Dégâts des eaux
Chapitre 70
Doug était terrorisé. Pétrifié. Il avait tellement de raisons d’être terrorisé qu’il était pétrifié rien qu’en essayant d’en dresser la liste. Par exemple, il avait peur qu’après avoir été relâchée, Myrtle aille le dénoncer aux autorités. Ou qu’ils ne la relâchent pas et lui réservent à la place un sort effroyable, dont il serait complice. Ou que Tom réserve un sort effroyable à tous les autres au dernier moment, afin de garder l’argent pour lui tout seul. Ou qu’après toutes ces attaques dont avait été victime le réservoir, les autorités surveillent le périmètre et arrêtent tout le monde au moment où ils se présenteraient pour la quatrième tentative. Que Stan Murch, une fois au volant du pick-up (Doug était bien trop nerveux pour conduire) décide de refaire un 360, juste pour le plaisir. Qu’Andy Kelp, assis à côté de Doug à bord du pick-up durant le trajet jusqu’à Long Island, s’aperçoive qu’il était suffisamment expérimenté désormais pour finir le travail tout seul, qu’il n’avait plus besoin de Doug et se débarrasse de lui sans lui verser sa part, en utilisant des méthodes diverses consistant à l’envoyer sur les roses ou à le tuer.
Mais toutes ces peurs n’étaient rien comparées à la grosse, la principale peur, celle qui, à cet instant, le terrifiait le plus : il allait voler un bateau.
Un crime. Un délit. Un véritable vol, dont il était le principal acteur. Du moins, c’était ainsi qu’il apparaîtrait aux yeux de la justice. Certes, ses compagnons étaient des criminels endurcis à côté desquels il ressemblait à un agneau qui vient de naître, mais en fait, ses connaissances étaient nécessaires pour choisir le bon bateau, c’était son matériel, provenant de sa boutique, qui serait utilisé, et son pick-up qui remorquerait le bateau volé à travers la moitié de l’État de New York. Et il serait présent durant toute l’opération.
Bien malgré lui, Dieu en était témoin. Il ne voulait pas être impliqué dans cette affaire. Et pourtant, il l’était. À peu près au moment où - sans que les passagers du pick-up s’en doutent - Dortmunder et Guffey regardaient confortablement et amicalement Raquel Welch dans ce salon douillet de Manhattan, Doug était assis au milieu de la banquette de son pick-up, flanqué de ces criminels endurcis, en route vers son premier grand crime, sous une pluie battante qui martelait le toit du véhicule comme un tocsin.
Tout à fait banalement, à la suite d’un itinéraire tortueux et sans but dont il se souvenait à peine et qu’il n’avait jamais compris, la toute première fois que Doug avait acheté à Mikey Donelli (ou Donnelly) de la marchandise « tombée du camion » avait conduit, par paliers minuscules et après une succession de dérapages imperceptibles, à ça : le piratage. Sur la terre ferme.
Enfin, pas si ferme que ça, en vérité. Il pleuvait aussi fort ici à Long Island que là-bas dans le nord.
- C’est bon pour nous, commenta Andy. Personne ne sera dehors pour nous observer.
- Tout le monde le sait bien, ajouta Murch en fonçant sur la voie express de Long Island, quasiment déserte pour la première fois de toute son existence de route surchargée, les flics ont peur de l’eau. Ils ne sortent jamais avec un temps pareil. C’est pour ça qu’on peut rouler si vite.
Très vite même, malheureusement. Le panneau annonçant le Sagtikos Parkway jaillit de l’obscurité humide et Murch s’engouffra sur la rampe de sortie sans ralentir d’un iota, laissant derrière eux un double sillage et un million de gouttes d’eau en suspension dans l’air détrempé.
À partir de là, ils n’étaient plus très loin de la rive sud, le domaine de Doug, où ils trouveraient leur bateau. (Ça pouvait paraître idiot d’accomplir son premier grand acte criminel dans son propre jardin, mais d’un autre côté, ce serait encore plus idiot de choisir un territoire qu’il ne connaissait pas. En outre, c’était l’occasion de se venger d’un vendeur de bateaux qui l’avait arnaqué une demi-douzaine d’années plus tôt; c’était trop ancien pour que quiconque fasse le rapprochement avec Doug.)
Le Sagtikos Parkway les conduisit jusqu’à l’autoroute Merrick et Doug les guida le long de cette artère marchande qui changeait plusieurs fois de nom en traversant diverses petites villes identiques (même de jour, même quand il ne pleuvait pas), jusqu’à ce qu’il pointe le doigt vers la gauche, de l’autre côté de la route déserte.
- Ce salopard est là !
