Wicked
Quatrième de couv
Et les autres dont l’histoire est achevée me : Manek, et M Morrible, et le professeur Dillamond, et surtout Fiyero, dont les losanges bleus sont du bleu de l’eau et du feu de soufre. Et ceux dont l’histoire est étrangement inachevée – était-ce écrit ? – la princesse Nastoya des Scrow, dont l’aide n’avait pu arriver à temps ; et Liir, le mystérieux orphelin, brisant sa coquille. Sarima, qui malgré son accueil et son amour sororal, ne pouvait pardonner, et les sœurs de Sarima, et les enfants passés et à venir…
Et les victimes du Magicien, même Rabat-Joie et les autres créatures du château ; et derrière eux, le Magicien en personne, un raté jusqu’au jour où il s’exila de son propre pays ; et derrière lui Rickale, quelle qu’elle soit, si elle était quelqu’un, et les Adeptes anonymes, s’ils existaient, et le nain, qui n’avait pas de nom à donner.
Et les créatures aux vies artificielles, assemblées, réduites à l’impuissance, victimes de violence : le Lion, l’Épouvantail, le Bûcheron de fer-blanc mutilé. Venus à la lumière, sortis de l’ombre, ils y retournaient.
La Déesse des Dons enfin, qui lui tendait la main au milieu de l’eau et des flammes, la berçant, chantant un air, mais les paroles restaient vagues.
18
Oz s’étendait sur plusieurs bonnes centaines de kilomètres à l’ouest et au nord de Kiamo Ko, et plus encore au sud et à l’est. La nuit où la Méchante Sorcière de l’Ouest mourut, quiconque doté d’une bonne vue aurait pu voir le pays entier depuis le parapet. Vers l’ouest, la lune se levait sur les Prairies millénaires. Les paisibles Yunamata refusèrent de se joindre à eux, mais les clans Arjiki et Scrow se réunissaient pour réfléchir à un pacte, face aux armées du Magicien qui se massaient devant la Passe de Kombricie. Le chef des Arjiki et la princesse Nastoya décidèrent d’envoyer une délégation à la Sorcière de l’Ouest, pour lui demander de les diriger et les soutenir. Tandis qu’ils buvaient à sa santé, moins d’une heure après sa mort, des oiseaux rocs nocturnes fondaient sur les corbeaux messagers envoyés par Elphaba et les dévoraient.
La lune glissait sur les pentes des Grands Kells, des ombres argentées se posaient dans les vallées des Kells. Les scorpions des Acresables sortaient piquer, le skark du désert Thursk se reproduisait dans son nid. Sur l’Autel de Kvon, les membres d’une secte si obscure qu’elle n’avait pas de nom faisaient leurs offrandes nocturnes aux âmes des morts, supposant, comme la plupart, que les morts avaient eu des âmes.
Le pays Quadling, un désert de grenouilles et de boue, pourrissait tranquillement dans la nuit, à l’exception d’un incident à Qhoyre. Un Crocodile entra dans une crèche et dévora un petit bébé. L’Animal fut détruit, et les deux cadavres brûlés, avec force pleurs et imprécations.
À Gillikin, les banques faisaient circuler leur argent pour qu’il reste frais et plein d’énergie, les usines produisaient leurs produits, les marchands produisaient leurs femmes, les étudiants de Shiz produisaient des propositions intellectuelles, et la main-d’œuvre tictoc se réunissait en secret, dans ce qui avait été le Club de Philosophie, pour écouter Grommetic libre et endeuillé parler de révolution de classe. Dame Glinda avait passé une mauvaise nuit, une nuit de frissons, de regrets et de douleur ; elle devinait que c’étaient les premiers signes de goutte, due à un régime trop riche. Mais elle se releva au milieu de la nuit et alluma une bougie à la fenêtre, sans raison compréhensible. La lune passa au-dessus d’elle dans sa course, venue du Vinkus, et Glinda sentit son rayon accusateur, et recula de la haute fenêtre.
En face des collines basses nommées les Madeleines, dans la Corbeille à Blé, la lune continua son voyage en scrutant les fenêtres de Colwen. Frex était endormi, rêvant de Cœur de Tortue et de, oui, Melena, sa belle Melena, qui lui préparait le petit déjeuner le jour où il partait prêcher contre l’Horloge maléfique. Melena, une écume de beauté, immense comme le monde, lui offrait sans trêve le courage, l’audace, l’amour. Frex bougea à peine lorsque Carapace entra sur la pointe des pieds, revenant d’un rendez-vous d’amour clandestin, et alla s’asseoir à côté de son lit. Carapace n’était pas sûr que son père l’ait remarqué, qu’il soit vraiment réveillé.
— Ce que je n’ai jamais compris, c’étaient les dents, marmonna Frex. Pourquoi les dents ?
— Qui sait pourquoi ? demanda Carapace avec affection, sans comprendre le murmure du rêveur.
