Wicked
Chapitre 5
Quelques minutes plus tard, Elphaba se détendit :
— Cette créature tictoc travaille à Crage Hall. Je crois qu’elle s’appelle Grommetic. En général, elle vit dans l’ombre de Mme Morrible, comme un petit chien transi d’amour. Je ne crois pas qu’elle m’ait vue.
Mais elle était trop nerveuse pour poursuivre la conversation ; lorsqu’elle se fut assurée que tout le monde connaissait sa prochaine mission, l’équipe se dispersa dans les rues embrumées.
5
Deux semaines avant que Briscoe Hall rouvre pour le nouveau semestre, Avaric rentra de sa demeure, le siège du margrave de Dix Prairies. Bronzé par les loisirs d’été, il était avide d’amusements. Il se moqua de Boq pour avoir sympathisé avec des étudiants des Trois Reines, et en d’autres circonstances, Boq aurait probablement mis fin à sa nouvelle alliance avec Crope et Tibbett. Mais ils étaient à présent tous impliqués dans les recherches du professeur Dillamond, et Boq supporta donc les plaisanteries d’Avaric.
Elphaba remarqua un jour qu’elle venait de recevoir une lettre de Galinda, en villégiature au lac Chorge avec ses amies.
— Je n’y crois pas, elle m’a proposé de prendre une voiture et de venir lui rendre visite pour le week-end, dit Elphaba. Elle doit s’ennuyer à mourir avec ces filles de la haute.
— Mais elle est de la haute elle-même, comment pourrait-elle s’ennuyer ? demanda Boq.
— Ne me demande pas d’expliquer les gradations au sein de leur cercle, mais je soupçonne notre demoiselle Galinda de ne pas être autant de la haute qu’elle le laisse paraître.
— Eh bien, Elphie, quand pars-tu ?
— Jamais. Mon travail est trop important.
— Montre-moi la lettre.
— Je ne l’ai pas ici.
— Apporte-la-moi.
— Qu’est-ce que tu as derrière la tête ? demanda Elphaba.
— Peut-être qu’elle a besoin de toi. Elle en donne toujours l’impression.
— Elle, avoir besoin de moi ? fit Elphaba dans un grand rire rauque. Bon, je sais que tu t’es amouraché d’elle et je m’en sens en partie responsable. Je te montrerai la lettre la semaine prochaine. Mais je n’irai pas la retrouver rien que pour te donner des frissons par procuration, Boq. Amis ou pas.
La semaine suivante, elle dévoila la lettre :
Ma chère mademoiselle Elphaba,
Je vous écris à l’invitation de mes hôtesses, les demoiselles Pfannee
de Pfann Hall et Shenshen du Clan Minkos. Nous passons un été
adorable au lac Chorge. L’air est calme et doux et tout est vraiment
agréable. Si vous vouliez nous rendre visite trois ou quatre jours,
avant la rentrée, nous savons que vous avez travaillé dur tout l’été et
donc… Un petit changement ? Si vous souhaitez venir, inutile d’écrire
pour le confirmer. Arrivez par diligence à Vaunéant puis finissez à
pied ou prenez un fiacre, ce n’est qu’à deux ou trois kilomètres par le
pont. La maison est adorable, couverte de roses et de lierre, elle
s’appelle « Caprice dans Ses Pins ».
Qui n’en tomberait pas amoureux ! J’espère vraiment que vous
pourrez venir ! Je l’espère d’autant plus que j’ai des raisons que je
n’ose vous écrire. Je ne peux vous conseiller sur les chaperons, car
Ama Clutch est déjà là ainsi qu’Ama Clipp et Ama Vimp. Vous avez
le choix. Nous espérons de longues heures de conversation amusante.
Votre amie affectionnée pour toujours,
Mademoiselle Galinda
Des Arduenna des Hautes Terres
Midi, 33e Haut-Été,
Au « Caprice dans les Pins »
— Mais tu dois y aller ! s’écria Boq. Regarde comment elle t’écrit !
— Elle écrit comme quelqu’un qui n’écrit pas très souvent, remarqua Elphaba.
— « J’espère vraiment que vous pourrez venir », écrit-elle. Elle a besoin de toi, Elphie. J’insiste pour que tu y ailles !
— Ah vraiment ? Pourquoi tu n’y vas pas, toi ? répliqua Elphaba.
— Je peux difficilement le faire sans avoir été invité.
— Eh bien, ce n’est pas difficile. Je vais lui écrire pour lui demander de t’inviter, dit Elphaba en prenant un crayon dans sa poche.
— Pas de condescendance avec moi, mademoiselle Elphaba, dit Boq d’un ton sévère. C’est une affaire sérieuse.
