Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 22 sur 70

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Wicked

Chapitre 6

Galinda donna l’impression de se rendre. Inclinant la tête sur les coussins de velours, elle dit :

— Boq, je ne peux pas m’empêcher de vous trouver un petit peu aimable. Vous êtes un petit peu aimable et un petit peu charmant et un petit peu affolant et un petit peu entêtant.

Boq retint son souffle.

— Mais vous êtes petit ! conclut-elle. Vous êtes croquignon, pour l’amour de Dieu !

Il l’embrassa, il l’embrassa, il l’embrassa, petit à petit, tout doucement.

Le lendemain, Elphaba, Galinda, Boq et Grommetic – et bien sûr, Ama Clutch – passèrent les six heures du retour à Shiz sans échanger plus de quelques mots. Avaric était resté pour s’amuser avec Pfannee et Shenshen. Aux abords de Shiz, la satanée pluie se mit à tomber, et les augustes façades de Crage Hall et Briscoe Hall étaient presque noyées dans la brume quand ils arrivèrent enfin chez eux.

 

6

 

Boq n’eut ni le temps ni l’envie de commenter sa liaison romantique en retrouvant Crope et Tibbett. Le Rhino bibliothécaire, qui ne s’était guère occupé d’eux pendant l’été, avait subitement compris à quel point les travaux avaient peu avancé, et se répandait en grognements asthmatiques et regards vigilants. Les garçons bavardaient peu, brossant et nettoyant les vélins, polissant les reliures de cuir et les fermoirs de cuivre à l’huile de grèbe. Il ne leur restait plus que quelques jours de ce pensum.

Un après-midi, Boq leva les yeux du codex qu’il tenait. En général, il travaillait sans prêter attention au sujet de l’ouvrage, mais son œil fut attiré par la peinture rouge vif utilisée pour l’illustration. C’était une image – vieille de quatre ou cinq cents ans ? – d’une Sorcière Kombrique. Le moine avait été inspiré par son élan visionnaire, ou son angoisse devant la magie. La Sorcière se tenait sur un isthme reliant deux territoires rocheux, entourée de vastes étendues de mer d’un bleu céruléen dont les vagues aux crêtes blanches étaient d’une force et d’une précision stupéfiantes. La Sorcière tenait entre ses mains une bête d’une espèce indéfinie, mais visiblement noyée ou presque. Elle la berçait d’un bras qui, sans tenir aucun compte de la flexibilité réelle du squelette, entourait d’un geste aimant le dos humide et hérissé de l’animal. De l’autre main, elle sortait un sein de sa robe, le donnant à téter à la créature. Son expression était indéchiffrable, ou bien le moine avait tremblé, ou l’âge et la poussière avaient adouci les traits de la sorcière. Elle semblait presque maternelle avec son malheureux enfant. Elle semblait plongée dans ses pensées, ou triste, ou… quelque chose. Mais ses pieds étaient étranges, car ils étaient plantés dans l’étroite lagune, préhensiles, visibles même dans les chaussures argentées, dont l’éclat d’or avait attiré l’œil de Boq. En outre, ils formaient angle droit par rapport aux tibias. Représentés de profil, comme des images miroirs, les talons réunis et les orteils pointant dans des directions opposées, comme une pose de ballet. La robe était d’un bleu d’aube vaporeuse. À voir les tons éclatants de l’ouvrage, Boq comprit qu’il n’avait pas été ouvert depuis des siècles.

Par sa mise en scène, ou sa téléologie, l’image évoquait une sorte d’hybride des mythes de la création concernant les Animaux. Il y avait les eaux du déluge, celles de Lurline ou celles du Dieu Innommé, montantes ou refluantes. La Sorcière Kombrique brisait-elle ou accomplissait-elle le destin des animaux ? L’écriture était trop tortueuse et archaïque pour que Boq puisse la déchiffrer, mais peut-être ce document venait-il étayer la légende de la Sorcière qui aurait donné aux animaux le don du langage, de la mémoire et du remords. Ou peut-être se contentait-il de réfuter ce mythe, mais de manière éclatante. De toute façon, c’était le syncrétisme du mythe, l’appétit avec lequel il dévorait les flux narratifs. Cette enluminure était peut-être l’œuvre d’un moine inquiet à l’idée que les Animaux reçoivent leurs dons d’un nouveau genre de baptême, en tétant le sein de la Sorcière Kombrique ? Grâce à son lait ?

Ce genre d’analyse n’était pas le fort de Boq. Il avait déjà assez de mal avec les nutriments et les parasites communs de l’orge. Il accomplirait l’impensable : il transmettrait le parchemin au professeur Dillamond. C’était une source précieuse.

Ou peut-être, se dit-il en se dépêchant d’aller retrouver Elphaba, l’ouvrage profondément enfoui dans les poches de son manteau, peut-être que la Sorcière ne nourrissait pas l’animal mouillé, mais qu’elle le tuait ? Qu’elle le sacrifiait pour faire cesser le déluge ?

Cela le dépassait.

Il était tombé sur Ama Clutch au bazar et l’avait suppliée de remettre un mot à Elphaba. La brave femme semblait mieux disposée à son égard que d’habitude ; Galinda chantait-elle ses louanges en privé ?

C’était la première fois depuis son retour à Shiz qu’il voyait arriver l’amusant haricot sauteur tout vert. Elle fit son entrée dans le café, à l’heure convenue, vêtue d’une robe d’un gris spectral, avec un manchon de tricot et un parapluie d’homme, gros et noir, semblable à une lance une fois plié. Elphaba s’assit avec un « houmpf » peu gracieux et examina le parchemin. Elle l’observa de bien plus près qu’elle regardait habituellement Boq. Elle écouta tout de même son exégèse, qu’elle trouva médiocre.

— Qu’est-ce qui l’empêche d’être la Reine des Fées Lurline ? demanda-t-elle.

— Eh bien, les signes de splendeur sont absents. L’aura dorée des cheveux. L’élégance. Les ailes transparentes. La baguette magique.

— Ces chaussures argentées sont franchement voyantes, objecta-t-elle en mâchant un biscuit sec.

— Elle ne semble pas être l’image de la détermination ou, comment dire ? de la genèse. Elle est réactive, plutôt qu’active. Elle semble pour le moins hésitante, tu ne trouves pas ?

— Tu as passé trop de temps avec Crope et Tibbett, retourne à ton orge, dit Elphaba en empochant l’objet. Tu donnes dans le flou artistique. Mais je le transmettrai tout de même au professeur Dillamond. Je te le dis, il n’arrête pas de faire des découvertes. Cette affaire de lentilles opposées a ouvert un nouveau monde d’architecture corpusculaire. Il m’a laissée le regarder une fois, mais je n’ai pas distingué grand-chose, sauf les tensions et les directions, les couleurs et les pulsations. Il est très excité. Le problème, maintenant, ça va être de le calmer – je pense qu’il est à deux doigts de créer une nouvelle branche du savoir, et que chaque jour apporte une centaine de nouvelles questions : cliniques, théoriques, hypothétiques, empiriques et même ontologiques, je pense. Il veille tard dans les labos. Quand il tire les rideaux, la nuit, on voit que la lumière reste allumée.

— Est-ce qu’il a encore besoin de nous ? Il ne me reste que deux jours à la bibliothèque avant que les cours reprennent.

— Je ne peux pas lui demander de se concentrer sur un sujet précis. Il est en train de tirer des conclusions.

— Et Galinda, alors, demanda Boq, si on a bien fini l’espionnage universitaire pour l’instant ? Comment va-t-elle ? Est-ce qu’elle a parlé de moi ?