Dégâts des eaux
Chapitre 29
Minuit. Le camping-car Dodge avec un caducée sur le pare-brise quitta en douceur la route de campagne pour s’arrêter sur le bas-côté en graviers, avant d’éteindre ses phares. La lune commençait juste à se lever au-dessus de la montagne Shawangunk et dispensait une vague lumière ambrée qui transformait en cuivre la barre de fer qui fermait le petit chemin de terre et se reflétait faiblement, de manière presque confidentielle, sur le panneau planté en bordure du sentier : ACCÈS INTERDIT – PROPRIÉTÉ DU RÉSERVOIR DE VILBURGTOWN.
La porte du salon du camping-car s’ouvrit et Tiny Bulcher en descendit, muni d’une grosse cisaille à métaux. Il marcha vers la barrière, coupa d’un coup sec la chaîne cadenassée qui la maintenait fermée, souleva la barrière et la fit pivoter sur le côté. Puis, avec la cisaille, il fit signe au camping-car qui s’engagea sur le chemin de terre au ralenti, en tanguant dangereusement. Quand il s’arrêta après avoir franchi la barrière, les feux de stop conférèrent brièvement à la scène un aspect dramatique. Tiny remit la barrière en place et remonta à bord du véhicule.
À l’intérieur, Kelp était assis devant le grand volant de type autocar, pendant que Dortmunder et Tom Jimson étaient assis face à face et en silence dans le coin salon plongé dans l’obscurité. Tiny déposa bruyamment la cisaille à métaux sur les autres outils; il s’assit sur le siège pivotant à la droite de Kelp, regarda au-dehors à travers le pare-brise et demanda :
- Tu vois quelque chose ?
- Par moments, répondit Kelp. La lune aide un peu.
En entendant cette conversation, Dortmunder se leva du canapé convertible et s’avança, tandis que le camping-car tanguait comme un bateau dans la tempête en avançant centimètre par centimètre sur le chemin de terre creusé d’ornières. En scrutant l’obscurité droit devant, par-dessus l’épaule de Tiny, Dortmunder dit :
- Andy ? Tu ne vois absolument rien.
- Je me débrouille très bien, répondit Kelp. Si tout le monde arrêtait de me distraire. C’est vous qui m’empêchez d’allumer les phares.
- Ne le prends pas mal, Andy, dit Tiny, mais pourquoi est-ce qu’on n’a pas engagé un chauffeur pour faire ce coup ? Où est Stan Murch ?
- On n’a pas besoin de chauffeur, expliqua Dortmunder, car a priori, il n’y aura pas de poursuite. Et plus on est nombreux sur le coup, plus la part de chacun sera réduite.
Un ricanement s’éleva au fond du camping-car. Tiny et Dortmunder échangèrent un regard.
Kelp baissa sa vitre pour laisser entrer une bouffée d’air frais et humide.
- Ah ! C’est mieux, commenta-t-il.
Tiny le regarda en fronçant les sourcils.
- En quoi c’est mieux ?
- Quand on frotte contre les buissons, je l’entends, expliqua Kelp. Comme ça, on reste sur la route.
Tiny fit pivoter son siège pour regarder Dortmunder.
- Stan Murch me coûterait trente mille dollars, c’est ça ?
- Oui, environ, répondit Dortmunder.
- Je m’en souviendrai, dit Tiny et il pivota dans l’autre sens.
Le camping-car progressait en cahotant et en titubant au milieu de la forêt; Kelp écoutait les buissons, Tiny et Dortmunder plissaient les yeux en regardant à travers le pare-brise, pendant que Tom, assis seul à l’arrière, dans le noir, était plongé dans ses pensées.
Soudain, Dortmunder demanda :
- C’est quoi, ça ?
- Ça quoi ? répondit Kelp.
- Arrête-toi, ordonna Tiny.
- Si tu y tiens, dit Kelp avec nonchalance et il arrêta l’avant du camping-car à un centimètre d’une autre barrière métallique.
- Alors, tu la vois maintenant ? demanda Tiny.
Kelp se pencha en avant pour regarder à travers
le pare-brise, trop haut ou trop loin.
- Quoi donc ? dit-il.
- Il peut juste l’entendre, suggéra Dortmunder.
Tiny secoua la tête d’un air dégoûté et se leva de son siège pivotant pour aller chercher sa cisaille. Kelp pencha la tête par la vitre ouverte, regarda un peu partout et aperçut enfin le grillage coiffé de fil de fer barbelé, planté au cœur de la forêt et qui s’étendait vers le néant à droite et à gauche, en reflétant par endroits l’éclat assourdi de la lune.
- Hé, regardez-moi ça ! s’exclama-t-il.
- C’est déjà fait, répondit Dortmunder.
