Wicked
Chapitre 2
— Toutes ces dispositions sont extrêmement inhabituelles, disait Mme Morrible, mais nous ne disposons pas de tout l’espace qu’il faudrait pour pallier les particularités de nos étudiantes, hélas. Nous laisserons ensemble mesdemoiselles Elphaba et Glinda – c’est « Glinda » maintenant, ma chère ? Comme c’est original – nous laisserons ces deux vieilles amies comme elles sont, et vous, mademoiselle Nessarose, nous vous installerons avec votre Nounou dans la chambre voisine, celle qu’occupait votre pauvre vieille Ama Clutch. L’endroit est petit, mais considérez-le plutôt comme intime.
— Mais… et quand Ama Clutch sera-t-elle guérie ? demanda Glinda.
— Oh, ma chère, répondit Mme Morrible, quelle confiance ont les jeunes gens ! C’est touchant, vraiment. (Elle reprit d’une voix plus dure.) Vous m’aviez déjà parlé de cet état inhabituel et de ses rechutes régulières. Je ne peux que supposer qu’il s’est dégradé pour devenir permanent. (Elle mâcha un biscuit lentement, comme un poisson, gonflant et creusant les joues tel le cuir d’un soufflet.) Bien sûr, nous pouvons tous garder espoir. Mais guère plus, je le crains.
— Et nous pouvons prier, ajouta Nessarose.
— Oh, oui, ça, certainement. Cela va sans dire chez les personnes bien élevées, mademoiselle Nessarose, ajouta la directrice.
Boq vit Nessarose et Elphaba rougir toutes les deux. Glinda se fit excuser et sortit. L’accès de panique qu’il ressentait habituellement lorsqu’elle partait fut tempéré à l’idée qu’il la verrait la semaine suivante en sciences naturelles, car, avec les nouvelles interdictions d’embauche d’Animaux, les institutions universitaires avaient décidé de dispenser des cours magistraux à tous les étudiants en même temps. Boq verrait Glinda à la première leçon mixte jamais donnée à Shiz. Il avait hâte.
Pourtant, elle avait changé. Elle avait manifestement changé.
2
Glinda avait changé, en effet. Elle-même s’en rendait compte. Elle était arrivée à Shiz, petite personne vaine et sotte, et se retrouvait désormais dans un nœud de vipères. C’était peut-être sa faute. Elle avait inventé une maladie ridicule à Ama Clutch, et voilà que la gouvernante en était frappée. Était-ce la preuve de son don inné pour la sorcellerie ? Glinda choisit de se spécialiser dans cette matière cette année-là, et accepta comme une punition que M me Morrible ne change pas sa camarade de chambre comme promis. Glinda ne s’en souciait plus. Comparées à la mort du professeur Dillamond, bien des choses semblaient désormais insignifiantes.
Mais elle ne faisait pas non plus confiance à Mme Morrible. Glinda n’avait répété à personne son mensonge grotesque. Désormais, elle ne laisserait plus à la directrice la moindre prise sur sa vie. En outre, Glinda n’avait toujours pas le courage de confesser à quiconque son crime involontaire. Tandis qu’elle se tourmentait, Boq, cette agaçante petite puce, tournait autour d’elle pour attirer son attention. Elle se repentait de l’avoir laissé l’embrasser. Quelle erreur ! Enfin, tout cela était derrière elle maintenant, ce vacillement au bord du gouffre social. Elle avait percé à jour les demoiselles Pfannee, et cetera pour ce qu’elles étaient – des snobs superficielles et égoïstes – et elle ne voulait plus rien à voir à faire avec elles.
Ainsi Elphaba, qui ne représentait plus un danger pour sa vie sociale, avait tout le potentiel pour devenir une véritable amie. À condition que sa poupée cassée de petite sœur ne l’accapare pas trop. Glinda dut faire preuve d’insistance pour qu’Elphaba accepte de parler d’elle. Glinda avait souhaité se préparer à son arrivée et à l’élargissement de son cercle.
— Elle est née à Colwen, quand j’avais à peu près trois ans, lui avait appris Elphaba. Ma famille était revenue là-bas pour un court séjour. C’était l’une de ces périodes de sécheresse intense. Notre père nous a dit par la suite, après la mort de notre mère, que la naissance de Nessarose avait coïncidé avec une remontée d’eau dans les puits du voisinage. Il y avait eu des danses païennes et un sacrifice humain.
Glinda regarda fixement Elphaba, qui semblait à la fois désinvolte et réticente.
— Un ami de mes parents, un souffleur de verre Quadling. La foule, excitée par des Plaideptes et par une horloge prophétique, lui est tombée dessus et l’a tué. Un homme appelé Cœur de Tortue.
Les mains crispées sur ses chaussures noires d’occasion, Elphaba reprit, les yeux rivés au sol :
— Je crois que c’est à cause de ça que mon père et ma mère sont devenus missionnaires chez les Quadling, et qu’ils ne sont jamais revenus à Colwen ou au pays Croquignon.