La lune au-dessus de la Cité d’Émeraude ? Invisible ; trop de lumières vives, trop d’énergie, trop d’esprits survoltés. Personne ne s’y intéressait. Dans une pièce, étonnamment simple et dépouillée pour un si haut et si puissant personnage, le Magicien d’Oz insomniaque s’essuya le front, se demandant combien de temps encore durerait sa chance. Il se posait la même question depuis quarante ans, dans l’espoir que cette chance devienne peu à peu une habitude, un acquis mérité. Mais il entendait les souris même grignoter les fondations du Palais. L’arrivée de cette Dorothy Tempête, du Kansas, était une convocation, il le savait : il l’avait su dès qu’il avait vu son visage. Inutile de chercher encore le Grimoire. Son ange vengeur était venu le ramener. Le suicide l’attendait quand il reviendrait dans son monde, et il saurait sûrement le réussir, désormais.
Il avait envoyé Dorothy, tout enfermée dans ses chaussures qu’elle était, pour tuer la Sorcière. Il avait envoyé une gamine faire le travail d’un homme. Si la Sorcière gagnait… eh bien, cette gamine gênante aurait disparu, alors. Pourtant, à cause d’une espèce de perversion de l’instinct paternel, il espérait en partie que Dorothy se sorte indemne de ses épreuves.
La mort de la Méchante Sorcière de l’Ouest devint un événement à célébrer. Elle fut accueillie comme un assassinat politique ou comme un meurtre dont on fait des gorges chaudes. Le récit de Dorothy fut considéré au mieux comme une illusion, au pire comme un mensonge éhonté. Meurtre, mise à mort miséricordieuse ou accident, d’une manière indirecte, cela contribua à débarrasser le pays de son dictateur.
Dorothy, plus hébétée que jamais, revint à la Cité d’Émeraude avec le Lion, le Bûcheron de fer-blanc, l’Épouvantail et Liir. Là, Dorothy eut sa célèbre seconde audience avec le Magicien. Il essaya peut-être encore de lui arracher les chaussures, et peut-être Dorothy se montra-t-elle plus habile que lui, aiguillonnée par les avertissements de la Sorcière. Quoi qu’il en soit, elle lui présenta un objet de la maison de la Sorcière, pour prouver qu’elle y était bien allée. Le balai était brûlé à en être méconnaissable, et le Grimoire semblait trop lourd à porter, alors Dorothy avait choisi la bouteille verte en verre avec l’étiquette « ÉLIXIR MIRA ».
On rapporte que le Magicien poussa un cri en portant la main à son cœur, mais il s’agit peut-être là d’un récit purement apocryphe. L’histoire est racontée de bien des façons différentes, en fonction du conteur, et de ce qui doit être conté à ce moment-là. Il est historiquement avéré, en revanche, que peu après, le Magicien disparut du Palais. Il partit comme il était venu – en montgolfière – quelques heures à peine avant que des ministres séditieux conduisent une révolution de palais dans l’intention de l’exécuter sans procès.
Bien des bêtises ont circulé sur le départ de Dorothy du pays d’Oz. Certains disent qu’elle n’est jamais partie. Ils disaient la même chose d’Ozma avant elle : elle se cache, déguisée, avec la patience d’une vierge, attendant de revenir et de réapparaître. D’autres soutiennent qu’elle s’envola dans le ciel comme une sainte s’élevant vers l’Au-Delà, agitant follement son tablier sans lâcher son idiot de clebs.
Liir disparut dans la mer d’humanité de la capitale, en quête de sa demi-sœur, Nor. On n’entendit plus parler de lui pendant un certain temps.
Quel qu’ait été le sort des chaussures, tout le monde se rappelait leur beauté, une beauté quasi stupéfiante. De bonnes imitations de marque se vendaient sans cesse, ne restant jamais démodées très longtemps. Les chaussures ou leurs répliques, avec leur connotation de magie résiduelle, apparaissaient si souvent aux cérémonies publiques que, pareilles aux reliques de saints, elles commencèrent à se multiplier pour répondre aux besoins.
Et la Sorcière ? Dans la vie d’une sorcière, il n’y a pas d’ensuite, il n’y a pas d’à tout jamais, il n’y a pas d’heureux ; dans l’histoire d’une sorcière, il n’y a pas de post-scriptum. Sur la partie au-delà de la vie, au-delà de son histoire, il n’y a rien à dire – hélas, ou peut-être Dieu merci. Elle était morte, bel et bien morte, et tout ce qui restait d’elle, c’était sa carapace : sa réputation de méchanceté.
— Et la méchante vieille Sorcière resta là très longtemps.
— Et elle est sortie un jour ?
— Pas encore.
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Achevé d’imprimer en avril 2011
N° d’impression L 74394
Dépôt légal, mai 2011
Imprimé en France
35294477-1
Version numérique réalisée par :
ML. prod. : novembre 2018.
v. 1.02
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Table des Matières
Présentation de l’éditeur
Copyright
Dédicace
Remerciements
PROLOGUE Sur la Route de briques jaunes
I Les Croquignons
La Racine du mal
L’Horloge du Dragon du Temps
La Naissance d’une sorcière
Affections et remèdes
Le Souffleur de verre Quadling
Géographies du visible et de l’invisible
Un jeu d’enfant
L’Obscurité lointaine
II Gillikin
Galinda
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Boq
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Le Cercle enchanté
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III La Cité d’Émeraude
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IV Au Vinkus
Un voyage et une issue
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Les Portes de jaspe de Kiamo Ko
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Révoltes
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V Le Meurtre et son Au-Delà
Quatrième de couv
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Gregory Maguire