Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 53 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 52

Quand on sonna à l’interphone, Wally s’assura que c’était bien John qui se trouvait devant la porte de l’immeuble avant d’appuyer sur le bouton pour le laisser entrer, puis il se précipita dans la cuisine pour aller chercher l’assiette de fromage et de crackers qu’il tenait prête depuis le coup de téléphone de John.

« Tu es libre cet après-midi ?

- Oui, bien sûr.

- Je pensais venir te voir pour… discuter de certaines choses.

- Oui, bien sûr !

- À tout de suite.

- Oui, d’accord. »

De quoi pouvait-il s’agir ? En déconnectant le signal d’alarme aléatoire, Wally se demanda pour la millième fois pourquoi John tenait à venir lui parler. Ça faisait longtemps qu’il n’avait pas eu de nouvelles de John, ni d’Andy, ni de personne d’autre, et il avait fini par se demander s’ils n’avaient pas terminé leur aventure sans lui.

Était-ce possible ? Et la princesse, alors ? La fille du seigneur de la guerre. Il ne l’avait vue qu’une seule fois; elle s’appelait Myrtle Jimson, Wally la revoyait encore, comme si c’était hier, sauf que dans son imagination elle portait une grande coiffe en dentelle et une longue robe sortie tout droit de la cour du roi Arthur. Mais il ne l’avait sauvée d’aucun danger, et il n’y avait eu aucune suite. Ses relations avec le seigneur de la guerre, le soldat et les autres n’avaient pas dépassé le premier chapitre. Se pouvait-il que ce soit déjà terminé, comme ça ? La caravane avait-elle poursuivi son chemin sans lui, en l’abandonnant dans cette oasis, seul ?

Ses doutes s’étaient accrus à mesure que le temps passait, bien que l’ordinateur n’ait cessé de le rassurer :

L’histoire ne peut s’achever tant que le héros n’est pas satisfait.

C’était très bien tout ça, à supposer que leur postulat était correct.

Et si je me trompe ? Si je ne suis pas le héros ?

Dans ce cas, il n’y a pas d’histoire.

Wally avait commencé à se dire que, peut-être, l’ordinateur ne comprenait pas très bien comment fonctionnait la réalité et les secousses sismiques du doute avaient commencé à ébranler son petit univers compact, lorsque soudain… ta ta ta ! John avait téléphoné ! Heureusement, les ordinateurs ne faisaient pas de remarques du genre : «Je te l’avais dit. »

La sonnette retentit. Wally s’empressa d’aller ouvrir et il fut surpris de découvrir John tout seul. Il balaya le palier du regard et demanda :

- Andy n’est pas venu ?

- Euh… non.

John paraissait mal à l’aise, moins sûr de lui que d’habitude.

- Je suis tout seul. Andy ne sait pas que je suis ici. Je suis venu pour… bavarder.

- Entre, entre, dit Wally. Il y a du fromage et des crackers.

- C’est gentil, dit John d’un ton neutre en regardant l’assiette posée sur la table basse.

Wally referma la porte, fit signe à John de s’asseoir dans le fauteuil confortable et il demanda :

- Tu veux une bière ?

- En fait… je veux bien.

- Je crois que je vais en prendre une moi aussi, dit Wally et il s’empressa d’aller chercher deux boîtes de bière dans la cuisine. Quand il revint, John était assis dans le fauteuil que Wally lui avait indiqué et grignotait du fromage et des crackers d’un air morne. Wally lui donna sa bière et s’assit sur le canapé, l’œil alerte, pour attendre la suite.

John regarda dans sa direction en plissant les yeux à travers ses sourcils. Pour une raison quelconque, il semblait avoir du mal à le regarder en face.

- Eh bien voilà… dit-il. On essaye encore de récupérer cette boîte au fond du réservoir.

- Le trésor, dit Wally.

- Tom tient à récupérer son argent.

- Oui, je m’en doute.

- Il veut faire sauter le barrage, dit John.

Wally hocha la tête en réfléchissant.

- Oui, ça pourrait marcher, dit-il. Mais comment il compte faire pour enlever l’eau ?

- C’est pas prévu au programme.

Cette fois, Wally ouvrit de grands yeux.

- Mais… il a pensé aux villes qui sont en dessous ? Il y a des tas de gens qui vivent là ! John, il faut lui parler de…

- Il le sait.

Wally observa le visage sinistre de John. Le seigneur de la guerre n’a pas de pitié. À voix basse, il demanda :

- Tom serait prêt à faire une chose pareille ?

- Il l’aurait déjà fait, dit John, si je ne l’avais pas convaincu de me laisser essayer encore une fois.

Soudain, John regarda Wally droit dans les yeux et, à cet instant, Wally comprit à quel point c’était difficile de venir ici pour réclamer de l’aide. « C’est pour ça qu’il est venu ! pensa-t-il avec un frisson d’excitation. Il est venu me demander mon aide ! À moi ! » Il demeura bouche bée, abasourdi par l’importance de cet instant.

