Dégâts des eaux
Chapitre 15
- Tu veux y entrer à pied ? demanda Kelp.
Présentement, ils déambulaient dans le magasin d’articles de sport Parangon situé dans Broadway, au niveau de la 18e Rue, et ils se dirigeaient vers le rayon de plongée sous-marine situé au premier étage.
- C’est la tactique la plus simple que j’ai trouvée, répondit Dortmunder alors qu’ils gravissaient le grand escalier en trottinant. Et après le petit numéro de ton copain avec son ordinateur…
- Wally m’a terriblement déçu, dit Kelp. Je dois le reconnaître. Néanmoins, la maquette originale qu’il a créée était sensationnelle.
Arrivés au premier étage, ils tournèrent à droite.
- Wally est un grand créateur de maquettes, confirma Dortmunder. Mais dès qu’il est question de plans, c’est comme je te le disais dès le début, j’ai pas besoin de l’aide des machines.
- Non, évidemment, John, dit Kelp. Mais quand même… À pied ? Tu es sûr ?
- Qu’est-ce qu’il y a de plus simple ? On enfile un équipement sous-marin pour pouvoir respirer en dessous. On prend une lampe, une pelle et une longue corde, on avance jusqu’au bord du réservoir et on descend. On suit la pente jusqu’à ce qu’on atteigne la ville, on cherche la bibliothèque, on déterre le cercueil et on attache la corde. Ensuite, on remonte la pente, en suivant la corde et, une fois de retour sur la terre ferme, on prend le bout de la corde et on tire. C’est simple.
- Je ne sais pas trop, John. Marcher vingt mètres sous l’eau, ça ne m’a jamais paru très simple.
- C’est plus simple que les vaisseaux spatiaux de Zog, répliqua Dortmunder et il s’arrêta. On y est.
Ils y étaient. Pour des raisons connues seulement de la direction de Parangon, le matériel de plongée sous-marine se trouvait dans les étages, tout en haut, à droite du grand escalier. Quand Dortmunder et Kelp entrèrent dans ce rayon et s’y arrêtèrent pour regarder autour d’eux, ils eurent l’impression de ne pas être à leur place au premier coup d’œil. Au second coup d’œil, ils n’étaient assurément pas à leur place, ni dans ce rayon, ni dans ce magasin, ni même dans ce quartier sans doute. Un grand type voûté et pessimiste qui marchait en traînant les pieds comme un bagnard accompagné d’un type plus petit, plus frêle, ressemblant à un oiseau en voie d’extinction, car il n’avait jamais appris à voler.
L’oiseau incapable de voler demanda :
- Alors, qu’est-ce qu’on cherche ?
- De l’aide, répondit le pessimiste et en se retournant il vit une jeune femme à l’air sain marcher vers eux avec de nombreuses questions imprimées sur le visage.
Elle choisit de commencer par :
- Vous cherchez quelque chose en particulier, messieurs ?
- Oui, répondit Dortmunder. On veut aller sous l’eau.
Elle les observa d’un air dubitatif.
- Vraiment ?
- Oui, oui, répondit Dortmunder comme si c’était la chose la plus naturelle au monde. Pourquoi pas ?
- Oui, pourquoi pas, répondit-elle avec un sourire trop éclatant. Avez-vous déjà plongé, messieurs ?
- Plongé ? fit Dortmunder.
- Vous parlez bien de plonger, n’est-ce pas ?
- On veut aller sous l’eau, répéta Dortmunder et pour bien se faire comprendre, il fit même le geste d’écarter les flots en joignant les dos de ses mains devant lui et en écartant les bras en arrière.
- Dans la mer, dit la fille, perplexe.
- Euh, non, dit Dortmunder. Sur une sorte de lac. Mais… en dessous. À l’intérieur.
- De la plongée en eau douce, dit la fille avec un sourire ravi, car ils réussissaient enfin à communiquer.
- En marchant, précisa Kelp qui voulait toujours mettre son grain de sel.
Adieu la communication. La fille regarda Kelp d’un air désespéré.
- Je vous demande pardon ?
- On veut pas sauter dedans, expliqua Kelp. Ni plonger. On veut y aller à pied.
- Oh ! fit-elle en retrouvant son sourire sain et joyeux. Ça ne change rien, pas au niveau de l’équipement. (Elle se tourna légèrement pour inclure Dortmunder dans son sourire.) Je crois comprendre que vous n’avez jamais plongé, messieurs ?
- Il y a un début à tout, dit Dortmunder.
- Absolument. Où prenez-vous des cours ?
- Des cours ? dit Kelp, mais la voix de Dortmunder couvrit sa question :
- Au lac.
- De quel équipement avez-vous besoin ?
- De tout, répondit Dortmunder.
Là encore, elle s’étonna.
- Tout ? Vous ne pouvez rien louer sur place ?
- Non, ça ne marche pas comme ça sur ce lac. Mais pour l’instant, on cherche juste à voir de quoi on aura besoin, quel genre de matériel et ainsi de suite.
- Les bouteilles et tout ça, ajouta Kelp en montrant les bouteilles de plongée alignées sur le mur derrière la vitrine renfermant les détendeurs, les masques et les lampes étanches.
Cette fois, la fille perdit son sourire pour de bon. Les sourcils froncés, elle regarda alternativement Dortmunder et Kelp.
- Je ne sais pas trop ce que vous avez l’intention de faire, messieurs, mais ce n’est pas de la plongée.
Dortmunder prit un air offusqué.
- Bien sûr que si ! Pourquoi est-ce qu’on aurait besoin de matériel sinon ?
- Très bien, dit-elle d’un ton sec en leur accordant le bénéfice du doute ou en choisissant la méthode de l’explication rapide pour se débarrasser au plus vite de ces clients qui n’en étaient pas. De toute évidence, vous ne connaissez rien au monde de la plongée.
- On débute, lui rappela Dortmunder. Je vous l’ai dit.
- Vous ne pouvez pas débuter sans moniteur. Et il est évident que vous n’en avez pas.
Dortmunder demanda :
- Pourquoi on ne peut pas apprendre dans un livre ?
- Parce que. Il n’y a que deux façons de plonger. Soit avec un moniteur diplômé à vos côtés, ou après avoir passé un brevet.
- Vous savez, dit Kelp, vous n’êtes pas censé conduire sans permis non plus, mais je parie qu’il y a des gens qui le font.
La fille lui jeta un regard sévère. La jeune femme radieuse et athlétique s’était transformée avec une rapidité stupéfiante en un redoutable professeur de catéchisme.
- Ça ne se passe pas du tout de la même manière, dit-elle, et cela semblait la réjouir. (Elle montra l’alignement de bouteilles.) Je peux vous en vendre autant que vous voulez. Mais elles sont vides. Et le seul endroit où vous pouvez les faire remplir, c’est dans un centre de plongée accrédité. Et ils vous les rempliront seulement si vous montrez votre brevet ou si vous êtes accompagnés d’un moniteur. (Son air satisfait était exaspérant.) En plongeant ou à pied,messieurs, vous n’irez pas très loin sous l’eau, et vous ne resterez pas très longtemps avec des bouteilles vides. Vous voulez bien m’excuser ?
Elle pivota sur elle-même pour aller vendre un gilet Dacor Seachute de 350 dollars à un Français très bronzé avec une chevelure honteusement épaisse et brillante.
Ils repartirent en douce, descendirent le grand escalier de chez Parangon d’un pas lourd et morose, se dirigèrent vers la sortie, la queue entre les jambes, et Dortmunder dit :
- O.K. Faut trouver quelqu’un.
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