Wicked
Chapitre 5
— C’est ton tour, tu as promis, cria Elphaba à Fiyero.
Mais personne ne voulut chanter après elle, tellement le chant avait été beau. Nessarose fit signe à Nounou de lui essuyer une larme au coin des yeux.
— Elphaba prétend qu’elle n’est pas croyante, mais voyez avec quelle émotion elle chante l’Au-Delà, dit Nessarose, et pour une fois, personne n’eut envie de discuter.
5
Par un petit matin où le monde était couvert de givre, Grommetic arriva avec un mot pour Glinda. Ama Clutch, semblait-il, allait partir. Glinda et ses camarades de chambre filèrent à l’infirmerie.
La directrice les y retrouva et les mena à une alcôve privée de fenêtres. Ama Clutch s’agitait dans son lit, parlant à son oreiller.
— Non, tu ne dois pas me supporter, délirait-elle, quel bien je pourrais te faire ? Je profiterais de ta bonté, mon canard, et je poserais mes boucles grasses sur ton beau tissu fin et je me curerais les dents avec tes rebords en dentelle ! Tu es vraiment lamentable de laisser faire ça, voilà ce que je dis ! Je me fiche du service ! Ce ne sont que des bêtises, je te le dis, des bêtises !
— Ama Clutch, Ama Clutch, c’est moi, dit Glinda. Écoute, Ama, c’est moi, ta petite Glinda.
Ama Clutch secoua la tête dans tous les sens.
— Tes protestations sont une insulte à tes ancêtres ! poursuivit-elle en faisant les gros yeux à l’oreiller. Ces plans de coton sur les berges d’Eaucalme ne se sont pas laissés cueillir pour que tu restes là comme un matelas en laissant le premier fainéant venu te souiller de sa bave nocturne ! C’est absurde !
— Ama ! cria Glinda en pleurs. Arrête, je t’en prie ! Tu délires !
— Ah ah, je vois que tu n’as rien à répondre à ça, dit Ama Clutch avec satisfaction.
— Reviens, Ama, reviens, au moins une fois avant de t’en aller.
— Oh, Lurline, c’est épouvantable, dit Nounou. Mes chéries, si jamais j’en arrive là, empoisonnez-moi, voulez-vous ?
— Elle part, je le vois, dit Elphaba. J’en ai assez vu au pays Quadling, je connais les signes. Glinda, dis vite ce que tu as à dire.
— Mme Morrible, puis-je la voir en privé ? demanda Glinda.
— Je resterai à vos côtés pour vous soutenir. Tel est mon devoir envers les filles, dit la directrice, posant ses battoirs sur ses hanches d’un geste déterminé.
Mais Elphaba et Nounou se levèrent et la poussèrent de l’alcôve jusque dans le couloir, avant de lui claquer la porte au nez – et de la verrouiller ; Nounou répétait en gloussant : « Comme c’est aimable à vous, madame la directrice, mais c’est inutile. Vraiment, c’est inutile. »
Glinda saisit la main d’Ama Clutch. Des perles de sueur blanches se formaient comme de l’eau de cuisson sur le front de la domestique. Elle voulut retirer sa main, mais les forces lui manquaient.
— Ama Clutch, tu es en train de mourir, dit Glinda, et c’est ma faute.
— Oh, arrête, dit Elphaba.
— Si, reprit Glinda avec une insistance farouche, si.
— Je ne dis pas le contraire, répliqua Elphaba. Mais ne parle pas trop : c’est sa mort à elle, et pas ta confession au Dieu Innommé. Allez, réagis !
Glinda serra de plus belle les mains d’Ama Clutch :
— Je vais te faire revenir par magie ! grinça-t-elle. Ama Clutch, tu vas m’obéir ! Je suis encore ton employeuse et ta supérieure, et tu dois m’obéir ! Alors écoute ce sort et reprends-toi !
L’Ama grinça des dents, roula des yeux et tordit la mâchoire, comme si elle essayait de transpercer un démon invisible au-dessus de son lit. Glinda ferma les yeux et ouvrit la bouche – et un fil sonore de syllabes incompréhensibles, même pour elle, se dévida de ses lèvres pâles.
— J’espère que tu ne vas pas la faire exploser comme un sandwich, marmonna Elphaba.
Glinda ne répondit rien. Elle marmonnait, se concentrait, se balançait, haletait. Les paupières d’Ama Clutch s’agitaient si fébrilement sur ses yeux clos qu’on aurait dit que ses orbites les dévoraient.
— Magicordium senssus ovinda clenx, conclut Glinda à haute voix, et si ça ne marche pas, j’abandonne ; même avec toute la panoplie, je n’y arriverai pas.
Ama Clutch retomba sur sa paillasse. Un filet de sang coulait de ses yeux, mais leur mouvement affolé s’était arrêté.
— Mon Dieu, murmura-t-elle, vous allez bien, toutes, ou je suis morte maintenant ?
— Pas encore, dit Glinda. Oui, chère Ama, oui, je vais bien. Mais toi, ma chérie, je pense que tu vas partir.
— Bien sûr que oui, le Vent s’est levé, vous ne l’entendez pas ? demanda Ama Clutch. Pas grave. Oh, il y a Elphie, aussi. Au revoir, mes canetons. Évitez le Vent tant qu’il n’est pas encore temps, ou il vous soufflera dans la mauvaise direction.
— Ama Clutch, j’ai quelque chose à te dire, commença Glinda. Je te dois des excuses…
Elphaba s’interposa :
— Ama Clutch, avant que tu partes, dis-nous qui a tué le professeur Dillamond.
— Vous le savez sûrement, dit Ama Clutch.
— Confirme-le-nous, dit Elphaba.
— Eh bien, je l’ai vu, enfin presque. Ça venait d’arriver et le couteau était encore là – Ama Clutch chercha son souffle – taché de sang pas encore séché.
— Qu’est-ce que tu as vu ? C’est important.
— J’ai vu le couteau en l’air, j’ai vu le Vent venir et emporter le professeur Dillamond, j’ai vu les rouages tourner et le temps s’arrêter pour la Chèvre.
— C’était Grommetic, n’est-ce pas ? murmura Elphaba, essayant de le faire dire à la vieille femme.
— C’est bien ce que j’ai dit, mon canard.
— Est-ce qu’il t’a vue, est-ce qu’il s’en est pris à toi ? s’écria Glinda. Est-ce que c’est ça qui t’a rendue malade, Ama Clutch ?
— C’était mon tour d’être malade, dit doucement Ama Clutch, je ne peux donc pas me plaindre. Et c’est mon tour de mourir, alors laisse-moi tranquille. Tiens-moi la main, c’est tout, ma chérie.
— Mais c’est ma faute…, commença Glinda.