— L’amour t’aveugle. Et je n’aime pas que tu me redonnes du « mademoiselle Elphaba » pour me punir de ne pas être d’accord avec toi. D’ailleurs, je ne peux pas y aller. Je n’ai pas de chaperon.
— Je serai ton chaperon.
— Ah ! Comme si Mme Morrible allait laisser faire !
— Eh bien… eh bien… (Boq hésita)… et mon ami Avaric ? C’est le fils d’un margrave. D’une pureté immaculée par la seule vertu de son rang. Même M me Morrible reculerait devant le fils d’un margrave.
— Mme Morrible ne reculerait pas devant un ouragan. D’ailleurs, as-tu seulement pensé à moi ? Je n’ai pas envie de voyager avec cet Avaric.
— Elphie, dit Boq, tu me dois un service. Je t’ai aidée tout l’été, et j’ai persuadé Crope et Tibbett de t’aider aussi. Maintenant, il faut me payer en retour. Tu demandes quelques jours de congé au professeur Dillamond, et j’irai demander à Avaric, qui crève d’envie de bouger. Nous irons au lac Chorge tous les trois. Avaric et moi prendrons une chambre dans une auberge, et nous ne resterons que très peu de temps… le temps de s’assurer que tout va bien pour Mlle Galinda.
— C’est toi qui m’inquiètes, pas elle, dit Elphaba, et Boq vit qu’il avait gagné.
Mme Morrible ne voulut pas confier Elphaba à Avaric.
— Votre cher père ne me le pardonnerait jamais, dit-elle. Mais je ne suis pas l’Horrible Morrible que vous pensez. Oh oui, je connais les petits noms que vous me donnez, mademoiselle Elphaba. Comme c’est amusant et juvénile ! Je m’inquiète de votre bien-être. Et avec tout votre travail de cet été, je vois que, comment dirais-je, vous avez viré au vert-de-gris ? Je vous proposerai donc un compromis. À condition que vous convainquiez maîtres Avaric et Boq de voyager avec vous en compagnie de mon cher Grommetic, que je confierai à vos bons soins et réciproquement, j’autoriserai votre petite sortie d’été.
Elphaba, Boq et Avaric voyageaient dans la diligence, et Grommetic sur le toit, avec les bagages. Elphaba croisait de temps en temps le regard de Boq et faisait la grimace, mais elle ignorait Avaric, pour qui elle avait éprouvé une antipathie immédiate.
Quand il eut fini de remplir ses bulletins de paris pour les courses, Avaric taquina Boq sur ce voyage :
— Quand je suis parti cet été, j’aurais dû savoir que tu gémissais dans les tourments de l’amour ! Tu avais pris un air grave, ce qui m’a abusé. Je croyais que c’était au moins de la consomption. Tu aurais vraiment dû m’accompagner le soir d’avant mon départ ! Une visite au Club de Philosophie, voilà exactement ce que le docteur t’aurait prescrit.
Boq fut mortifié que l’on mentionne un tel lieu de perdition devant une femme. Mais Elphaba ne sembla nullement choquée. Peut-être ignorait-elle de quoi il s’agissait. Boq tenta de détourner la conversation.
— Tu ne connais pas Mlle Galinda, mais tu la trouveras charmante, dit-il. Je te le garantis.
Et elle te trouvera sans doute charmant aussi, pensa-t-il, un peu tard. Mais il était même prêt à prendre ce risque, si c’était le prix pour aider Galinda à se tirer d’une situation délicate.
Avaric considérait Elphaba avec mépris :
— Mademoiselle Elphaba, dit-il d’un ton solennel, votre nom indique-t-il que vous avez du sang elfique ?
— Quelle idée originale, répondit Elphaba. Si c’était le cas, mes membres seraient aussi cassants que des pâtes non cuites, et se briseraient au moindre contact. Souhaitez-vous essayer ? (Elle lui tendit un avant-bras vert comme une baie de printemps.) Je vous en prie, que nous puissions régler cette question une fois pour toutes. Nous conclurons que la force nécessaire pour casser mon bras – par opposition aux autres bras que vous avez cassés – est proportionnelle à la quantité relative de sang humain par rapport au sang elfique coulant dans mes veines.
— Je ne vous toucherai certainement pas, dit Avaric, se débrouillant pour faire passer plusieurs messages dans cette réponse.
— L’elfe en moi est en émoi, répondit Elphaba. Si vous m’aviez démembrée, j’aurais été renvoyée à Shiz en petits morceaux, ce qui m’aurait épargné l’ennui de ces vacances forcées. Et de cette compagnie.
— Oh, Elphie, soupira Boq. Ce n’est pas un bon début, tu sais.
— Moi, je pense que c’est formidable, répondit Avaric d’un air furieux.