Tiny descendit du camping-car et se débarrassa de cette barrière comme la première. Le camping-car s’avança alors, majestueusement, et franchit le grillage pour pénétrer sur la propriété du réservoir de Vilburgtown avec la dignité d’un grand paquebot. Puis il s’arrêta et Tiny remonta à bord, en disant :
- J’en ai vu un petit bout. Droit devant nous.
- Un bout de quoi ? demanda Kelp.
- De réservoir.
- Ne tombe pas dedans, suggéra Dortmunder.
- Aucun risque, dit Tiny. Il entendra le « plouf ».
Devant eux, à travers les arbres, alors que Kelp continuait d’avancer lentement, ils apercevaient des petits scintillements d’or et de safran là où le clair de lune se reflétait sur la surface instable du réservoir. À environ cinq mètres du bord de l’eau, ils atteignirent une clairière au sol en terre et Kelp s’arrêta.
- Et voilà ! dit-il. À travers le doute et le mépris, j’ai tracé mon chemin.
- Tu n’aurais pas réussi sans les buissons, souligna Tiny.
Ils descendirent tous du camping-car et s’approchèrent du bord de l’eau pour regarder la surface légèrement ridée. Ça semblait profond. Ça ne semblait pas du tout créé par l’homme. Dans la lueur orangée de la lune enflée juste au-dessus des cimes des montagnes, le réservoir de Vilburgtown paraissait très ancien, sans fond, noir et menaçant. Des choses devaient vivre là-dessous, de grandes choses silencieuses avec de gros yeux, des dents pointues et de longs bras blancs décharnés.
- Hmmm, fit Dortmunder.
- Bon, bah… on y est, dit Kelp. On devrait s’y mettre.
- Il ne faut jamais remettre au lendemain… dit Tom.
- Exact, confirma Dortmunder.
Traînant légèrement les pieds, Dortmunder et Kelp retournèrent au camping-car pour décharger tout leur équipement : combinaisons, bouteille d’air, torches sous-marines, tout l’attirail. Alors qu’ils commençaient à ôter leurs vêtements civils dans l’air froid de la nuit, Tiny tourna la tête vers la gauche en fronçant les sourcils et il dit :
- Le barrage est quelque part par là, hein ?
Tom pointa le doigt.
- On aperçoit la courbe, là-bas.
Tiny demanda :
- Y a personne qui risque de nous voir à l’intérieur ?
Tom agita ses mains osseuses pour chasser ce problème.
- Non. Toutes les fenêtres donnent sur la vallée. T’en fais pas, Tiny, on est seuls.
Juste à côté, Dortmunder et Kelp, en train d’enfiler leurs combinaisons, entendirent cette remarque et se regardèrent. Mais ils ne dirent pas un mot.
- Hé, voilà le jeune marié !
- Alors, cette nuit de noces ? Tu as de sacrées valises sous les yeux !
- Faut que tu dormes un peu, mon pote ! T’inquiète pas, il sera toujours là à ton réveil ! Il a pas maigri ?
- Maigri ? II est presque transparent ! Il n’a plus d’encre dans son stylo !
- Il n’a même plus de stylo !
- Assieds-toi, Bobby, assieds-toi. Faut que tu reprennes des forces.
- Oui, oui, répondit Bobby en hochant la tête face à ses bourreaux et en gardant pour lui ses pensées amères.
Il savait bien que lorsqu’il reprendrait son boulot, ici au barrage, il aurait droit à une mise en boîte, et la meilleure chose à faire, c’était de jouer le jeu et d’attendre que ces crétins se lassent de leurs plaisanteries.
Mais ce n’était pas facile, étant donné les circonstances, de la fermer. En vérité, il avait beaucoup plus baisé avec Tiffany avant le mariage que durant la prétendue lune de miel. Les deux premiers jours de leur vie maritale, elle avait été d’une humeur vraiment merdique; elle pestait contre tout : le trajet en avion, l’hôtel, l’île d’Aruba. Bob s’était montré très patient et raisonnable, tout compte fait, et le troisième jour enfin, Tiffany s’était détendue; elle était dans de meilleures dispositions et ils avaient passé quelques heures très agréables ensemble, avant que ne débutent les nausées matinales, un désagrément que Tiffany allait semble-t-il subir au cours des cinq prochains mois. (Le pire jusqu’à présent, et de loin, pour toutes les personnes concernées, et toutes les personnes dans les parages, avait été le voyage du retour en avion.)