— Mais ta mère est morte en couches ? demanda Glinda. Comment a-t-elle pu devenir missionnaire ?
— Elle n’est pas morte cette fois-là, mais cinq ans plus tard, dit Elphaba en détournant le regard, comme si cette histoire la gênait. Elle est morte à la naissance de notre frère cadet. Mon père le nomma Carapace, en l’honneur de Cœur de Tortue, j’imagine. Et donc, Carapace, Nessarose et moi avons vécu la vie d’enfants nomades, nous baladant de camp Quadling en camp Quadling avec Nounou et Frex, notre père. Il prêchait, Nounou nous faisait la classe et nous élevait et entretenait ce qui nous servait de logis. Pendant ce temps, les hommes du Magicien d’Oz commençaient à assécher les marécages pour atteindre les gisements de rubis.
» Cela n’a jamais marché, bien sûr. Ils ont chassé les Quadling et les ont tués, en les rassemblant dans des camps pour leur propre protection avant de les faire mourir de faim. Ils ont pillé les marais, raflé les rubis et disparu. Mon père en a perdu la boule. Il n’y avait jamais eu assez de rubis pour que cela en vaille la peine ; nous n’avons toujours pas de canaux pour amener cette eau légendaire du Vinkus en terre croquignonne, à l’autre bout du pays. Quant à la sécheresse, après quelques répits prometteurs, elle a repris de plus belle. Les Animaux sont rappelés sur les terres de leurs ancêtres, c’est une ruse pour donner aux paysans l’impression qu’ils contrôlent au moins quelque chose. Il s’agit d’une marginalisation systématique des populations, Galinda ; tels sont les plans du Magicien.
— Nous parlions de ton enfance, dit Glinda.
— Eh bien, c’est ça, tout ça en fait partie. On ne peut pas séparer la vie privée de la politique, dit Elphaba. Tu veux savoir ce qu’on mangeait ? À quoi on jouait ?
— Je veux savoir à quoi ressemble Nessarose, et Carapace aussi.
— Nessarose est une semi-invalide à forte tête, dit Elphaba. Elle est très intelligente, et se croit sanctifiée. Elle a hérité du goût de mon père pour la religion. Elle ne sait pas s’occuper des autres parce qu’elle n’a jamais appris à s’occuper d’elle-même. Elle en est incapable. Mon père m’a forcée à la materner pendant presque toute mon enfance. Ce qu’elle fera à la mort de Nounou, je me le demande. Je devrai de nouveau m’occuper d’elle, j’imagine.
— Oh, quelle abominable perspective, dit Glinda sans même y penser.
Mais Elphaba se contenta de hocher tristement la tête :
— Tout à fait d’accord.
— Et pour Carapace…, reprit Glinda, se demandant quelle nouvelle blessure elle allait rouvrir.
— Mâle, blanc et entier, dit Elphaba. Il a une dizaine d’années maintenant, je dirais. Il restera à la maison pour s’occuper de notre père. C’est un gamin, comme les autres gamins. Un peu limité, peut-être, mais il n’a pas eu les mêmes avantages que nous.
— Comment cela ?
— Même si cela n’a pas duré, nous avons eu une mère. Une femme tète en l’air, alcoolique, imaginative, hésitante, désespérée, courageuse, entêtée, présente. Nous l’avions. Melena. Carapace n’a eu que Nounou, qui a fait de son mieux.
— Et qui était le préféré de ta mère ? demanda Glinda.
— Ça, je ne peux pas dire, répondit Elphaba d’un air détaché. Carapace, je suppose, puisque c’est un garçon. Mais elle est morte sans l’avoir vu, elle n’a donc même pas eu cette petite consolation.
— Et le préféré de ton père ?
— Oh, ça, c’est facile, dit Elphaba en bondissant pour prendre ses livres sur son étagère, prête à filer pour couper court à la conversation. C’est Nessarose. Tu comprendras pourquoi quand tu la verras. C’est la préférée de tout le monde.
Elle s’enfuit de la chambre en agitant sa main verte dans un bref au revoir.
Glinda n’était pas sûre de préférer la sœur d’Elphaba. Nessarose semblait si exigeante. Nounou était aux petits soins, et Elphaba proposait sans cesse des améliorations pour que tout soit parfait. « Tire les rideaux comme ça, pas comme ça, pour protéger du soleil la jolie peau de Nessarose. On peut monter un peu la lampe à huile pour que Nessarose puisse lire ? Chut, pas de bavardages le soir ; Nessarose s’est retirée et elle a le sommeil tellement léger. »
Glinda fut un peu ébahie de la beauté anormale de Nessarose. Elle s’habillait avec goût (sinon excentricité). Elle détournait l’attention d’elle, pourtant, par une série de petits tics en société – la tête inclinée lors d’une soudaine crise de dévotion, les yeux qui papillonnaient. C’était particulièrement émouvant – et agaçant – de devoir essuyer une traînée de larmes provoquée par une épiphanie de la vie spirituelle de Nessarose, d’une richesse dont l’assistance n’avait pas la moindre idée. Que dire ?