— Je ne pensais pas que l’amitié exigeait de tels sacrifices, dit sèchement Elphaba à Boq. J’étais mieux avant.
L’après-midi tirait à sa fin quand ils arrivèrent à Vaunéant et s’arrêtèrent à l’auberge, avant de continuer à pied le long du lac jusqu’à Caprice dans les Pins.
Deux femmes d’un certain âge étaient assises sous le portique au soleil, écossant des haricots. Celle que Boq reconnut était Ama Clutch, le chaperon de Galinda ; l’autre devait être celle de Mlle Shenshen ou Pfannee. Elles sursautèrent en voyant la procession remonter l’allée et Ama Clutch se pencha, les haricots tombant de son tablier.
— Eh bien ça, alors ! dit-elle, c’est mademoiselle Elphie en personne. Par la barbe de mon oncle ! Pas possible.
Elle se mit debout et prit Elphaba dans ses bras. Cette dernière resta raide comme une statue de plâtre.
— Donnez-nous une minute pour reprendre notre souffle, mes canards, dit Ama Clutch. Mais bonté divine du ciel, que faites-vous ici, mademoiselle Elphaba ? Ce n’est pas possible.
— J’ai été invitée par Mlle Galinda, dit Elphaba, et mes compagnons ont insisté pour venir avec moi. Je me suis donc trouvée obligée d’accepter.
— Je ne sais rien de cela, dit Ama Clutch. Mademoiselle Elphaba, laissez-moi prendre ce gros réticule et vous trouver des affaires propres. Vous devez être fatiguée par le voyage. Vous, messieurs, vous dormirez au village, bien sûr. Mais pour l’instant, les jeunes filles sont au pavillon d’été, au bord du lac.
Les voyageurs empruntèrent un sentier jalonné de marches de pierre aux endroits les plus pentus. Grommetic mettait plus de temps à les franchir et resta en arrière, car personne ne souhaitait aider une créature à la peau si dure et aux pensées si mécaniques. Contournant le dernier buisson de houx, ils atteignirent le pavillon.
C’était un squelette de maison en poutres brutes, ses six côtés ouverts à tous les vents, avec un treillis de ramures en arabesques, face à l’immense champ bleu du lac Chorge. Les filles étaient assises sur les marches ou dans des fauteuils d’osier, et Ama Clipp était plongée dans un ouvrage impliquant trois aiguilles et de nombreuses couleurs.
— Mademoiselle Galinda ! s’écria Boq, qui avait besoin d’être le premier à se faire entendre.
Les filles levèrent la tête. Dans leurs robes d’été évanescentes, sans corset ni arceau, elles ressemblaient à des oiseaux prêts à s’égailler.
— Sainte terreur ! s’écria Galinda, bouche bée. Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je ne suis pas présentable ! couina Shenshen, attirant l’attention sur ses pieds nus et ses chevilles pâles.
Pfannee se mordit un coin des lèvres, tâchant de transformer son ricanement en sourire de bienvenue.
— Je ne reste pas longtemps, dit Elphaba. Au fait, les filles, je vous présente maître Avaric, descendant du margrave de Dix Plaines, du Gillikin. Et voici maître Boq, du pays Croquignon. Ils étudient tous deux à Briscoe Hall. Maître Avaric, comme si vous ne l’aviez pas déjà reconnue au visage éperdu d’amour de maître Boq, voici M lle Galinda des Arduenna, ainsi que Mlles Shenshen et Pfannee, qui sauront vous exposer leurs pedigrees à la perfection.
— Mais comme c’est enchanteur, et comme c’est coquin, dit Shenshen. Mademoiselle Elphaba qui-ne-nous-donnerait-même-pas-l’heure, vous vous êtes rachetée à jamais par cette agréable surprise. Comment allez-vous, messieurs ?
— Mais…, bafouilla Galinda, pourquoi êtes-vous ici ? Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Je suis ici parce que j’ai eu la bêtise de parler de votre invitation à maître Boq, qui l’a interprétée comme un signe du Dieu Innommé.
En entendant cela, Mlle Pfannee n’y tint plus et tomba par terre, se tordant de rire.
— Comment, dit Shenshen, comment ?
— Mais de quelle invitation parlez-vous ? demanda Galinda.
— Je n’ai pas besoin de vous la montrer, dit Elphaba. (Pour la première fois depuis que Boq la connaissait, elle semblait hésiter.) Je n’ai sûrement pas besoin de la sortir…
— Je crois qu’on m’a joué un tour pour m’humilier, grinça Galinda en foudroyant du regard Pfannee toujours à terre. M’humilier pour le plaisir. Ce n’est pas drôle, mademoiselle Pfannee ! Je pourrais presque… vous donner un coup de pied !
