Dégâts des eaux
Chapitre 54
Oh ! Comme la vieille balancelle grinçait sous leur poids ! Ou était-ce Doug qui gémissait en enfouissant son nez dans son cou, là où la peau était la plus douce ? Ou était-ce… - Dieu du ciel ! - elle qui perdait tout contrôle et qui s’abandonnait aux sensations, à la chaleur qui envahissait tout son corps sous l’effet des lèvres de Doug, de sa langue, de son corps pressé contre le sien à moitié renversé dans la balancelle ?
La balancelle se balançait sur la véranda en plein jour, en rythme et de manière suggestive, au gré de leurs mouvements, et quand Myrtle ouvrit les yeux, quand elle regarda au-delà de l’oreille de Doug, au-delà de ses cheveux blonds ondulés, sa vision se troubla et elle eut du mal à discerner Myrtle Street et les maisons d’en face, puis celles qu’on entr’apercevait un peu plus loin dans Oak Street. La balancelle se balançait dans cette journée somnolente, aucune voiture ne passait dans la rue et Myrtle sentit de nouveau les palpitations d’un gémissement sourd qui montait dans sa gorge, franchissait sa bouche chaude et s’échappait entre ses lèvres tremblantes.
Elle était censée être en sécurité ! En plein jour ! Elle n’avait rien à craindre, elle en était pourtant persuadée tout à l’heure. Assise là avec lui sur cette véranda, en pleine journée, aux yeux du monde entier, avec le soleil qui les éclairait. Voilà pourquoi elle avait accepté.
Suggéré. Ohhhhhhh…
Edna n’était pas là.
La maison vide se dressait derrière eux, menaçante.
- Myrtle, murmura-t-il en promenant ses lèvres dans son cou. Myrtle, Myrtle, Myrtle…
Elle ferma les yeux. La chaleur qui émanait de leurs deux corps montait autour d’eux et les enveloppait comme un sauna, une boule invisible, remplie de vapeur, qui les enfermait. Ses forces la quittaient, par les épaules et les bras, par les genoux et les jambes, pour se concentrer sur son ventre. Sa tête, incapable de soutenir son poids, ballottait contre la douceur soyeuse des cheveux de Doug. Son souffle se déversait tel du jasmin à travers sa bouche entrouverte, ses lèvres étaient gonflées et rouges, ses paupières lourdes…
- Doug…
Non. Ce devait être un avertissement, une protestation, un ordre pour les obliger à arrêter tous les deux, mais elle savait bien qu’elle n’avait pas obtenu l’effet souhaité : la syllabe s’était étirée pour se faire langoureuse et accueillante, au lieu de le repousser, elle l’avait attiré. Elle avait peur de dire autre chose, n’importe quoi, peur d’être trahie par sa voix encore une fois. Mais si elle ne disait rien, si elle ne faisait rien, il continuerait, avec sa bouche, ses mains…
- Myrtle, dis oui.
- Doug…
- Dis oui.
- Doug…
- Dis oui.
- Ououououououhhh…
- Dis ouiiiiiiiii…
- Ouiiiiiiiiii…
Il s’était levé d’un bond, en lui prenant la main, et il la tirait pour l’amener contre lui. Son sourire était doux et affectueux, et son corps si robuste.
- Oui, dit-il et il l’obligea à se diriger vers la porte de la maison.
- Ah, vous êtes là, nom de Dieu !
Ils se retournèrent brutalement et le cœur de Myrtle fit un bond dans sa poitrine. Un homme extrêmement en colère, un étranger, se tenait en haut des marches, et il foudroyait Doug du regard.
Et Doug le connaissait.
- John ! s’exclama-t-il d’un air totalement stupéfait.
- Je déteste votre répondeur, Doug, dit l’homme en colère. Je veux que vous le sachiez. J’ai un profond mépris pour ce répondeur, et si jamais je m’en approche avec une batte de base-bail, c’est fini !
- John, je… je… je…
Que se passait-il ? Myrtle ne pouvait même pas poser la question; elle pouvait seulement rester plantée là, en ne pensant plus à l’amour, ni à son corps, en regardant tour à tour le visage livide et hébété de Doug et le visage plus sombre, plus en colère et peu affectueux de l’autre homme.
- Pas de « je… je… je… », dit ce visage peu affectueux et l’homme fit un petit geste d’impatience comme un policier qui règle la circulation. Venez, faut qu’on se parle.
- John, je… Maintenant ? Je ne peux pas… je…
- Oui, maintenant ! Qu’y a-t-il donc de si important pour que vous…
- John, bon sang !
Oh ! Le visage en feu, Myrtle libéra sa main de celle de Doug, se retourna, se jeta sur la poignée de la porte à l’aveuglette, ouvrit la porte et s’engouffra dans la maison, tandis que derrière elle, Doug disait à l’homme en colère :
- John, jamais je ne vous pardonnerai…
Bang ! D’un pas chancelant, Myrtle zigzagua jusqu’au salon et se laissa tomber dans le fauteuil le plus proche. À travers les fenêtres de devant, elle les voyait tous les deux sur la véranda en train de gesticuler. L’homme en colère semblait intraitable et finalement Doug céda, il haussa les épaules, secoua la tête et se retourna pour lancer un ultime regard en direction de la porte - Oh ! Doug, comment as-tu pu ? Comment as-tu pu laisser un intrus nous interrompre et briser cet instant ? - avant de suivre, visiblement à contrecœur, l’homme en colère qui descendait les marches du perron, traversait Myrtle Street, remontait l’allée des Fleischbaker là-bas et disparaissait.
C’est seulement vingt minutes plus tard, quand elle eut retrouvé un peu de son calme après avoir bu une première tasse de thé et alors qu’elle en sirotait une deuxième, quand elle se fut souvenue qu’elle avait noué des relations avec Doug au départ parce qu’il symbolisait un mystère qu’elle essayait de résoudre, qu’une pensée la frappa soudain : j’ai déjà vu cet homme quelque part.
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