Voilà pourquoi toutes ces railleries se trompaient de cible. Mais inutile de le dire à ces imbéciles, inutile de leur dire quoi que ce soit. Ses trois collègues de l’équipe de nuit au barrage de Vilburgtown n’étaient pas réputés pour leur empathie et leur profondeur d’esprit. (Pour être franc, Bob non plus.) Alors, pendant qu’ils lançaient des remarques de plus en plus vulgaires, motivés par une volonté pseudo-amicale de se payer sa tête, Bob se dirigea d’un air sombre vers son poste de travail pour se réinstaller dans sa routine. Il y avait des formulaires à remplir, des données informatiques en retard à saisir, des contrôles de sécurité et d’entretien qui n’avaient pas été effectués durant son absence, des rapports de consommation destinés à ¡a compagnie des eaux de New York, des documents concernant la retraite, les assurances, les heures supplémentaires, le syndicat et les impôts pour le détachement de quatre hommes de la police de New York affectés à la surveillance du barrage, des factures d’électricité et de téléphone…
Et les autres qui n’arrêtaient pas. Ils se sentaient obligés de continuer à faire des remarques spirituelles, alors qu’il essayait de travailler. Ces trois idiots, employés de maintenance comme lui, domestiques au service du barrage, sans ancienneté dans la fonction publique, étaient tombés sur ce travail de nuit mortellement ennuyeux et répétitif lorsqu’ils avaient fait connaissance avec le monde des adultes, et ils resteraient ici pendant des années, jusqu’à ce que des jeunes encore plus inexpérimentés soient engagés par la municipalité et fourrés à l’intérieur de ce barrage comme des vers de terre dans un réservoir hydroponique, pour que Bob et ses copains puissent enfin accéder à une vie d’inactivité en plein jour, et passer leurs journées à surveiller les formations nuageuses et à protéger le réservoir contre les pêcheurs, les plaisanciers, les baigneurs naturistes, les dysfonctionnements et les fous transportant assez de LSD pour rendre fou tout l’État.
Travail de jour : quand parfois le téléphone sonnait, quand parfois un automobiliste passant par là avait envie de s’arrêter pour discuter des merveilles de la technologie, quand parfois il arrivait quelque chose. Mais en attendant ce jour béni, ils étaient coincés tous les quatre dans cet ennui absolu, et n’importe quel événement, y compris (et peut-être même surtout), le retour d’un collègue après sa lune de miel, était une chose à savourer, sur laquelle on pouvait s’appesantir, à consommer lentement et jusqu’au bout, à ressasser jusqu’à plus soif.
- Je reviens, déclara finalement Bob en sentant qu’il n’en pouvait plus.
Il se leva, en tournant le dos à ses formulaires, à son ordinateur et à ses meilleurs amis, et il marmonna :
- J’ai besoin de prendre l’air.
- Tu as surtout besoin de manger des huîtres !
- Non, ce qu’il lui faut, c’est une attelle ! Une toute petite attelle. Quelle taille, Bobby ? Environ huit centimètres ?
- Cette Tiffany est une veinarde. Bobby peut lui faire des cochonneries avec sa petite quéquette, elle s’en rend même pas compte. Elle continue à dormir !
Nom d’un chien ! Bob sortit et gravit les marches menant à la passerelle du barrage, située du côté du réservoir, juste sous le bord de la route. C’était beau, par là. Depuis son séjour à Aruba, Bob était devenu une sorte d’observateur de la beauté, et il était capable de dire que ce paysage, ce paysage de printemps, avec les silhouettes des sapins, la grosse lune orange, les montagnes en dents de scie et cette étendue d’eau paisible, c’était la beauté.
Et il était seul face à elle. En bas, sur la gauche, là où la route qui longeait le haut du barrage rencontrait la terre à l’autre bout, se dressait l’unique construction visible, un bâtiment bas et carré d’une seule pièce, construit avec des pierres locales, qui abritait les bureaux du détachement de police, mais qui, présentement, était vide. Il n’y avait aucun policier en poste la nuit, mais ils étaient de garde chez eux, tout près, en cas de problème. Et la police d’État était toute proche elle aussi, prête à intervenir en cas de gros problème.
Si toutefois on ignorait cette petite construction de pierre et si on tournait le dos au barrage pour contempler la surface de l’eau, c’était presque comme au temps des Indiens, avant que les Européens remontent l’Hudson River pour installer leurs colonies. En plissant les yeux, on pouvait presque imaginer des Indiens silencieux glissant sur l’eau à bord de leur canoë. Évidemment, cette étendue d’eau n’existait pas à l’époque des Indiens; en ce temps-là, le canoë imaginé par Bob se serait trouvé à vingt mètres du sol, au milieu des cimes des arbres, mais l’idée était juste.
Et il était l’unique observateur. Ce léger « plouf » au loin sur la droite, par exemple. S’il voulait imaginer que c’était une pagaie indienne, où était le mal ? Même s’il savait bien, en vérité, que c’était juste un poisson.