À cet instant précis, Grommetic sortit enfin du buisson de houx. À la vue de cette chose cuivrée stupide, vacillant au bord d’une marche de pierre, Shenshen s’effondra contre une colonne et partit du même fou rire que Pfannee. Même Ama Clipp sourit en rangeant ses affaires.
— Mais que se passe-t-il ? demanda Elphaba.
— Vous êtes donc née pour me harceler ? lui demanda Galinda en pleurs. Ai-je requis votre compagnie ?
— Arrêtez, dit Boq. Arrêtez, mademoiselle Galinda. Pas un mot de plus, je vous en prie. Vous n’êtes plus vous-même.
— C’est… moi… qui ai écrit… la lettre…, hoqueta Pfannee entre deux crises de rire.
Avaric gloussa et Elphaba écarquilla les yeux, un peu dans le vague.
— Vous voulez dire que vous ne m’avez pas écrit pour m’inviter ? demanda Elphaba à Galinda.
— Grands dieux, non ! dit Galinda. (Malgré sa colère, elle commençait à retrouver son calme même si, pour Boq, le mal était fait.) Ma chère mademoiselle Elphaba, je n’aurais jamais rêvé de vous exposer aux tours stupides et cruels que ces filles se jouent, ou me jouent, par simple amusement. D’ailleurs, votre place n’est pas ici.
— Mais j’ai bel et bien été invitée, insista Elphaba. Mademoiselle Pfannee, c’est vous qui avez écrit cette lettre au lieu de Mlle Galinda ?
— Et vous avez gobé ! s’étrangla Pfannee.
— Eh bien, vous êtes chez vous et j’accepte votre invitation, même si elle était fausse, dit Elphaba d’une voix neutre, en regardant Pfannee qui plissait les yeux. Je vais défaire mes bagages.
Là-dessus, elle partit d’un bon pas. Seul Grommetic la suivit. L’air se chargea de non-dits. Peu à peu, l’hystérie de Pfannee se calma, elle haleta et grogna encore un peu, puis se tut, vaporeuse et débraillée sur le sol dallé du pavillon.
— Pas besoin de m’écraser avec vos grands airs, dit-elle enfin. C’était pour rire.
Elphaba resta dans sa chambre toute la journée. Galinda fit des allers et retours puis lui apporta un dîner. Parfois, elle restait quelques minutes. Les garçons partirent donc nager et canoter sur le lac avec les filles. Boq tenta de susciter en lui un intérêt pour Shenshen ou Pfannee, qui étaient certainement bien coquettes. Mais toutes deux semblaient sous le charme d’Avaric.
Enfin, Boq coinça Galinda sur la terrasse et la supplia de lui parler. Elle accepta, retrouvant ses manières modestes, et ils s’assirent sur une balancelle, non loin l’un de l’autre.
— Je suppose que c’est ma faute, j’aurais dû deviner la ruse, dit Boq. Elphie n’avait guère envie d’accepter cette invitation. Je lui ai forcé la main.
— Qu’est-ce que cet « Elphie » ? demanda Galinda. Où sont les bonnes manières cet été, je vous le demande ?
— Nous sommes devenus amis.
— Cela, je l’avais compris. Pourquoi l’avez-vous obligée à accepter une invitation ? Ne saviez-vous pas que je n’aurais jamais écrit une chose pareille ?
— Comment l’aurais-je su ? Vous êtes camarades de chambre.
— Par ordre directorial de Mme Morrible, non par choix ! Que cela soit bien clair !
— Je ne sais pas. Vous semblez vous entendre.
Galinda prit un air dédaigneux… mais qui semblait s’adresser à elle-même.
Boq reprit :
— Si vous avez été aussi épouvantablement humiliée, pourquoi ne partez-vous pas ?
— Je le ferai peut-être. J’y songe. Elphaba dit que partir, c’est reconnaître sa défaite. Pourtant, si elle sort de sa cachette et commence à traîner avec vous autres – et moi –, la plaisanterie deviendra intolérable. Elles ne l’aiment pas, expliqua-t-elle.
— Vous non plus, il me semble ! dit Boq dans un chuchotement furieux.
— C’est différent, j’en ai parfaitement le droit, répliqua Galinda. Je suis obligée de la supporter ! Et tout ça parce que mon imbécile d’Ama a marché sur un clou rouillé à la gare de Frottica et raté la réunion d’arrivée ! Toute ma carrière universitaire partie en fumée, à cause de la négligence de mon Ama ! Quand je serai ensorceleuse, je me vengerai d’elle !
— Vous pourriez dire qu’Elphaba nous a réunis, murmura Boq. Je suis proche d’elle donc je suis plus proche de vous.