Dégâts des eaux
Chapitre 62
Au moins, il y avait un peu plus de place autour de la table pour dîner, même si personne n’osa le faire remarquer de peur de froisser May. Mais quand même, c’était agréable d’avoir deux ou trois centimètres pour porter à sa bouche le morceau de dinde planté au bout de sa fourchette.
D’un autre côté, lorsqu’il fallut évoquer les futurs plans, l’absence de Dortmunder à table devint aussitôt moins positive et agréable, même si cela n’apparut pas immédiatement de manière flagrante, quand Doug aborda la question au moment du café :
- À partir de là, c’est facile. On a touché le cercueil. On sait où il est.
- On lui a mis le grappin dessus, ajouta Kelp.
Doug confirma d’un hochement de tête et ajouta :
- On l’a attaché avec une corde dont l’autre bout est fixé à notre fil de pêche, que personne ne découvrira.
- Surtout avec ce temps, renchérit Tiny avant d’éternuer.
Tom intervint :
- Autre bon point : cette fois, vous n’avez pas laissé un peu partout des traces de votre passage.
Wally s’en mêla :
- L’ordinateur dit qu’il y a un million de façons de le récupérer maintenant. C’est fastoche.
- Oui, et c’est ce qu’on va faire, déclara Doug en haussant les épaules tellement c’était facile.
- Je suis bien content qu’on soit débarrassés, dit Kelp.
Il y eut ensuite un moment de silence; tout le monde sirotait son café, regardait le mur ou dessinait des cercles avec le doigt sur la nappe, mais personne n’osait croiser le regard des autres. La lumière de la petite salle à manger surpeuplée semblait plus vive tout à coup, la nappe plus blanche, les murs plus brillants, et le silence de plus en plus dense.
Finalement, ce fut May qui le brisa.
- Comment ?
À cet instant, tout le monde s’anima de nouveau, les regards se tournèrent vers elle, ils avaient tous hâte de répondre à la question.
- C’est facile, May, dit Kelp. On va se servir du cabestan.
- On va attacher la corde à la corde, expliqua Doug.
- Mais évidemment, ajouta Tiny, il faudra un nouveau cabestan.
- Ah ! oui, dit Kelp en hochant la tête. Et une corde.
Stan demanda :
- Il ne faudra pas une sorte de bateau, aussi ?
- Un qui coule pas sous la pluie, suggéra Tiny.
- On fera ça quand ? demanda Wally. Vous voulez attendre qu’il arrête de pleuvoir ?
- Oui, répondit Tiny.
- Pas sûr, dit Doug. Ça dépend du temps que ça durera. Les ingénieurs du barrage font régulièrement un tour en bateau sur le réservoir, pour prélever des échantillons et tout ça. S’ils passent sur notre ligne, ils risquent de la couper avec leur hélice.
- Ça m’étonnerait qu’ils fassent une balade sur l’eau par ce temps, fit remarquer Tiny.
- Exact, concéda Doug.
May se racla la gorge et dit :
- Il me semble que, s’il était là, John ferait remarquer que dès que la pluie s’arrêtera, les gens du barrage vont s’empresser de mettre leur bateau à l’eau pour rattraper le temps perdu.
- C’est vrai aussi, concéda Doug.
Wally demanda :
- Miss May, que ferait remarquer John à part ça ?
- Je ne sais pas, dit May. Il n’est pas là.
Tout le monde s’attarda sur cette constatation.
- Le truc, dit Stan, c’est que quand John est là, vous n’hésitez pas à proposer des idées, car il vous dit tout de suite si elles sont bonnes ou mauvaises.
- Dortmunder est ce qu’on appelle le point central, ajouta Tiny d’un air songeur.
Avec son ricanement patenté, Tom dit :
- Dommage qu’il ait passé la main avant le partage.
Tout le monde semblait mal à l’aise. May dit :
- Je suis ici pour veiller sur les intérêts de John.
- Oh ? fit Tom. Al a encore des intérêts ?
La maman de Murch le foudroya du regard.
- Je ne vois pas ce que ça peut vous faire, dit-elle. Sa part n’est pas prélevée sur la vôtre. Vous aimez faire des histoires, rien que pour le plaisir, hein ?
- Du moment que tout le monde est content, lui répondit Tom, je le suis aussi.
- La question, dit May, c’est de savoir quand vous allez le faire, et comment vous allez le faire ?
- May, dit Kelp. J’ai touché le cercueil, avec cette main. (Il la tendit devant elle, paume en avant.) À partir de là, c’est facile.
- Très bien, dit May. Expliquez-moi.
Kelp se tourna vers Doug.
- Expliquez-lui, d’accord ?
- Eh bien voilà… On retourne accrocher la corde à la corde et Tiny actionne le cabestan.
Tiny demanda :
- Vous auriez pas un truc qui permette d’alléger un peu le cercueil, pour qu’on puisse le faire passer au-dessus des souches ?
- Oh ! c’est vrai, dit Doug. J’avais oublié ce détail.
- Et quand ? demanda May. Avec quel genre de bateau ? Et au niveau des détails, justement ?
- C’est pour ça qu’on a besoin de John ! s’exclama Kelp en tapant rageusement sur la table.
- John n’est pas là, fit remarquer May. Nous allons devoir régler les détails nous-mêmes. À commencer par : quand voulez-vous le faire ?
- Le plus tôt possible, répondit Stan. (Il se tourna vers Tiny.) Je suis navré de devoir dire ça, mais nous avons plus de chances sous la pluie. Du moment que nous y sommes préparés.
- Et du moment que le bateau ne coule pas, répliqua Tiny.
- Un nouveau bateau, ça va coûter cher, dit Doug.
Tout le monde regarda Tom, qui regarda tout le monde d’un air doux (enfin, pour lui).
- Non, dit-il.
- Allons, Tom, dit Kelp, on a besoin d’une certaine…
- Vous n’aurez plus de pognon venant de moi.
Tom semblait très sérieux en disant cela. Il s’adressa à Doug :
- À qui j’achète tout ce matériel ? À toi. Tu peux nous en faire cadeau.
- Pas le bateau.
- Vous n’avez qu’à le voler ce foutu bateau ! conseilla Tom.
Doug se mit à bredouiller, mais Stan vint à son secours en disant :
- Laissez tomber, Doug, on s’arrangera pour le bateau.
- O.K., dit Doug, mais il avait de nouveau des petites taches blanches sur les joues, comme quand il était tombé en état de choc.
Stan se tourna ensuite vers May.
- On va tout organiser, May. On n’est pas habitués, c’est tout.
May balaya la table du regard.
- Je vais refaire du café, décida-t-elle.
Elle se rendit dans la cuisine. Durant tout le temps où elle resta absente, elle les entendit se chamailler.
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