Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 55 sur 70

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Wicked

Chapitre 2

 

Lorsque la nouvelle de la mort prématurée de Nessarose arriva à Kiamo Ko par pigeon voyageur, la Sorcière était plongée dans une sorte d’opération, consistant à coudre les ailes d’un roc mâle à crête blanche sur les muscles dorsaux de sa portée actuelle de singes des neiges. Elphaba avait plus ou moins amélioré sa procédure, après des années d’échecs répugnants et hideux, lorsque tuer l’animal souffrant semblait le seul acte miséricordieux. Les vieux manuels de sciences naturelles de Fiyero, datant du professeur Nikidik, avaient fourni quelques indications. Le Grimoire l’avait aussi aidée, quand elle le lisait correctement. Elphaba avait trouvé des sorts pour convaincre les nerfs axillaires de se tourner vers le ciel plutôt que vers les arbres. Et une fois qu’elle y parvint, les singes ailés semblèrent assez contents de leur sort. Elle n’avait pas encore vu de femelle produire un bébé ailé, mais elle l’espérait toujours.

En tout cas, ils s’étaient mieux adaptés au vol qu’au langage. Tchiiter, désormais patriarche de la ménagerie du château, avait plafonné aux monosyllabes, et ne semblait toujours pas avoir une idée claire de ce qu’il disait.

C’était Tchiiter, en fait, qui avait apporté la lettre du pigeon dans la salle d’opération d’Elphaba. La Sorcière lui avait dit de tenir le bistouri à fascias le temps qu’elle déplie la page. Dans son court message, Carapace lui parlait de la tornade et l’informait du service à la mémoire de Nessarose, qui était prévu quelques semaines plus tard, dans l’espoir qu’Elphaba reçoive ce message à temps.

Elphaba posa la lettre et se remit au travail, écartant chagrin et regrets. C’était une affaire délicate, l’attachement des ailes, et le sédatif qu’elle avait administré à ce singe ne durerait pas toute la matinée. « Tchiiter, il est temps d’aller aider Nounou au rez-de-chaussée, et trouve-moi Liir si tu peux, pour l’avertir que je dois lui parler au déjeuner », dit-elle entre ses dents, vérifiant de nouveau ses schémas pour s’assurer que les groupes de muscles étaient correctement disposés.

Si Nounou parvenait à descendre au salon une fois par jour, c’était désormais une réussite. « C’est ça mon travail, ça et dormir, et Nounou le fait très bien », disait-elle tous les midis quand elle arrivait, affamée après ces efforts dans l’escalier. Liir sortait le pain, le fromage et parfois une escalope froide, qu’ils chipotaient tous les trois, généralement en silence, avant de filer à leurs corvées de l’après-midi.

Liir avait quatorze ans, et il insista pour accompagner la Sorcière à Colwen.

— Je ne suis jamais allé nulle part, sauf la fois avec les soldats, se plaignit-il. Tu ne me laisses jamais rien faire, rien.

— Quelqu’un doit rester pour s’occuper de Nounou, dit la Sorcière. Inutile d’en discuter davantage.

— Tchiiter peut le faire.

— Non. Il perd la mémoire, et entre lui et Nounou, ils mettraient le feu au château. Non, il n’y a pas à en discuter, Liir, tu ne viens pas. D’ailleurs, je vais devoir voyager sur mon balai, pour arriver à temps.

— Tu ne me laisses jamais rien faire.

— Tu peux faire la lessive.

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

— Pourquoi il se plaint encore, ma chérie ? demanda Nounou d’une voix forte.

— Rien, dit la Sorcière.

— Qu’est-ce que tu dis ?

— Rien !

— Tu ne vas pas lui dire ? demanda Liir. Elle a aidé à élever Nessa, non ?

— Elle est trop vieille, elle n’a pas besoin de savoir. Elle a quatre-vingt-cinq ans, ça ne fera que la bouleverser.

— Nounou, dit Liir, Nessie est morte.

— Tais-toi, gosse inutile, avant que je t’opère des testicules à coups de pied.

— Nessie est quoi ? hurla Nounou en le regardant de ses yeux chassieux.

— Morte mort meurs, chantonna Tchiiter.

— Elle est quoi ?

— Nessie est MORTE, répéta Liir.

Nounou commença à pleurer avant même d’avoir la confirmation.

— Est-ce que c’est possible, Elphie ? Ta sœur est morte ?

— Liir, tu me répondras de ça, grinça la Sorcière. Oui, Nounou, je ne peux pas te mentir. Il y a eu une tempête et un bâtiment s’est effondré. Elle est partie très paisiblement, à ce qu’on dit.

— Elle est allée droit dans le giron de Lurline, sanglota Nounou. Le char doré de Lurline est venu la chercher. (D’un geste inexplicable, elle tapota le morceau de fromage sur son assiette. Puis elle beurra sa serviette et en prit une bouchée.) Quand est-ce qu’on va à l’enterrement ?

— Tu es trop vieille pour voyager, chère Nounou. Je partirai dans quelques jours. Liir restera pour s’occuper de toi.

— Non, dit Liir.