Pendant que Kelp trempait ses doigts dans l’eau (et grimaçait) pour voir si elle était froide, Dortmunder ajusta son masque et inspira par le nez comme Doug Berry le lui avait appris, afin de créer l’effet ventouse qui rendrait le masque étanche. Puis il mit le détendeur dans la bouche, et commença à respirer l’air contenu dans la bouteille, et une fois de plus, il éprouva un sentiment de claustrophobie. Quand il avait la tête emprisonnée par le masque et le détendeur, cela lui rappelait toujours la prison, pour une raison quelconque.
- Tu es prêt ? demanda Kelp, ce qui signifiait évidemment que lui-même n’était pas prêt, car s’il pouvait parler, ça voulait dire qu’il n’avait pas mis son détendeur dans la bouche. En guise de réponse, Dortmunder se dirigea vers l’eau d’un pas lourd.
Étant donné qu’ils avaient décidé d’entrer non pas en plongeant mais en marchant et qu’ils n’avaient nullement l’intention de nager pendant qu’ils seraient là-dessous, uniquement de marcher, ils ne portaient pas de palmes, mais des sortes de petites bottes souples à fermeture Éclair. De ce fait, leur entrée dans l’eau était un peu plus digne que celle du plongeur muni de palmes. Un peu plus digne, mais pas beaucoup.
Ou plutôt, leur entrée aurait été plus digne si l’eau n’avait pas été aussi froide, obligeant Dortmunder tout d’abord, puis Kelp, à faire un bond en arrière au moment où ils y mettaient un pied. Se regardant avec des yeux écarquillés à travers leurs masques, serrant dans leur main leur torche sous-marine, chacun ayant une petite pelle pliante accrochée à sa ceinture de plomb, l’extrémité de la longue corde blanche entourant, de manière lâche, la taille de Dortmunder, ils firent une nouvelle tentative.
Elle était froide. Entrer en marchant était la pire façon de procéder. Chaque centimètre du corps avait l’occasion de grelotter de froid, individuellement, successivement. Quand il eut de l’eau jusqu’à mi-cuisse, Dortmunder décréta qu’il ne pouvait plus supporter ce supplice mortel, alors il s’assit dans l’eau, tout simplement, et celle-ci envahit l’intérieur de sa combinaison jusqu’au cou. « Mon cœur va s’arrêter ! » se dit-il, mais la combinaison commença à remplir son rôle en réchauffant l’eau contre sa peau comme toutes les fois où il s’était immergé dans la piscine de Long Island; les tremblements se calmèrent, la terrible douleur dans les dents s’atténua et ses cheveux se replantèrent dans son cuir chevelu.
À côté de lui, Kelp, qui l’avait vu faire, venait de l’imiter, et sans doute subissait-il les mêmes tortures. C’est extrêmement désagréable, se dit Dortmunder, mais je survivrai. Il y avait une sorte de satisfaction sinistre dans cette pensée.
Il était temps de repartir. Non sans mal, Dortmunder se remit sur ses pieds, mais sans se lever totalement. Il demeura accroupi pour garder son corps sous l’eau et il se retourna vers la rive, où Tiny et Tom se découpaient sur la masse plus claire du camping-car : Tiny était appuyé sur le cabestan posé sur un trépied, tandis que Tom se tenait debout sur le côté, tel l’esprit maléfique du lac.
« Tiny est capable de s’occuper de Tom, se dit Dortmunder. Tiny est capable de veiller sur lui-même. Aucun doute. Tiny est grand, il est vif, il saura maîtriser la situation. » En se disant cela, Dortmunder se retourna et continua d’avancer en canard.
Sous ses pieds, le sol était très boueux et comme visqueux. À mesure qu’il s’enfonçait dans l’eau, le fond tirait sur ses bottes pour essayer de les lui arracher, ce qui l’obligeait à marcher de plus en plus prudemment, en décollant ses talons de la boue à chaque pas, alors qu’en dessous des doigts invisibles agrippaient ses semelles.
Et soudain, l’eau glacée caressa son menton, sous le détendeur. « Ça y est, je vais sous l’eau ! Maintenant ! Je vais aller sous l’eau. » Il tourna la tête et jeta un ultime regard désespéré vers la rive, mais il était trop loin désormais, il ne distinguait presque plus rien. Tiny, Tom et le camping-car avaient disparu dans l’obscurité sous les arbres.
« Tout va bien. Je vais descendre sous l’eau. » Et il le fit.
