Wicked

Gregory Maguire · Chapitre 42 sur 70

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Wicked

Chapitre 6

— Vous pensez vraiment que l’homme qui vous l’a apporté était un sorcier ? demanda Elphie. Et que ce livre vient… d’un autre monde ? Croyez-vous seulement aux autres mondes ?

— J’ai de grandes difficultés à croire en celui-ci, répondit Sarima, et pourtant il semble bien qu’il existe, donc pourquoi être sceptique vis-à-vis d’autres mondes ? Vous ne croyez pas ?

— J’ai essayé, enfant. J’ai fait un effort. L’aube terne, miteuse et indistincte du monde sauvé – l’Au-Delà – je ne l’ai pas vue, je n’y suis pas arrivée. Maintenant, je crois tout bonnement que ce sont nos propres vies qui nous sont cachées. Le mystère… qui est cette personne dans le miroir ? Voilà qui est bien assez choquant et insondable, à mes yeux.

— Eh bien, c’était un très gentil sorcier, ou un dément, ou comme vous voudrez.

— C’était peut-être un agent du Régent d’Ozma, dit Elphie. Il voulait cacher ici un traité lurliniste des temps anciens. Anticipant une renaissance du royalisme, un coup d’État, inquiet pour Ozma Tippetarius, enlevée et plongée dans un sommeil magique, revenant déguisé pour cacher ce document, loin, mais récupérable…

— Vous êtes pétrie de théories du complot, commenta Sarima. J’ai remarqué ça chez vous. C’était un monsieur âgé, très âgé. Et il parlait avec un accent. C’était sûrement un magicien errant, venu d’ailleurs. Et n’a-t-il pas eu raison ? Ce livre est resté ici, oublié, pendant combien de temps ? Dix ans ou plus, déjà.

— Puis-je le prendre, ou le regarder ?

— Cela m’est égal. Il n’a jamais dit de ne pas le lire, dit Sarima. À l’époque, peut-être, et comme je ne savais pas lire du tout, j’ai oublié. Regardez cet ange magnifique ! Vous voulez vraiment dire que vous ne croyez pas à l’Au-Delà ? À une autre vie ?

— On a vraiment besoin de ça, ricana Elphaba en prenant le volume. Une Vallée des Larmes, après la Vallée des Larmes.

 

6

Un matin, quand Six eut essayé en vain, une fois encore, d’apprendre quelque chose aux enfants, Irji proposa un jeu de cache-cache à l’intérieur. Ils tirèrent à la courte paille et Nor perdit, donc elle mit les mains devant ses yeux et compta. Quand elle en eut assez, elle cria « Cent ! » et regarda autour d’elle.

Elle repéra Liir en premier. Il aimait disparaître pendant des heures d’affilée, mais il se cachait mal quand il fallait. Ils chassèrent donc de concert les deux aînés, et trouvèrent Irji dans le solarium de Sarima, accroupi derrière les rideaux de velours suspendus au piédestal d’un gryphon empaillé.

Mais Manek, le meilleur pour se cacher, était introuvable. Ni dans la cuisine, ni dans le salon de musique, ni dans les tours. À court d’idées, les enfants se rendirent jusqu’à la cave aux odeurs de moisi.

— Il y a des tunnels qui vont jusqu’en enfer, dit Irji.

— Où ça ? Pourquoi ? demanda Nor, et Liir fit écho.

— Ils sont cachés. Je ne sais pas où, mais c’est ce que tout le monde dit. Demandez à Six. Parce que c’était une sorte de château d’eau ici. Il fait tellement chaud en enfer que les diables ont besoin d’eau, alors ils ont creusé jusqu’ici.

— Regarde, Liir, c’est la citerne à poissons, coupa Nor.

Au milieu d’une pièce voûtée au plafond bas, couverte d’humidité qui perlait sur les murs de pierre, s’ouvrait un puits à petite margelle, avec un couvercle en bois. Un mécanisme simple avec une chaîne et une pierre permettait de faire glisser le couvercle. Ce fut un jeu d’enfant que de découvrir le puits.

— Au fond, dit Irji, c’est là qu’on prend les poissons qu’on mange. Personne ne sait s’il y a tout un lac, en dessous, si c’est sans fond, ou si ça mène droit en enfer.

Il leva sa torche, et un rond d’eau noire brilla, reflétant des cercles d’une lumière blanche glaciale.

— Six dit qu’il y a une carpe d’or, dit Nor. Elle l’a vue une fois. Un vieux truc énorme, elle pensait que c’était une marmite de cuivre qui flottait à la surface, et puis elle s’est retournée et l’a regardée.

— Peut-être que c’était bien une marmite, dit Liir.

— Les marmites n’ont pas d’yeux, répondit Nor.

— En tout cas, Manek n’est pas là, remarqua Irji. Pas vrai ?

Il appela :

— Hé, Manek !

