Wicked
Chapitre 7
Elphaba regarda enfin Boq :
— Non. Galinda n’a pas parlé de toi. Pour te donner un espoir que tu ne mérites pas, j’ajouterai qu’elle ne m’a guère parlé de toute façon. Elle boude, et pas qu’un peu.
— Quand la reverrai-je ?
— C’est si important pour toi ? demanda Elphaba avec un sourire las. Boq, elle est si importante pour toi ?
— Elle est mon univers, répondit-il.
— Ton univers est bien trop petit s’il se limite à elle.
— Tu ne peux pas critiquer la taille d’un univers. Je n’y peux rien, je ne peux m’en empêcher et je ne peux pas le cacher.
— Tu as l’air idiot, dit Elphaba en finissant son thé tiédasse. Quand tu repenseras à cet été, tu frissonneras de honte. Elle est peut-être adorable, Boq – non, elle est adorable, c’est entendu – , mais tu en vaux dix comme elle.
Devant sa stupéfaction, elle corrigea aussitôt :
— Pas pour moi ! Je ne parlais pas de moi ! Oh, cet air blessé, arrête ! Pitié !
Mais il n’était pas certain de la croire. Elle prit ses affaires en vitesse et fila, renversant le crachoir à grand bruit et empalant le journal d’un client sur son grand parapluie. Sans regarder ni l’un ni l’autre, elle s’élança sur la place de la Gare et faillit se faire renverser par un vieux Bœuf sur un gros tricycle.
7
La nuit suivante, Boq rencontra Elphaba et Galinda et toute aspiration romantique s’envola. C’était dans le petit parc triangulaire devant les grilles de Crage Hall. Il passait par là par hasard, une fois de plus… en compagnie d’Avaric cette fois-ci. Les grilles s’étaient ouvertes et Ama Vimp en avait jailli, le visage blême et la goutte au nez, suivie d’un flot d’étudiantes. Parmi elles se trouvaient Elphaba, Galinda, Shenshen, Pfannee et Milia. Libérées des murailles, les filles se rassemblaient en cercles, pépiant, ou restaient sous les arbres, hébétées, ou s’étreignaient, ou bien pleuraient et s’essuyaient mutuellement les yeux.
Boq et Avaric se hâtèrent de retrouver leurs amies. Elphaba redressa les épaules, comme un chat fait le gros dos ; elle était la seule à avoir les yeux secs. Elle se tenait à distance de Galinda et des autres. Boq fut saisi du désir de prendre Galinda dans ses bras, mais elle lui jeta à peine un regard avant d’enfouir son visage dans le col de fourrure teck de Milia.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Avaric. Mademoiselle Shenshen ? Mademoiselle Pfannee ?
— C’est trop affreux, sanglotèrent-elles, et Galinda opina, son nez laissant des traînées sur le chemisier de Milia.
— La police est là, avec un docteur, mais il semble…
— Attendez, dit Boq en se tournant vers Elphaba. Elphie, qu’est-ce que c’est… qu’est-ce qui se passe ?
— Ils l’ont découvert, répondit-elle, le regard vitreux comme une ancienne porcelaine shizienne. Je ne sais pas comment, mais ces salauds l’ont découvert.
La grille se rouvrit dans un grincement, et des pétales des premières fleurs de vigne de l’automne, bleus et mauves, voletèrent par-dessus les murs. Ils restèrent là, papillonnant, puis tombèrent lentement, au moment où trois policiers encapés et un médecin en manteau sombre sortaient, portant une civière. Une couverture rouge était posée sur le patient, mais le vent lanceur de pétales saisit un coin de laine et lui imprima un pli triangulaire. Toutes les filles hurlèrent et Ama Vimp courut remettre la couverture, mais à la lumière du jour, tous avaient reconnu les épaules noueuses et la tête rejetée du professeur Dillamond. Des caillots de sang noir faisaient encore des nœuds figés sur sa gorge, qui avait été tranchée comme à l’abattoir.