La torche. Bon sang, comment on allume la torche ? Il doit bien y avoir un bouton, il…
Une légère lueur s’alluma sur sa droite : la torche de Kelp. C’est donc faisable, aucune raison de paniquer; il suffisait de baisser les yeux dans l’obscurité et d’essayer de deviner où était le bouton de la torche. Concentré sur ce problème, Dortmunder en oublia de respirer par la bouche; il essaya d’inspirer par le nez et ses narines se pincèrent, tandis que les contours de son masque appuyaient douloureusement sur ses joues et sur son front.
« J’étouffe ! » Terrifié, il avala de grandes bouffées d’air par la bouche et s’aperçut qu’il respirait. Puis il trouva le bouton de la torche, alluma cette saloperie et… il ne voyait toujours rien.
C’était de l’eau très sale. Beaucoup plus sale que la chose qui coule des robinets de New York. Cette eau était marron. Avec des millions de minuscules atomes de saleté poilus qui flottaient et renvoyaient le faisceau de la torche sous forme d’un halo sépia.
Il ne voyait même pas le fond. Il braqua la torche vers le bas et parvint à distinguer ses genoux, mais pas plus loin. Ses pieds bottés se perdaient dans la pénombre brune. Derrière lui, la grosse corde blanche, assez légère pour flotter juste sous la surface, se dressait en biais et disparaissait au bout de cinquante centimètres.
L’idée de départ, c’était qu’en marchant droit devant, ils finiraient par atteindre la vieille route qui allait de Dudson Park à Putkin’s Corners; pour ce faire, ils devaient descendre la colline vers la droite. D’après l’ordinateur de Wally Knurr, la vieille route goudronnée devrait toujours être là, mais peut-être était-elle en partie recouverte de vase. Évidemment, s’ils ne voyaient pas du tout le fond, ce serait un peu plus difficile de la trouver. Sauf qu’une route goudronnée, même sous l’eau, n’essaierait pas de lui arracher ses bottes à chaque pas; ce serait donc un indice.
Donc, la solution c’était de rester ensemble et d’avancer. Rester ensemble. Dortmunder regarda autour de lui; il ne voyait plus la torche de Kelp. Était-ce à cause du faisceau de sa propre lampe ? Après avoir retrouvé ce foutu bouton - pourquoi faisaient-ils un bouton aussi difficile à trouver ?-, il éteignit sa lampe et tourna lentement sur lui-même en scrutant le néant à travers son masque. Rien. Le noir complet. Aucune lumière. Les ténèbres. L’obscurité. Une obscurité froide et humide qui l’écrasait de tous les côtés, qui appuyait sur sa poitrine, sur son front et la mince épaisseur de verre entre ses yeux et..
Le bouton !
La lueur floue et brune réapparut, recréant le tube étroit de lumière tamisée dans lequel il se tenait; ce placard sombre entouré de tout ce noir.
Où était Kelp ? Bon sang, c’était un coup à se perdre.
« J’espère qu’il ne va pas paniquer », songea Dortmunder, craignant que Kelp ne possède pas les mêmes nerfs d’acier que lui, et sachant avec certitude que Kelp n’avait pas la longue corde blanche qui, quoi qu’il puisse arriver, reliait Dortmunder par la taille au cabestan, à Tiny, à la rive et à la totalité du monde de là-haut, d’air et de lumière.
Continuer d’avancer droit devant, voilà ce qu’il fallait faire. Avancer droit devant. Laisser la torche allumée pour guider Kelp, tenir fermement la corde qui le reliait à la vie et avancer, à tâtons, en attendant cette foutue route goudronnée.
« Pourquoi est-ce que je fais ça ? »
Son pied heurta quelque chose de dur. Cette chose était dure et son pied l’avait heurtée durement. Merde ! Quoi encore ?
Dortmunder se pencha en braquant le faisceau de la lampe dans la boue, et il découvrit une souche d’arbre, juste devant lui. La majeure partie de l’écorce s’était décomposée, l’intérieur du tronc ressemblait à de la rouille friable, et une partie des racines avait été mise au jour par la vase mouvante. Des racines crochues et sombres comme des doigts de sorcière, tout autour de ses pieds.