L’écho roula et se dissipa dans l’humidité obscure.

— Peut-être que Manek est descendu en enfer par l’un de ces tunnels, commenta Liir.

Irji referma le couvercle du puits :

— Bon, tu as gagné, Nor. Je ne vais plus regarder là-dedans.

Ils s’étaient donné les chocottes, et remontèrent en vitesse.

Quatre les réprimanda parce qu’ils faisaient trop de bruit.

Nor trouva enfin Manek dans l’escalier, devant la porte d’invitée Tantine.

— Chut, fit-il en les voyant s’approcher.

Nor lui tapa tout de même sur le bras :

— Vu !

— Chut ! répéta-t-il, avec plus d’insistance.

L’un après l’autre, ils regardèrent par les fissures dans la porte usée.

Tantine, un doigt posé sur un livre, marmonnait toute seule, essayant diverses sonorités. Tchiiter était assis à son côté sur la commode, dans un silence pesant et obéissant.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Nor.

— Elle essaie de lui apprendre à parler, dit Manek.

— Laissez-moi voir, demanda Liir.

— Dis « Esprit », demandait gentiment Elphaba. Allez, dis « Esprit. Esprit. Esprit. »

Tchiiter tordit la bouche, comme s’il y réfléchissait.

— Il n’y a aucune différence, dit Tantine pour elle-même, ou peut-être pour Tchiiter. Les fils sont les mêmes, l’écheveau est le même ; la pierre se souvient ; l’eau possède la mémoire ; l’air a un passé dont on peut lui demander compte ; la flamme se renouvelle comme un pfénix. Qu’est-ce qu’un animal, sinon une créature de pierre, d’eau, de feu et d’air ? Rappelle-toi comment parler, Tchiiter. Tu es un animal, mais l’Animal est ton cousin, satanée bestiole. Dis « esprit ».

Tchiiter extirpa une lente de sa toison pectorale et la mangea.

— Esprit, chanta Tantine, esprit, esprit, il est là, je le sais. Esprit !

— Mépris, dit Tchiiter, ou quelque chose d’approchant.

Irji poussa Manek et les enfants faillirent passer par la porte en regardant Tantine rire, danser et chanter. Elle saisit Tchiiter et l’étreignit :

— Esprit, esprit, oh Tchiiter ! L’esprit est là ! Dis esprit !

— Mépris, mépris, répéta Tchiiter peu convaincu par sa prestation. Dépit.

Rabat-Joie sortit de sa sieste, réveillé par cette nouvelle voix.

— Esprit, dit Tantine.

— Épine, répéta patiemment Tchiiter. Espoir. Et spores. Esprout prout prout. Pires spires sprint. Sapristi.

— Esprit, dit Tantine. Oh, mon Tchiiter, nous nous découvrons encore un lien avec les travaux du professeur Dillamond ! Il y a un dessein universel qui nous unit, oh si nous pouvions en percevoir la profondeur ! Tout n’aura pas été vain ! Esprit, mon ami, esprit !

— Et sport, dit Tchiiter.

Les enfants mouraient de rire. Ils dévalèrent l’escalier et s’écroulèrent dans leur dortoir, enfilant leurs chemises de nuit en gloussant.

Ils ne parlèrent pas de ce qu’ils avaient vu à Sarima ou aux sœurs. Ils avaient peur qu’elles arrêtent Tantine, et ils voulaient tous que Tchiiter apprenne suffisamment à parler pour pouvoir jouer avec eux.

 

Chaque jour, il leur semblait qu’il fallait sortir de Kiamo Ko ou périr d’ennui ; Sarima eut l’idée d’aller faire du patin à glace sur un étang voisin. Les sœurs acceptèrent, et exhumèrent les patins rouillés que Fiyero avait rapportés de la Cité d’Émeraude. Les sœurs préparèrent des caramels et des gourdes de cacao, allant jusqu’à se décorer de rubans vert et or, comme pour une nouvelle Fête-Lurline. Sarima s’était vêtue d’une robe de velours marron avec une étole de fourrure, les enfants ajoutèrent une couche de pantalons et de tuniques, et même Elphaba les accompagna, dans un épais manteau de brocart pourpre et de lourdes bottes Arjiki en peau de chèvre, avec des mitaines, son balai à la main. Tchiiter traînait un panier d’abricots secs. Les sœurs, sanglées et serrées dans leurs manteaux ternes d’hommes des tribus, fermaient la marche.

Les villageois avaient dégagé la neige au milieu de l’étang. C’était un parquet de danse, un plateau d’argent, gravé de milliers d’arabesques, capitonné d’oreillers et de traversins de neige pour accueillir en douceur les patineurs qui auraient oublié l’art de freiner dans les virages. Sous le soleil impitoyable, les montagnes se découpaient comme des rasoirs sur le ciel bleu ; de grandes aigrettes des neiges et des griffons des glaces tournoyaient en altitude. La patinoire résonnait déjà de gosses hurlant et d’adolescents saisissant la moindre occasion de s’effondrer confortablement les uns sur les autres, dans des poses suggestives. Les aînés se déplaçaient plus lentement, tournant en procession sur la glace. La foule se tut en voyant approcher la maisonnée de Kiamo Ko, mais, les enfants étant les enfants, le silence ne dura pas longtemps.

