Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 39 sur 70

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Wicked

Chapitre 3

Elphaba la regarda, horrifiée, et vaincue.

— Je n’ai que le choix d’accepter, dit-elle, du moins pour l’instant. Mais je vous préviens, j’ai l’intention de me lier d’amitié avec vous, si profondément que vous changerez d’avis. Et je pense vraiment que vous devez entendre certaines choses, qu’il vous faut en parler, tout comme moi – et je ne pourrai pas m’évanouir dans la nature tant que je n’aurai pas votre promesse solennelle de…

— Suffit ! dit Sarima. Appelez le portier et demandez-lui de monter vos bagages à la tour. Venez, je vais vous montrer. Vous n’avez pas touché à votre café.

Sarima se leva. Il y eut un moment de gêne, où le respect et la suspicion, en mesure égale, frissonnèrent sur le tapis comme de la poussière au soleil.

— Venez, répéta Sarima d’un ton radouci, il vous faut rester au chaud, ici, c’est le minimum. Vous devez au moins nous accorder ça, à nous, les rats des champs de Kiamo Ko.

 

3

 

Pour Elphaba, c’était une chambre de sorcière, et elle l’adora. Comme dans toutes les bonnes chambres de sorcière des contes pour enfants, il y avait des murs incurvés, suivant à peu près la forme de la tour. Il y avait une large fenêtre qui, tournée vers l’est à l’abri du vent, pouvait être débarrée et ouverte sans expulser tout et tout le monde dans les vallées enneigées. À l’horizon, les sentinelles alignées des Grands Kells, d’un noir violet quand le soleil se levait, s’éclaircissaient en nappes bleues et blanches quand l’astre montait dans le ciel, puis viraient au rouge doré en fin d’après-midi. Parfois, on entendait des grondements d’avalanche et d’éboulis.

L’hiver avait saisi la maison. Elphaba apprit rapidement à ne pas bouger tant qu’elle n’était pas assurée d’avoir plus chaud dans une autre pièce. Hormis Sarima, elle ne s’intéressait pas aux habitants du château. Sarima vivait dans l’aile ouest, avec les enfants : les garçons Irji et Manek, la fille Nor. Les cinq sœurs de Sarima habitaient l’aile est – on les appelait numéros Deux à Six, et si jamais elles avaient porté d’autres noms, ils s’étaient usés à force de ne pas servir. En vertu de leurs droits de femmes non mariées, les sœurs avaient revendiqué les meilleures chambres, même si Sarima avait conservé le solarium. Quant à l’endroit où Liir se roulait en boule pour dormir, Elphaba l’ignorait, mais il réapparaissait chaque matin pour changer les torchons sous le perchoir des corbeaux. Et il lui apportait du cacao, aussi.

La Fête-Lurline approchait, et on sortit quelques décorations fatiguées dont la dorure s’était presque effacée. Les enfants passèrent une journée entière à suspendre aux arches des babioles et autres jouets, dans lesquels les adultes se cognaient en jurant. Manek et Irji prirent une scie et, sans permission, sortirent de l’enceinte du château pour récupérer des branches de sapin et des buissons de houx. Nor resta à peindre des scènes de la joyeuse vie au château sur des feuilles de papier qu’elle avait trouvées avec Liir dans la chambre de Tantine Sorcière. Liir dit qu’il ne savait pas dessiner, et il disparut, peut-être pour éviter Manek et Irji. La maison resta au calme jusqu’à un tintamarre de casseroles en cuivre lancées dans la cuisine. Nor y courut, et Liir aussi sortit de sa cachette pour voir.

C’était Tchiiter. Le singe piquait une crise, et toutes les sœurs, qui préparaient du pain d’épice, lui lançaient des morceaux de pâte, essayant de le faire descendre de la roue pendue au-dessus du plan de travail, bruissante d’ustensiles.

— Comment il est entré ? demanda Nor.

— Fais-le sortir, Liir, appelle-le ! cria Deux.

Mais Liir n’avait pas plus d’autorité qu’elles sur Tchiiter. Le singe s’envola en haut d’une armoire, puis passa sur une énorme réserve à fruits secs. Il ouvrit un tiroir, trouva des raisins que l’on conservait précieusement, et les enfourna dans sa bouche.

— Allez chercher l’échelle dans le hall, vous deux, et rapportez-la ici, ordonna Six, mais quand ce fut fait, Tchiiter était revenu sur la roue, qu’il faisait tourner et bringuebaler comme un manège de fête foraine.

Quatre mit un morceau de melon écrasé dans un bol. Cinq et Trois ôtèrent leur tablier, prêtes à lui tomber dessus quand il descendrait. Tchiiter regardait le fruit quand la porte claqua contre le mur et Elphaba arriva à grands pas.