Glinda trouva refuge dans les études. La sorcellerie était enseignée par un nouveau professeur, une certaine Mlle Grispetit. Elle ne tarissait pas d’éloges pour sa matière, mais, comme cela devint rapidement évident, elle n’avait guère de dispositions naturelles.
— Fondamentalement, un sortilège n’est rien d’autre qu’une recette de modification, entonnait-elle de sa voix flûtée.
Mais quand le poulet qu’elle essayait de transformer en toast se métamorphosa en marc de café dans une feuille de laitue, les étudiantes se promirent toutes de ne jamais accepter une invitation à dîner chez elle.
Au fond de la salle, tapie dans une pseudo-invisibilité pour pouvoir observer le cours, Mme Morrible marquait sa désapprobation. Une ou deux fois, elle ne put s’empêcher d’intervenir :
— Je ne me prétends pas douée dans le domaine de la sorcellerie, protestait-elle, mais sûrement, mademoiselle Grispetit, vous avez oublié les étapes de la liaison et de la conviction ? Je pose juste la question. Laissez-moi essayer. Vous savez que je prends un plaisir particulier à l’instruction de nos ensorceleuses.
Mlle Grispetit finissait toujours par s’asseoir sur ce qui restait d’une démonstration précédente, ou par lâcher son sac, fondant en larmes, vaincue par la honte et l’humiliation. Les filles gloussaient, et n’avaient pas l’impression d’apprendre grand-chose.
Vraiment ? L’avantage de la maladresse de leur enseignante, c’était qu’elles n’avaient pas peur d’essayer elles-mêmes. En outre, Mlle Grispetit se montrait facilement enthousiaste si une étudiante réussissait l’exercice du jour. La première fois que Glinda parvint à dissimuler une bobine de fil par un sort d’invisibilité, ne serait-ce que quelques secondes, Mlle Grispetit battit des mains, sauta dans tous les sens et se cassa un talon de chaussure. C’était gratifiant et encourageant.
— Non que j’aie la moindre objection, dit Elphaba un jour où elle était assise avec Glinda et Nessarose (et forcément Nounou) sous un buisson de rosacées au bord du Canal du Suicide. Mais je dois me poser la question : comment l’université peut-elle enseigner la sorcellerie alors que sa charte d’origine est si strictement unioniste ?
— La sorcellerie n’a en soi rien de religieux ou de païen, répondit Glinda. N’est-ce pas ? Rien à voir avec le culte du plaisir non plus.
— Les sortilèges, les métamorphoses, les apparitions ? Ce n’est que du divertissement, dit Elphaba. Du théâtre.
— Oui, cela peut ressembler à du théâtre, et souvent à du mauvais théâtre entre les mains de M lle Grispetit, reconnut Glinda. Mais le fond n’a rien à voir avec l’application. C’est une compétence pratique comme… lire et écrire. L’intérêt n’est pas de savoir lire et écrire, l’intérêt c’est ce qu’on lit ou ce qu’on écrit. Ou, si vous me pardonnez le jeu de mots, le sort qu’on fait à la lecture et l’écriture.
— Père y était absolument opposé, dit Nessarose de la voix doucereuse des croyants inébranlables. Père disait toujours que la magie, c’était la main du diable. Il disait que le culte du plaisir n’était qu’une tentative pour détourner les masses de l’objet véritable de leur dévotion.
— C’est le discours unioniste, répondit Glinda sans se vexer. C’est une opinion raisonnable, si vos adversaires sont les charlatans et les bateleurs. Mais la sorcellerie, ce n’est pas nécessairement cela. Et les simples sorcières du Glikkus ? À ce qu’on dit, elles ensorcellent les vaches importées du pays Croquignon pour qu’elles n’aillent pas se jeter en meuglant dans un précipice : qui aurait les moyens d’installer des barrières partout, dans cette région ? La magie est un talent local, une contribution au bien-être de la communauté. Elle ne supplante pas forcément la religion.
— Peut-être que non, dit Nessarose, mais si elle a tendance à le faire, ne devons-nous pas alors nous en méfier ?
— S’en méfier ? Moi, je me méfie de l’eau que je bois, dit Glinda, elle pourrait être empoisonnée. Cela ne veut pas dire que je vais cesser d’en boire.
— Je ne pense même pas que ça vaille la peine qu’on en parle, intervint Elphaba. Je pense que la sorcellerie n’a guère d’importance. La sorcellerie est autocentrée, elle n’est pas tournée vers le monde.
Glinda se concentra intensément pour faire léviter le reste du sandwich d’Elphaba au-dessus du canal. Elle ne réussit qu’à le faire exploser en petits éclats de mayonnaise, de carottes râpées et d’olives coupées. Nessarose rit à en perdre l’équilibre, et Nounou dut la redresser. Elphaba était couverte de nourriture, qu’elle ramassa et se mit à manger, à l’hilarité et au dégoût généraux.