Sarima s’aventura sur la glace, ses sœurs s’agglutinant autour d’elle. Avec sa corpulence, Sarima craignait de tomber, et ses chevilles n’étaient pas très robustes, non plus. Mais rapidement, elle se rappela comment faire – un pied, puis l’autre, en longues enjambées langoureuses… et les classes sociales finirent par se mêler. Elphaba ressemblait à l’un de ses corbeaux : les genoux saillant, battant des coudes, guenilles au vent, griffant l’air de ses doigts gantés à la recherche de l’équilibre.

Lorsque les adultes se furent assez amusés (mais les enfants n’en étaient qu’à l’échauffement), Sarima, les sœurs et Elphie s’effondrèrent sur des peaux d’ours que les citoyens avaient étendues à leur intention.

— L’été, dit Sarima, nous faisons un immense feu de joie et nous tuons des cochons, avant que les hommes descendent dans les plaines, ou que les jeunes gens montent garder les moutons et les chèvres. Ils viennent tous au château manger un bout de porc et boire quelques chopes de bière. Et bien sûr, chaque fois qu’il y a un lion des montagnes ou un ours particulièrement méchant, nous les laissons entrer et rester jusqu’à ce que l’animal soit tué ou s’en aille. (Elle se fendit d’un bref sourire, du genre « noblesse oblige », regardant au loin, mais les gens du cru ne leur prêtaient plus attention, à présent.) Tantine, ma chère, vous êtes impressionnante dans cette robe, et avec ce balai qui dépasse.

— Liir dit que c’est un balai magique, intervint Nor, accourue pour jeter une poignée de flocons granuleux au visage de sa mère.

Elphaba détourna rapidement la tête en relevant son col pour éviter tout ricochet. Nor éclata d’un rire peu amène, musical comme le vent, et décampa.

— Alors, dites-nous, comment votre balai est-il devenu magique ? demanda Sarima.

— Je n’ai jamais dit qu’il l’était. Je l’ai eu d’une vieille nonne appelée Mère Rickale. Elle m’a prise sous son aile, quand elle était assez vaillante, et m’a… guidée – je suppose qu’on peut le dire ainsi.

— Guidée, dit Sarima.

— La vieille nonne m’a dit que le balai me lierait à mon destin, ajouta Elphie. Je suppose qu’elle voulait dire que mon destin était domestique. Pas magique.

— Bienvenue chez les sœurs, dit Sarima en bâillant.

— Je n’ai jamais su si Mère Rickale était complètement folle ou si c’était une sage, une vieille dingue prophétique, dit Elphie – mais les autres n’écoutaient pas, alors elle se tut.

Un peu plus tard, Nor vint se jeter de nouveau dans le giron de sa mère.

— Raconte-moi une histoire, maman. Les garçons sont méchants.

— Les garçons sont des créatures agaçantes, concéda sa mère. Parfois. Tu veux l’histoire de quand tu es née ?

— Non, pas celle-là, dit Nor en bâillant. Une vraie histoire. Raconte-moi encore celle de la Sorcière et des bébés renards.

Sarima protesta, sachant bien que les enfants considéraient Invitée Tantine comme une sorcière. Mais Nor était têtue et Sarima céda, et raconta l’histoire. Elphaba l’écouta. Son père lui avait enseigné des préceptes moraux, il l’avait édifiée sur sa responsabilité ; Nounou avait comméré ; Nessarose avait geint. Mais personne ne lui avait raconté d’histoires quand elle était jeune. Elle s’approcha un peu pour mieux entendre par-dessus le bruit de la foule.

Sarima récitait le conte sans y insuffler trop d’énergie théâtrale, mais même ainsi, Elphaba sentit un pincement au cœur quand elle entendit la conclusion.

— Et la méchante vieille Sorcière resta là, très longtemps.

— Et elle est sortie un jour ? récita Nor, les yeux brillants, ravie par le rituel.

— Pas encore, répondit Sarima en se penchant, pour faire semblant de la mordre dans le cou.

Nor se dégagea en couinant et courut rejoindre les garçons.

— Je pense que c’est honteux, même si c’est juste une histoire, de dire qu’il existe un au-delà pour le Mal, dit Elphaba. Toute notion de vie après la mort est une manipulation, un mensonge mielleux. C’est honteux comment les unionistes et les païens agitent l’enfer pour intimider les gens, et l’Au-Delà éthéré pour les récompenser.

— Vous vous trompez, dit Sarima. Pour commencer, c’est là que Fiyero m’attend. Et vous le savez.