— Comment on peut s’entendre penser, avec tout ce raffut ? s’écria-t-elle, et elle vit Tchiiter, soudain écroulé sous le remords, et les sœurs, prêtes à le ligoter dans leurs tabliers enfarinés.

— Mais qu’est-ce qui se passe, bon sang ? demanda-t-elle.

— Pas besoin de hurler, marmonna Deux, mais toutes les sœurs lâchèrent leur tablier.

— Enfin quoi ? Qu’est-ce qui se passe, à la fin ? Vous ressemblez toutes à Rabat-Joie, avec la soif du sang sur la figure ! Vous êtes là, blanches de rage contre cette pauvre bête !

— Ce n’est pas de la rage, c’est de la farine, répliqua Cinq, ce qui les fit rire.

— Espèces de sales sauvages, siffla Elphie. Tchiiter, viens ici, viens voir. Tout de suite. Vous, femmes, vous méritez votre célibat : comme ça, vous n’enverrez pas de petits sauvages odieux dans le monde. Ne levez jamais la main sur ce singe, vous m’entendez ? Et comment est-il sorti de ma chambre, d’ailleurs ? J’étais dans le solarium avec votre sœur.

— Oh, dit Nor, je me souviens. C’est nous. Je suis vraiment désolée, Tantine.

— Vous ?

Elphie se tourna vers Nor et la regarda comme si elle la voyait pour la première fois, ce qui ne plut guère à l’enfant. Elle se rencogna contre la porte de la chambre froide.

— Pourquoi est-ce que vous rôdiez dans ma chambre ? demanda Elphaba.

— On cherchait du papier, dit faiblement Nor, puis elle ajouta, en un quitte ou double désespéré : j’ai fait des peintures pour tout le monde, oui, tu veux les voir ? Viens.

Tchiiter dans les bras, Elphaba les suivit dans le couloir plein de courants d’air. Le vent passant sous la porte d’entrée agitait les papiers sur la pierre taillée. Les sœurs les suivirent aussi, gardant leurs distances.

Elphie devint soudain très calme.

— Ce sont mes papiers. Je ne vous ai pas donné la permission de les utiliser. Regardez, il y a des mots écrits au dos. Vous savez ce que sont les mots ?

— Bien sûr que je sais, tu me prends pour une gourde ? répondit Nor crânement.

— Tu laisses mes papiers tranquilles, dit Elphaba.

Elle disparut dans l’escalier avec Tchiiter, claquant la porte de la tour derrière elle.

— Qui veut nous aider à faire le pain d’épice ? demanda Deux, soulagée qu’il n’y ait pas eu de blessés. Et c’est très joliment décoré dans le hall, mes petits poulets, je suis sûre que Preenella et Lurline seront impressionnées, ce soir.

Les enfants revinrent à la cuisine, où ils firent des bonshommes de pain d’épice, et des corbeaux, et des singes, et des chiens, mais ils n’arrivèrent pas à faire des abeilles, elles étaient trop petites. Quand Irji et Manek entrèrent en posant des branches pleines de neige sur le sol d’ardoise, ils aidèrent aussi à faire des formes en pain d’épice, mais ils en firent des vilaines qu’ils ne voulurent pas montrer aux petits, et ils n’arrêtaient pas d’engloutir des grumeaux de pâte en poussant des rires hystériques, ce qui rendit tout le monde nerveux.

Au matin, les enfants se réveillèrent et coururent en bas pour voir si Lurline et Preenella étaient passées. Eh bien oui : il y avait un panier d’osier marron avec un ruban vert et doré dessus (un panier et un ruban que les enfants de Sarima avaient déjà vu, bien des années d’affilée), et dedans se trouvaient trois petites boîtes colorées, chacune avec une orange, une marionnette, un petit sac de billes et une souris en pain d’épice.

— Où est la mienne ? demanda Liir.

— J’en vois pas à ton nom, dit Irji. Regarde : Irji, Manek, Nor. Preenella a laissé la tienne à ton ancienne maison, probable. Où est-ce que tu habitais avant ?

— Je sais pas, dit Liir qui se mit à pleurer.

— Hé, tu peux prendre la queue de ma souris, que la queue, hein, dit gentiment Nor. D’abord, tu dois dire : « Je peux avoir la queue de ta souris, s’il te plaît ? »

— Est-ce que je peux avoir la queue de ta souris, s’il te plaît ? demanda Liir, de manière quasi inintelligible.

— « Et je promets de t’obéir », poursuivit Nor.

Liir marmonna encore. L’échange fut enfin conclu. De honte, Liir ne parla pas de cet oubli. Sarima et les sœurs ne le surent jamais.