Il eut une révélation en voyant la manière dont les professionnels se comportaient dans ce genre de situation. Un peu, se dit-il, comme il se comportait lui-même sous l’eau. Le danger vous rendait plus méthodique.
Tandis que Murch attendait à bord du pick-up, Andy et Doug sortirent sous la pluie battante et Andy récupéra le petit escabeau à l’arrière. Après quoi, Doug et Andy se dirigèrent vers le magasin de bateaux, un bâtiment d’un étage avec une immense salle d’exposition et un atelier de réparation au rez-de-chaussée et des bureaux au premier, ainsi qu’un vaste enclos derrière où se trouvaient un certain nombre de bateaux neufs ou en réparation, protégés par un grillage surmonté de fil de fer barbelé acéré.
Andy s’arrêta devant le portail doté d’un triple verrou, scruta l’obscurité à travers la grille et demanda :
- Où est son chien ?
- Peut-être qu’il a peur de l’eau, suggéra Doug. C’est un chien policier.
- Il va rappliquer, dit Andy.
Il déplia l’escabeau et grimpa tout en haut. Sous le regard de Doug, il se servit des pinces crocodile enveloppées de caoutchouc pour court-circuiter le système d’alarme et permettre l’ouverture du portail.
Le chien, mélange de berger allemand et d’alligator, sortit en trottinant de sous la coque d’un grand bateau au moment où Andy s’attaquait au premier verrou. Il n’aboya pas et ils restèrent à se jauger, tels des boxeurs avant le combat.
- Joli toutou, dit Andy en sortant de sa poche la petite boule de papier d’aluminium.
Il la posa par terre et du bout de sa botte, il expédia la boulette de viande hachée sous la grille, dans le royaume du chien.
Celui-ci renifla le paquet avant de se jeter dessus à belles dents; la viande et la moitié du papier d’aluminium disparurent.
Doug fit la grimace.
- Comment peut-il faire ça ? Vous avez déjà mâché du papier d’alu ? C’est horrible.
- Vous savez ce qu’il y a de pire encore ? répondit Andy en s’attaquant de nouveau au verrou. Manger un pamplemousse et boire du lait en même temps.
Ouille ! C’était pire, en effet. Doug décida de ne pas surenchérir et Andy finit de crocheter les verrous en silence, pendant que le chien retournait en titubant sous le bateau et s’endormait.
Quel moment complexe pour Doug lorsque Andy ouvrit le portail à double battant ! Une joie immense faisait la ronde dans son cerveau avec une terreur redoublée, le laissant si tremblant qu’il faillit perdre l’équilibre et tomber en pénétrant sur la propriété du vendeur de bateaux. Heureusement, il se retint au portail, se ressaisit et étudia les bateaux disponibles pendant qu’Andy allait ranger l’escabeau à l’arrière du pick-up, et que Murch approchait de l’enclos en marche arrière.
- Celui-ci, décida Doug lorsque Andy le rejoignit.
Andy leva les yeux vers le bateau.
- Hé, on veut pas aller en Europe !
- Ce bateau ne coulera pas sous la pluie. Et c’est plus silencieux qu’un hors-bord. On pourra même installer le cabestan dessus.
- Pour faire monter le cercueil à bord ?
- Oui. Ce sera beaucoup plus facile.
- Ouah, Doug. Je crois que vous avez raison, dit Andy. De nuit, sous la pluie, personne ne nous verra de toute façon. Alors, pourquoi ne pas prendre ses aises, hein ?
- Il y a un couchage pour deux, précisa Doug sans pouvoir réprimer un gloussement.
L’allégresse mélangée à une excitation inattendue commençaient à prendre le pas sur sa peur.
- C’est vrai ? On peut coucher à deux ?
Andy recula pour admirer le bateau avec une sorte de fierté de propriétaire.
- Bon choix, Doug. Très bon choix.
En effet. Le bateau sélectionné par Doug, déjà posé sur une remorque, était un cabin-cruiser Benjamin de huit mètres avec un dessus en fibre de verre et des bords en Lucite autour du poste de pilotage situé au milieu, un pont découvert à l’arrière et en dessous, une étroite cabine renfermant deux couchettes, une minuscule cuisine et des toilettes réduites au minimum. Comparé au Queen Elizabeth II, ce n’était qu’un minuscule bateau de plaisance, mais comparé à leur précédent canot en caoutchouc, c’était le Queen Elizabeth II.
Andy hochait joyeusement la tête sous la pluie.
- C’est Stan qui va se régaler pour remorquer ce machin.
Stupéfait, Doug dit :
- Andy ? Stan ne va… mon pick-up…
Andy lui tapota le bras pour le rassurer.
- Vous en faites pas, Doug. Stan ira doucement. Je lui dirai d’y aller doucement.
- Hmm, dit Doug.
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