Boq s’assit, écœuré et inquiet, espérant ne pas avoir vu la mort, mais juste une horrible blessure. La police et le médecin ne se pressaient pas, il n’y avait plus aucune raison. Boq s’adossa contre le mur et Avaric, qui n’avait jamais vu la Chèvre avant, lui étreignit les poignets d’une main et se voila la face de l’autre.
Bientôt, Galinda et Elphaba s’effondrèrent à leurs côtés, et il y eut des pleurs, de longs pleurs, avant que des paroles puissent être échangées. Galinda leur raconta enfin ce qui s’était passé.
— Nous nous sommes couchées la nuit dernière – et Ama Clutch s’est levée pour tirer les rideaux. Elle y va. Et voilà qu’elle regarde en bas et marmonne : « Les lumières sont allumées, le professeur Chèvre remet ça. » Puis elle regarde d’un peu plus près, dans la cour, et dit : « Eh bien ça, c’est bizarre ! » Je ne fais pas attention, je reste là à la regarder, mais Elphaba demande « Qu’est-ce qui est bizarre, Ama Clutch ? » Et celle-ci se contente de tirer à fond les rideaux en répondant d’une drôle de voix « Rien, mes canards. Je vais juste descendre voir si tout va bien. Tant que vous êtes au lit. » Elle nous dit bonne nuit et s’en va, et je ne sais pas si elle descend voir ou quoi, mais on s’endort toutes les deux et au matin, elle ne vient pas nous apporter notre thé. Elle nous apporte toujours le thé le matin, toujours !
Galinda fondit en larmes, s’effondra puis voulut se relever, essayant de déchirer sa robe de soie noire aux épaulettes et rubans blancs. Elphaba, les yeux aussi secs qu’un désert de pierre, reprit :
— Nous avons attendu jusqu’après le petit déjeuner, et puis nous sommes allées trouver Mme Morrible, pour lui dire qu’Ama Clutch avait disparu. Là-dessus, Mme Morrible a dit qu’Ama Clutch avait fait une rechute pendant la nuit et qu’elle se trouvait à l’infirmerie. Au début, elle a refusé que nous lui rendions visite, mais quand le professeur Dillamond ne s’est pas présenté pour son premier cours du semestre, nous sommes tout bonnement allées voir Ama Clutch. Elle était dans un lit d’hôpital, avec une drôle de figure, comme la dernière crêpe de la pile, celle qui est toujours de travers. Nous lui avons demandé « Ama Clutch, Ama Clutch, qu’est-ce qui t’est arrivé ? » Elle n’a rien répondu, même si elle avait les yeux ouverts. Elle ne semblait pas nous entendre. Peut-être qu’elle dormait ou était sous le choc, mais elle respirait régulièrement et elle avait bonne mine, malgré son visage de travers. Au moment où nous allions partir, elle s’est tournée vers sa table de nuit.
» Près d’un flacon de médicament et d’une tasse d’eau citronnée, il y avait un long clou rouillé sur un plateau d’argent. Ama Clutch l’a pris d’une main tremblante et l’a posé sur sa paume, tendrement, et elle lui a parlé. Elle lui a dit quelque chose comme : « Je sais bien que tu n’avais pas l’intention de me transpercer le pied l’année dernière. Tu essayais simplement d’attirer mon attention. C’est pour ça qu’on fait des bêtises, pour réclamer un peu plus d’amour. Eh bien, ne t’en fais pas mon Clou, parce que je vais t’aimer autant qu’il le faudra. Et après un petit somme, tu me diras comment tu en es arrivé à tenir le quai de gare de Frottica, car cela me semble un sacré progrès depuis tes débuts de simple crochet pour la pancarte « FERMETURE SAISONNIÈRE » de cet hôtel minable dont tu parlais. »
Mais Boq ne pouvait plus écouter ce bavardage. Il ne pouvait pas écouter l’histoire d’un Clou vivant tandis que des professeurs hystériques priaient pour une Chèvre morte. Boq ne pouvait pas écouter les prières pour le repos de l’esprit Animal. Il ne put regarder le départ du corps, lorsqu’on l’emporta. Car un seul coup d’œil au visage figé de la Chèvre avait suffi : l’esprit si vif du professeur avait disparu.
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