Dortmunder se déplaça vers la droite et heurta autre chose. C’était encore une souche, d’environ trente centimètres de hauteur, un peu plus épaisse que la première. Il resta penché pour décrire des arcs de cercle avec la torche, faisant apparaître de plus en plus de souches dans l’obscurité : une armée de troncs sectionnés, certains épais, d’autres plus maigres, tous décatis, formant des rangs inégaux et incapables de se tenir au garde-à-vous, aucun ne dépassant les trente centimètres. Il se retourna à moitié en balayant les environs avec la torche. Ils étaient derrière lui également, par milliers, les uns contre les autres; leurs racines se chevauchaient, comme s’ils se prélassaient à leur aise, en l’attendant depuis toutes ces années, sans se presser, sachant que par une nuit noire Dortmunder descendrait parmi eux et…
« Bon, ça va comme ça. Ils ne sont pas vivants, O.K. ? Ce sont des souches, rien d’autre. Ressaisis-toi, nom d’un chien ! »
C’est alors qu’il repensa à un des éléments intégrés dans le plan de la vallée inondée représenté par l’ordinateur de Wally Knurr. La plupart des arbres avaient été coupés avant l’arrivée de l’eau. Et la plupart des constructions avaient été déplacées, à l’exception de celles qui étaient totalement inutiles ou faites de grosses pierres ou de briques, comme deux églises, des casernes de pompiers et la bibliothèque derrière laquelle Tom avait enterré son foutu butin. Ces bâtiments avaient été dépouillés de leurs portes, de leurs fenêtres, de leurs planchers et de tout ce qui était récupérable.
Il n’avait pas réfléchi à ce que ça signifiait. Il n’avait pas imaginé qu’il serait très difficile de descendre la colline au milieu d’une forêt de troncs d’arbre sectionnés. D’un autre côté, même s’il avait réfléchi au problème des souches, il ne pouvait pas savoir qu’il se retrouverait dans cette obscurité boueuse, incapable de voir quoi que ce soit à plus de quelques dizaines de centimètres devant la lumière d’une torche. Et il ne pouvait pas savoir combien ce serait difficile de se déplacer dans cette boue.
Penché en avant, la corde et la ceinture de plomb lui rentrant dans le ventre, Dortmunder essayait de trouver un chemin parmi les souches en se cognant contre les racines et les pierres - il y avait des pierres maintenant !-, obligé de tourner par ici ou par là pour progresser, et il s’aperçut rapidement qu’il avait perdu toute notion du devant.
Droit devant ça voulait dire descendre, pas vrai ? Mais c’était par où pour descendre ? Avec seulement cette minuscule et étroite zone de lumière en guise de repère, avec toutes ces saletés qui flottaient dans l’eau, impossible de dire où était l’amont, où était l’aval.
C’était où pour aller vers l’avant ? Plus important : c’était où pour aller vers l’arrière ? Il pointa le faisceau de la torche sur la corde qui flottait derrière lui en serpentant, emportée par les faibles courants, dessinant des demi-boucles, venant de partout et de nulle part.
Les yeux levés pour essayer de suivre les cheminements de la corde, Dortmunder continua d’avancer; c’est alors qu’il heurta autre chose, perdit l’équilibre, se rétablit aussitôt, mais laissa échapper sa botte droite.
Oh, merde ! Son pied nu s’enfonçait maintenant dans la boue visqueuse, froide et mouillée. Il tira sur sa jambe et sentit une racine épaisse faire pression sur son cou-de-pied. Elle le retenait !
Il se pencha rapidement en avant et agita la torche dans tous les sens pour voir ce qui se passait en bas, mais il la cogna par inadvertance contre une souche. Elle lui échappa. Et s’éteignit.
L’obscurité. Les ténèbres. « Pas de panique. La torche est là quelque part dans le noir. La botte est là quelque part dans le noir. Le pied est là quelque part dans le noir, emprisonné par les racines. Pas de panique ! »
« Depuis combien de temps suis-je là-dessous ? J’ai de l’air pour une heure ! Suis-je ici depuis une heure ? Est-ce que cet air a un drôle de goût ? Pas de panique ? Pas de panique ? Et pourquoi ça ? »
Accoudé au garde-fou de la passerelle, contemplant la beauté immobile et silencieuse du réservoir dans la lumière de plus en plus pâle de la lune montante, Bob se surprit à réfléchir aux changements survenus récemment dans sa vie, et pour la première fois, il regretta de ne pas avoir véritablement un ami. Pas les soi-disant amis qu’il avait eus toute sa vie, à l’école primaire et au lycée, pas des connards à l’air demeuré comme les trois guignols à l’intérieur du barrage, mais un ami, un vrai ami, quelqu’un à qui il pourrait confier ses pensées les plus intimes.
Par exemple. Avec les trois crétins du barrage, il ne pouvait absolument pas parler du fait de se réveiller avec une femme; ils manquaient de maturité pour aborder ce sujet. En vérité, bien que Bob possède ce qu’il considérait comme une grande expérience dès qu’il s’agissait de coucher avec des femmes, le phénomène qui consistait à se réveiller avec l’une d’elles, à se réveiller le matin avec une autre personne juste à côté, une femme, une femme grandeur nature, dès que vous ouvriez les yeux, était une chose à laquelle il n’avait pas suffisamment réfléchi avant qu’elle survienne.