- May est allée s’installer là-bas, dit John. À Dudson Center. J’ai laissé tomber, je n’en pouvais plus, alors elle a pris cette décision.

Horrifié, Wally s’exclama :

- Tom ne fera pas sauter le barrage si Miss May est là-bas !

- Il le ferait sauter même s’il y avait la Vierge Marie.

- Dans ce cas, il faut récupérer le trésor ! s’exclama Wally en sautant sur le canapé tant son excitation était grande. Avant qu’il agisse !

- C’est exactement ça, confirma John. Mais ce n’est pas tout. Andy et moi, on est déjà descendus deux fois au fond du réservoir, c’est deux fois de trop. Je ne peux pas recommencer. Crois-moi sur parole, je ne peux pas. Il faut donc trouver autre chose. Il doit bien y avoir un moyen de sortir l’argent sans que je retourne là-dedans.

Wally hocha la tête; il essayait de réfléchir, mais il était déstabilisé par le miracle de la situation. John est venu me voir !

- Oui, mais quoi ? dit-il.

- Je ne sais pas, avoua John en posant sa boîte de bière pour pouvoir se tordre nerveusement les mains. J’ai réfléchi, réfléchi, réfléchi et je n’ai rien trouvé. Et je n’ai rien trouvé, car je n’arrive même pas à m’obliger à penser à cet endroit. Mais Tom ne veut plus attendre.

- Je m’en doute.

Wally avait adopté un air très solennel.

John se pencha vers lui.

- Alors, voici l’idée…

- Oui ? Oui ?

Le visage humide de Wally brillait d’excitation.

- Notre part du butin, expliqua John, le bénéfice pour tout le monde, à part Tom, est de trois cent cinquante mille dollars.

- C’est beaucoup !

- Pas tant que ça dès qu’on commence à partager, dit John. Mais c’est quand même une somme, et on partagera à parts égales. En supposant, évidemment, qu’on puisse empêcher Tom de nous doubler et de tout garder pour lui.

Wally hocha la tête.

- Il en est capable, hein ?

- Le contraire ne l’effleurerait même pas. Bref. Pour l’instant, on est quatre dans le coup : moi, Andy Kelp, Tiny Bulcher et un chauffeur nommé Stan Murch que tu ne connais pas. (John se racla la gorge, hésita, sembla sur le point de changer de sujet, puis il lâcha d’une traite :) Si tu trouves une solution, Wally, tu peux faire partie des associés.

- Moi ? Associé ?

- Oui, toi. Ça nous fera soixante dix mille chacun, y compris pour toi.

- Ouah !

- Mais tu dois trouver quelque chose, ajouta John. L’un de nous doit trouver une idée et je ne crois pas que ce sera moi. Plus maintenant.

Wally se leva d’un bond; l’excitation bouillonnait en lui comme du caramel sur le feu.

- Voyons ce que propose l’ordinateur ! s’exclama-t-il.

John paraissait déçu.

- C’est obligé ?

- L’ordinateur est très intelligent, John. On va voir.

John haussa les épaules et ils s’approchèrent de l’ordinateur afin d’avoir une petite conversation avec lui. Wally prit place dans son fauteuil pivotant, John resta debout.

- Pour commencer, dit Wally, on va afficher le schéma de la vallée qu’on a réalisé, avec le réservoir, et demander à l’ordinateur de nous montrer différentes façons de faire sauter le barrage. Peut-être qu’il existe un moyen d’évacuer l’eau dans la vallée en évitant les villes et le reste.

- Je ne vois pas comment, dit John.

- On ne sait jamais.

Wally fit courir ses petits doigts potelés sur le clavier et sur l’écran apparut une vue en coupe de la vallée envahie de bleu profond qui s’estompait pour céder la place à une surface verte constellée de taches marron et noires; c’étaient les villes.

John posa le doigt sur une des taches.

- C’est là que se trouve May.

- Bon, on va voir, dit Wally.

Et il entreprit d’engloutir Miss May et un grand nombre d’autres personnes, sept fois de suite. À chaque fois, la surface bleue se mettait à trembler sur l’écran, puis elle se répandait, enflait et effaçait toutes les taches marron et noires, sans exception.

Au bout de la septième fois, John dit :

- Ça suffit, Wally. Je n’en peux plus.

- Oui, tu as raison, John. Il n’y aucun moyen de faire couler cette eau petit à petit. Tout part d’un seul coup.

- C’est ça, la dynamite, Wally.

- Laisse-moi expliquer la situation une dernière fois à l’ordinateur. On verra bien s’il trouve quelque chose.

- Arrange-toi pour qu’on n’ait plus cette marée bleue mortelle.

