nos jeunes filles choisissent leur spécialité. Y avez-vous réfléchi ?
— Fort peu. Sincèrement, je pensais que mes talents apparaîtraient tout seuls et m’indiqueraient clairement la voie des sciences naturelles, des arts, de la sorcellerie ou peut-être même de l’histoire. Je ne me pense pas faite pour le monde ecclésiastique.
— Je ne suis pas étonnée qu’une personne telle que vous ait des doutes, opina M me Morrible, ce qui n’aida guère Galinda. Mais puis-je vous suggérer la sorcellerie ? Vous pourriez y exceller. Je me flatte d’avoir un jugement sûr dans ce domaine.
— Je vais y réfléchir, dit Galinda.
Pourtant, son premier intérêt pour la sorcellerie s’était rapidement dissipé quand elle avait appris quel travail c’était d’apprendre les sortilèges, et pire, de les comprendre.
— Dans l’hypothèse où vous choisiriez la sorcellerie, il serait – je dis bien : il serait – éventuellement possible de vous trouver une nouvelle camarade de chambre, car M lle Elphaba m’a déjà fait part de son intérêt pour les sciences naturelles.
— Oh, alors, je vais certainement accorder la plus grande attention à votre proposition, dit Galinda.
Elle était secrètement déchirée par un conflit interne. Mme Morrible, malgré sa diction d’aristocrate et sa garde-robe fabuleuse, semblait – oh, juste un peu – dangereuse. Comme si son grand sourire public était fait de lumières reflétées sur des lances et des lames, et comme si sa voix profonde masquait le grondement d’explosions lointaines. Galinda avait toujours l’impression de ne pas tout voir. C’était déconcertant, et à la décharge de la jeune fille, elle sentait se déchirer en elle un tissu précieux – son intégrité me ? – quand elle buvait le thé parfait de M Morrible dans son salon.
— Car sa sœur, ai-je cru comprendre, viendra aussi à Shiz, conclut Mme Morrible, quelques minutes et savoureux biscuits plus tard, comme si le silence n’était pas retombé, et je ne peux rien faire pour l’en empêcher. Et cela, si je ne me trompe, serait épouvantable. Cela ne vous plairait pas. La sœur étant ce qu’elle est. Elle passerait sans nul doute beaucoup de temps dans la chambre de Mlle Elphaba, à se faire soigner.
Mme Morrible eut un faible sourire. Une bouffée d’arôme poudré émana de son cou, presque comme si la directrice était capable de produire à volonté une douce fragrance personnelle.
— La sœur étant ce qu’elle est, répéta Mme Morrible d’un air désapprobateur en raccompagnant Galinda à la porte. C’est malheureux, vraiment, mais j’imagine que nous devons toutes nous serrer les coudes dans l’adversité. C’est cela la sororité, n’est-ce pas ?
La directrice prit son écharpe et posa doucement la main sur l’épaule de Galinda. La jeune fille frissonna – avec la certitude que cela n’avait pas échappé à Mme Morrible –, mais la directrice n’en montra rien.
— Mon utilisation du terme « sororité »… Comme c’était ironique ! Trop spirituel. Sur une période suffisamment longue, bien sûr, dans une perspective suffisamment vaste, rien n’est jamais dit ou fait qui ne soit finalement ironique.
Elle étreignit la clavicule de Galinda comme un guidon de bicyclette, presque plus fort qu’il n’était décent pour une femme.
— Nous ne pouvons qu’espérer – ha ha – que la sœur viendra avec ses propres voiles ! Mais ce n’est que dans une année. Entre-temps, nous avons le temps. Réfléchissez à la sorcellerie, voulez-vous ? Vraiment. À présent, au revoir, ma petite, et faites de beaux rêves.
Galinda revint lentement vers sa chambre, se demandant à quoi ressemblait la sœur d’Elphaba pour s’attirer ces remarques perfides sur les voiles. Elle voulut demander à l’intéressée, mais ne sut comment s’y prendre. Elle n’en avait pas le courage.
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