Et c’était comment ? C’était ça le plus bizarre; ça n’avait rien de particulièrement agréable. En tout cas, ce n’était pas sexy. C’était comme si vous aviez une sorte de gros animal dans la chambre avec vous, un cerf ou un mouton, voire une chèvre, parfois plutôt un cheval. Il était là à tousser, à se moucher, à se gratter, à aller et venir, en ouvrant et en fermant les tiroirs, aussi pâle et exsangue que la victime d’un vampire sans son maquillage. C’était comme…
Un monstre marin ! Les yeux exorbités, à la fois excité et effrayé, Bob vit la chose crever la surface du réservoir; une énorme tête de saurien avec de longues oreilles pendantes et des yeux de reptiles qui lançaient un reflet blanc au clair de lune. C’était un animal écailleux, presque métallique. Un monstre marin, sans aucun doute.
La chose se déplaçait vers le rivage. Bob l’observait, le souffle court, au bord de l’évanouissement.
Ici ! Ici au réservoir de Vilburgtown ! Comme au Loch Ness ! Comme… comme… comme dans Stephen King ! Juste là, devant ses yeux !
Arrivé près de la rive, le monstre marin (le monstre du lac ? le monstre du réservoir ?) replongea et disparut sous l’eau en laissant un cercle grandissant d’ondulations. Bob garda les yeux fixés sur la surface, mais il ne réapparut pas. Et voilà, pensa-t-il avec un mélange de stupeur et d’amertume. Encore une chose dont il ne pourrait parler à personne. Pas même à Tiffany.
Surtout pas à Tiffany.
Hmmm.
Kelp refit surface à proximité de la rive et il aperçut Tiny et Tom qui l’observaient du bord, avec l’intérêt de ceux qui ne sont pas impliqués. Ah ! la vache, se dit-il. C’est comme ça qu’on découvre qui sont ses amis.
Il avait passé quelques minutes désagréables, là au fond du lac. Après avoir perdu le contact avec John, il s’était retrouvé coincé dans la boue, au milieu de toutes ces souches, et il avait totalement perdu le sens de l’orientation. Il n’avait même pas une corde pour le relier à la rive : c’était John qui l’avait. S’il n’avait pas repensé au BCD, il aurait commencé sérieusement à se faire du souci.
Mais juste au moment où il se disait qu’il allait peut-être devenir très nerveux, il s’était souvenu que le BCD permettait de flotter et il s’était même souvenu de la manière dont fonctionnait ce machin : il fallait appuyer sur le bouton situé dessous. Pas sur celui du dessus.
Ah ! quelle magnifique sensation de monter, monter, d’échapper à la boue et à la fange, en traversant l’eau remplie de saloperies, et de flotter vers le haut comme un oiseau, comme un ballon, comme Superman, avant de transpercer la peau de l’eau pour déboucher à l’air libre, découvrir la lune plus haute, plus brillante, plus blanche, et le grand bol noir de la vallée, rempli d’eau, qui le tenait de manière réconfortante entre ses mains vert foncé, et lui qui flottait au milieu de tout cela, en sécurité et serein, maître de son destin !
Là-bas, il y avait la rive. Et là-bas sur la rive, il y avait la tache claire du camping-car. Kelp n’était pas vraiment un nageur olympique qui fendait l’eau avec grâce. Il était plutôt du genre à laisser pendre ses bras et ses jambes dans l’eau et à les agiter au hasard pour avancer peu à peu. Il essaya donc de regagner la rive en employant la méthode habituelle, mais le BCD le faisait si bien flotter que Kelp ballottait à la surface de l’eau comme une boîte de bière abandonnée.
Finalement, il expulsa un peu d’air du BCD, juste assez pour redescendre légèrement sous la surface, et à partir de là, sa méthode habituelle retrouva son efficacité habituelle. Il progressa de cette façon pendant un certain temps, jusqu’à ce qu’un de ses pieds qui traînaient heurte le sol, et il termina en marchant, émergeant du réservoir tel le dernier représentant de commerce de l’équipe, celui à qui on a donné le plus mauvais itinéraire.
Tout en se débarrassant du détendeur et du masque, Kelp regagna la rive, pendant que Tiny descendait à sa rencontre en demandant :
- Alors, raconte !
- C’est pas bon, dit Kelp. (Il se dirigea vers le camping-car dans le but de se débarrasser de tout son équipement.) On n’y voit rien. Et il y a des souches d’arbre partout. Impossible de se déplacer là-dessous.
Tom les rejoignit tandis qu’ils marchaient vers le camping-car. D’un air soucieux, il demanda :
- Vous pouvez pas récupérer mon argent ?
- Je vois pas comment, dit Kelp. John et moi, on… (Il s’interrompit et regarda autour de lui.) Où est John ?
- Où est John ? répéta Tiny. Il était avec toi !