Wally posa sa question à l’ordinateur et, après une courte pause, celui-ci répondit par une série de propositions qui défilèrent lentement sur l’écran, de bas en haut. Wally et John les regardèrent passer devant leurs yeux, sans dire un mot jusqu’à la fin. Et à ce moment-là, John dit calmement :

- Cet ordinateur a un penchant pour la planète Zog, hein ?

Wally se racla la gorge.

- Je n’ai pas le courage de lui dire que Zog n’existe pas vraiment.

- Wally, j’ai l’impression de perdre mon temps. Je suis venu ici en espérant parler à une personne, mais je me retrouve en train de bavarder avec une machine qui croit que la planète Zog est un endroit réel.

- Oui, tu as raison, reconnut Wally, honteux tout à coup.

Il s’apercevait qu’il s’était servi de l’ordinateur comme d’une béquille et qu’il se cachait derrière. John était venu réclamer son aide et Wally s’était précipité vers son ordinateur. Ce n’était pas une façon de traiter les gens, se dit-il, et il tendit la main pour appuyer sur le bouton qui éteignait l’ordinateur. Puis il se leva, se retourna et dit :

- Je suis navré, John, c’est une sale manie. Je discute toujours des problèmes avec l’ordinateur. Je ne sais pas pourquoi.

- Moi, je discute toujours avec May, dit John. Mais vient un moment où il faut savoir prendre une décision, seul.

- C’est ce que je vais faire, dit Wally.

L’excitation qu’il éprouvait maintenant était différente, plus timide, plus inquiétante. Il allait se retrouver seul ! Dans le monde réel !

- Parlons-en tous les deux, John. Sans l’ordinateur.

- Très bien.

Ils s’installèrent devant le fromage et les crackers, sans leur prêter attention, et John lui raconta comment il avait appris à faire des choses sous l’eau avec un type de Long Island, et comment ils avaient essayé d’entrer dans le réservoir, une première fois à pied et ensuite en voiture, et comment le réservoir avait failli le noyer à chaque fois; il lui parla de la turbidité et de la flottabilité des balles de ping-pong, et au bout de vingt minutes, Wally dit :

- Hé, John, pourquoi tu ne demandes pas à ce type de Long Island ?

John ouvrit de grands yeux.

- Demander quoi ?

- C’est un plongeur professionnel. Et tu me dis que vous êtes allés le voir parce qu’il faisait déjà des trucs qui n’étaient pas tout à fait légaux.

- Et alors ? fit John en haussant les épaules.

- Je sais bien qu’on devrait partager l’argent en six et non plus en cinq, mais ça nous ferait quand même environ soixante mille dollars chacun et…

- Attends une minute. Tu parles de mettre Doug dans la combine ?

- C’est comme ça qu’il s’appelle ? Oui, c’est ça, mets Doug dans la combine. Lui, il saura comment faire pour récupérer le trésor au fond du réservoir.

John regarda Wally pendant un long moment sans parler. Finalement, il se renversa dans le fauteuil, secoua la tête et demanda :

- Tu sais pourquoi je n’ai pas pensé à ça ?

- Euh… non.

- Parce que quoi que je fasse, dit John, je suis habitué à ce que ce soit moi qui le fasse. Je trouve comment faire et je le fais. Je prends des gens pour m’aider, mais c’est juste pour m’aider, pas pour faire les choses à ma place.

Wally n’était pas sûr de comprendre.

- Tu veux dire, demanda-t-il en marchant sur des œufs, que ça irait à l’encontre de tes principes ou je ne sais quoi si quelqu’un faisait les choses à ta place ?

- Non, c’est pas ce que je veux dire. J’essaye simplement de t’expliquer pourquoi je suis aussi stupide.

- Oh !

- Pourquoi je n’ai pas pensé un seul instant que quelqu’un d’autre que moi pouvait descendre dans ce foutu réservoir ! Et en même temps, je savais bien que ça ne pouvait pas être moi, pas encore une fois. Voilà pourquoi j’étais bloqué.

- Je vois, dit Wally.

- Mais toi, tu as juste jeté un coup d’œil, après avoir laissé tombé ta machine, tu as juste jeté un coup d’œil sur ce que je n’arrivais pas à voir, et tu as dit que c’était évident. Et ça l’est.

Wally ne savait pas jusqu’où il devait encourager John sur la voie de l’autoflagellation, c’est pourquoi il adopta rapidement une tactique défensive en se fourrant du fromage et des crackers dans la bouche, afin de pouvoir uniquement hocher la tête en disant : « Mmm Mmm. »

C’était suffisant, apparemment. John était affalé dans le fauteuil; son corps tout entier était un modèle d’abandon et de soulagement. Il tendit le doigt vers l’ordinateur et dit :

- Revends ce truc, Wally. Tu n’en as pas besoin.

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