— C’est un bon garçon, dit Nounou, mais pas autant que Nessarose. Oh, triste jour ! Liir, je prendrai mon thé dans ma chambre, je ne peux pas rester à te parler comme si rien n’était arrivé.

Nounou se leva péniblement, en s’appuyant sur la tête de Tchiiter qui lui était dévoué.

— Tu sais, ma chérie, dit-elle à la Sorcière, ce garçon n’est pas assez grand pour s’occuper de moi, je pense. Et si on attaque encore le château ? Rappelle-toi ce qui est arrivé la dernière fois que tu es partie.

Elle fit une petite moue accusatrice.

— Nounou, la milice Arjiki garde cet endroit jour et nuit. L’armée du Magicien est bien cantonnée au bourg de Rouge Moulin, dans la vallée. Elle n’a aucune intention de quitter ce refuge pour risquer d’être décimée dans les cols – pas après ce qu’ils ont fait. C’était ça leur plan, leur escarmouche. Maintenant, ils montent la garde, c’est tout. Ils se tiennent aux avant-postes pour signaler une invasion ou des troubles chez les clans des montagnes. Tu le sais. Tu n’as rien à craindre.

— Je suis trop vieille pour être enchaînée comme la pauvre Sarima et sa famille, dit Nounou. Et comment tu pourrais me sauver, si tu n’as pas pu les sauver, eux ?

— Je travaille encore là-dessus, chuchota la Sorcière à l’oreille gauche de Nounou.

— Sept ans. Quelle opiniâtreté. À mon avis, ils pourrissent dans une fosse commune, depuis ces sept longues années. Liir, tu dois rendre grâce à Lurline de ne pas les avoir accompagnés.

— J’ai essayé de les sauver, répondit Liir avec entêtement.

Dans sa tête, il avait rejoué cette expédition pour se donner un rôle plus héroïque. Ce n’était pas le désir d’être en compagnie de soldats, se racontait-il, non, c’était une tentative courageuse de sauver la famille ! En fait, par bonté, le commandant Palourde avait fait ligoter Liir dans un sac avant de l’abandonner dans une grange, pour ne pas avoir à l’incarcérer avec les autres. Le commandant n’avait pas compris que Liir était un bâtard de Fiyero, car Liir lui-même l’ignorait.

— Oui, c’est un bon garçon, dit Nounou à présent distraite de ces tristes nouvelles, revenant au souvenir viscéral de la tragédie passée. Bien sûr que j’ai fait ce que j’ai pu, mais Nounou était une vieille femme même alors. Elphie, tu crois qu’ils sont morts ?

— Je n’ai rien pu apprendre, dit la Sorcière pour la dix millième fois. Est-ce qu’ils ont été expédiés à la Cité d’Émeraude, ou assassinés, je l’ignore. Tu le sais bien, Nounou. J’ai payé des gens. J’ai espionné. J’ai embauché des hommes pour suivre toutes les pistes. J’ai écrit à la princesse Nastoya des Scrow pour lui demander conseil. J’ai passé une année à étudier le moindre indice inutile. Tu le sais, enfin. Ne me torture plus avec le souvenir de mon échec.

— L’échec était le mien, j’en suis sûre, dit Nounou paisiblement (ils savaient tous qu’elle ne le pensait pas une minute). J’aurais dû être plus jeune et plus vigoureuse. J’aurais dit à ce commandant Palourde ce que je pensais de lui ! Et Sarima est partie, maintenant, partie, et ses sœurs aussi. Ce n’est pas vraiment notre faute, conclut-elle avec hypocrisie, en foudroyant la Sorcière du regard. Tu devais aller quelque part, donc tu es partie ; qui peut te critiquer pour ça ?

Mais l’image de Sarima enchaînée, Sarima en cadavre pourrissant, refusant encore à la Sorcière son pardon pour la mort de Fiyero – cela brûlait comme de l’eau.

— Arrête, vieille harpie ! s’écria la Sorcière. Serai-je donc flagellée jusque dans mon foyer ? Va prendre ton thé, démon.

La Sorcière s’assit enfin et pensa à Nessarose, à ce qui risquait d’arriver. La Sorcière avait essayé de se tenir à l’écart des affaires politiques, mais elle savait qu’un changement de gouvernement au pays Croquignon pouvait déséquilibrer les choses – peut-être dans un sens positif. Elle éprouvait une gaieté coupable à la mort de sa sœur.

Elle fit une liste des affaires à prendre avec elle pour aller au service funèbre. Tout d’abord, une page du Grimoire. Dans sa chambre, elle consulta l’énorme volume moisi, et arracha finalement une page particulièrement mystérieuse. Les lettres continuaient à se tortiller sous ses yeux, se mêlant et se démêlant, pareilles à une colonie de fourmis. Chaque fois qu’Elphaba regardait le livre, le sens pouvait apparaître sur une page qui, un jour plus tôt, était couverte de pattes de mouche illisibles ; et parfois, le sens disparaissait pendant sa lecture. Elle demanderait à son père, qui, avec sa sainte vision, discernerait mieux la vérité.