- Mince. Je pensais qu’il ressortirait avant moi. Il avait la corde, il avait…
La voix de Kelp mourut. Il se retourna et contempla l’eau noire silencieuse. C’était aussi profond que l’enfer là-dessous, il le savait maintenant. Tiny et Tom scrutaient eux aussi la surface du réservoir, en écoutant, en guettant, en attendant…
- Nom de Dieu, dit Tiny.
Le cabestan et son trépied basculèrent.
Surpris par le bruit, ils se retournèrent vivement tous les trois pour voir le cabestan et le trépied dévaler la rive en raclant le sol, comme s’ils étaient bien décidés à s’offrir un bain de minuit.
- Il tire sur la corde ! s’écria Tiny.
- Il faut l’arrêter ! hurla Kelp.
Tiny se précipita et bondit pour sauter à pieds joints sur la corde blanche qui serpentait et la plaquer au sol, juste devant le cabestan suicidaire, pendant que Kelp jetait son masque et sa torche pour courir jusqu’au bord du réservoir, où il observa la corde tendue qui s’enfonçait dans l’eau.
Tiny ramassa un bout de corde lâche, entre son pied et le cabestan, et il l’enroula autour de son poignet.
- Je tire ?
- Évidemment ! répondit Kelp, survolté et soulagé. Doit y avoir John à l’autre bout !
Alors, Tiny commença à ramener la corde, en tirant une main après l’autre.
- C’est lourd, commenta-t-il, mais il continua à tirer.
Tom approcha de la corde tendue et la suivit du regard jusqu’à l’endroit où elle disparaissait dans l’eau sombre. Il demanda :
- Tu penses qu’il l’a ?
- Bon sang ! s’exclama Kelp. Ça se pourrait ? Il a continué jusqu’au bout ! On s’est perdus, mais lui il a continué, il est descendu jusqu’au fond, il a trouvé le cercueil et maintenant il…
Soudain, le doute plissa le front de Kelp et il secoua la tête.
- Non, je suis descendu, dit-il. C’est impossible.
Ils restèrent là sur la rive, tout près des clapotis de l’eau, à attendre avec angoisse, pendant que Tiny ramenait la corde avec force, une main après l’autre, penché en arrière. Et soudain, il tomba à la renverse, avec un grand bruit sourd; ses grosses jambes se dressèrent pour attraper la corde devenue folle, et quelques secondes plus tard, Dortmunder qui avait lâché la corde lorsqu’il avait enfin aperçu la surface de l’eau, se précipita sur la terre ferme en balançant à droite et à gauche le reste de son équipement.
(Si Bob avait vraiment voulu voir un serpent de mer, il aurait dû rester pour voir ça. Malheureusement, l’honneur d’avoir aperçu le premier serpent de mer l’avait amené à s’apercevoir qu’en vérité il haïssait sa femme, détestait ses amis et collègues et méprisait son travail, alors il avait quitté son job, il s’était rendu dans la ville la plus proche où il y avait un kiosque ouvert toute la nuit pour acheter un numéro de Soldier of Fortune. Le bonheur, il le savait maintenant, il le trouverait dans la peau d’un mercenaire sur un autre continent.)
Après avoir été traîné dans la boue la tête la première au milieu des souches et des racines, Dortmunder n’était pas des plus présentables. Il avait perdu ses deux bottes, plus la ceinture de plomb, plus la pelle pliable; et plusieurs fois il avait failli perdre à la fois la corde et la raison. Sa combinaison s’était ouverte et elle était remplie de vase. Tout comme son masque.
Cette créature, qui ressemblait moins à un serpent de mer qu’à un personnage en terre cuite de la mythologie maya ou de la série Flash Gordon, émergea du réservoir d’un pas pesant et se dirigea droit vers Tom, qui semblait quelque peu surpris par cette approche brutale et demanda :
- Al ? Ça va ?
- J’ai un mot à te dire, Tom, déclara Dortmunder en pointant sur lui un doigt boueux. Et ce mot, c’est dynamite !
Tom ouvrit de grands yeux.
- Al ?
- Fais tout sauter ! s’écria Dortmunder en agitant la main en direction du réservoir. Fais comme tu veux ! Moi, j’ai terminé !
Tiny demanda, tout en se relevant de sa position allongée :
- Tu renonces, Dortmunder ?
Celui-ci se retourna vivement pour le foudroyer du regard. Dans un effort visible et digne d’éloges pour demeurer plus ou moins calme et maître de lui, il désigna de nouveau le réservoir avec son doigt dégoulinant de boue, et dit :
- Je ne retournerai pas là-dedans, Tiny. C’est fini.
Sur ce, il se dirigea vers le camping-car dans un bruit de succion.
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