Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 22 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 21

- Maman, dit Myrtle en gardant son attention fixée sur le pare-brise alors qu’elles traversaient côte à côte le crépuscule en direction de Dudson Center, tu dois me dire la vérité.

- Je ne vois pas pourquoi, répondit Edna. Regarde plutôt la route !

- Je regarde la route ! Je t’en supplie, maman. J’ai le droit de savoir qui est mon père.

- Le droit ! s’exclama Edna avec une fureur surprenante, même venant d’elle. Est-ce que j’ai eu le droit de le connaître, moi ? Je croyais, mais je me trompais. Mais lui, il me connaissait, Dieu m’en est témoin, et te voilà.

- Tu ne m’as jamais parlé de lui.

Myrtle découvrait qu’elle était à la fois impressionnée et effrayée par ce constat, par les années de silence d’Edna, par son propre consentement joyeux face à ce statu quo : jamais une question, jamais une interrogation.

- Se peut-il qu’il soit aussi mauvais ? demanda-t-elle, convaincue que la réponse serait forcément non.

Mais la réponse fut :

- Il est encore pire que ça. Crois-moi sur parole.

- Comment veux-tu ? répondit Myrtle. Comment pourrais-je te croire sur parole alors que tu ne me parles pas ? Je me suis toujours efforcée d’être une bonne fille, maman. J’ai toujours…

- Je sais, dit Edna d’un ton beaucoup plus calme tout à coup.

Myrtle risqua un coup d’œil en biais. Edna regardait le tableau de bord d’un air songeur. Myrtle était surprise et émue de découvrir soudain une telle douceur sur le visage de sa mère, même si ses traits étaient en partie masqués par le crépuscule. Comme si une certaine dose de réserve ou de défense s’était soudain volatilisée.

Pour revenir aussitôt.

- Regarde la route !

Myrtle tourna brusquement la tête. La route goudronnée à deux voies passait maintenant devant le restaurant mexicain situé à l’orée de Dudson Center; elles étaient à moins d’un quart d’heure de la maison.

Myrtle n’avait eu aucune envie d’abandonner la poursuite. Certes, les hommes assis à l’arrière de la Cadillac ne cessaient de se retourner pour la regarder; certes, la Cadillac tournait en rond dans la campagne; certes, cela indiquait qu’ils avaient conscience d’être suivis et donc nullement l’intention de se rendre à leur destination première tant qu’elles continuaient à les suivre, mais quelle importance ? Myrtle se fichait de savoir où ils allaient, ce qui l’intéressait, c’était de savoir qui ils étaient. Même pas tous, juste un : son père. Dans son esprit, si elle les suivait assez longtemps, si elle rendait sa présence à la fois évidente et inévitable, tôt ou tard ils seraient bien obligés d’arriver quelque part, ou du moins de s’arrêter quelque part, non ? Elle pourrait alors descendre de voiture et les regarder, les voir, leur parler, lui parler.

Mais Edna avait dit non.

« Ils nous ont repérées, avait-elle grogné entre ses dents, dévoilant encore un autre aspect inconnu de sa personnalité. Laisse tomber. Myrtle. On rentre. »

« Mais on est tout près ! Si on les perd… »

« On ne risque pas de perdre ce salopard, avait répliqué Edna d’un air mauvais. S’il est de retour - et il est de retour, c’est sûr, maudit soit-il ! - il pointera le bout de son nez un jour ou l’autre, tu verras ce que je te dis. Ce n’est qu’une question de temps. Myrtle, s’ils prennent encore ce foutu virage à gauche, tu ne les suis pas ! Tu continues tout droit ! »

La Cadillac avait effectivement pris ce f… virage à gauche, et Myrtle, comme une fille obéissante, avait continué tout droit. Et maintenant, elles étaient presque arrivées à la maison, l’aventure était presque terminée, bien avant d’avoir véritablement commencé. Myrtle n’était pas convaincue, contrairement à sa mère, que son père « pointerait le bout de son nez un jour ou l’autre ». Pourquoi le ferait-il, après tant d’années ?

Et il avait été si près !

« Dès que maman sera descendue de voiture, songea Myrtle, j’aurai laissé échapper la vérité à tout jamais. »

- S’il te plaît, dit-elle d’une voix si faible qu’elle n’était pas sûre qu’Edna pouvait l’entendre.

La réponse fut un soupir, encore un étrange exemple de mollesse. D’une voix si douce qu’elle en était presque méconnaissable, Edna dit :

- Ne me pose pas ce genre de questions, Myrtle.

D’une voix aussi douce que celle de sa mère, Myrtle dit :

- Mais ça fait mal de ne pas savoir.

- Ça ne t’a jamais fait mal, répondit sa mère avec sa sécheresse habituelle.

- Eh bien, maintenant, si. Le fait de savoir que tu refuses d’en parler.

- Bon sang, Myrtle ! Tu crois que ça ne me fait pas mal à moi ? Tu ne penses pas que c’est pour ça que je ne veux pas parler de ce sale type ?

- Tu as dû l’aimer énormément, dit Myrtle d’un ton doux et consolateur comme au cinéma dans ce genre de scènes.

Jamais elle n’aurait imaginé que viendrait un jour où elle tiendrait ce rôle.

- Dieu peut en témoigner, répondit Edna avec amertume. Sans doute qu’à l’époque je pensais que je… (Elle secoua la tête, ses yeux lancèrent des éclairs et d’un ton cassant, elle s’exclama :) Et qu’est-ce que ça m’a apporté, hein ?

- Euh… moi, lui rappela Myrtle et, en risquant un petit sourire, elle ajouta : Ce n’est déjà pas si mal, non ?

- À l’époque ? (Le sourire d’Edna était un peu forcé et visible d’un seul côté de son visage.) Ce n’était pas non plus merveilleux, pas à ce moment-là. Pas à North Dudson.

- Je ne peux même pas imaginer.

Edna la regarda en fermant un œil, alors que Myrtle s’arrêtait à un feu rouge dans Main Street. Devant elles, les fenêtres de la bibliothèque brillaient d’une lueur jaune entre chien et loup.

- Non, certainement pas, dit Edna. Est-ce que je t’ai fait ça ? Oui, sans doute.

- Quoi donc ?

- Le feu est vert.

Sentant en elle une impatience et un agacement rares, Myrtle leva les yeux vers le feu vert et colla le pied au plancher. La Ford bondit à travers le carrefour en manquant de caler, puis Myrtle retrouva sa conduite habituelle.

D’un air songeur, sans avoir remarqué le démarrage de sauvage de Myrtle, comme elle l’aurait qualifié d’un air réprobateur en temps normal, Edna dit :

- Je t’ai élevée comme une fille prudente, attentive, obéissante, douce…

- À t’entendre, je suis une vraie girl-scout, dit Myrtle avec un rire gêné qui sonnait faux.

- Tu es une girl-scout, confirma sa mère sans joie. Je n’ai pas été élevée de cette façon. J’ai été élevée pour être indépendante, pour faire des choix, prendre des risques. Et qu’est-ce que ça m’a rapporté ? Tom Jimson. Voilà pourquoi j’ai suivi la direction opposée avec toi.

Excitée, Myrtle demanda :

- Tom Jimson ? C’est son nom ?

- Je n’en suis même pas sûre. C’est un des noms qu’il m’a donnés. Celui qu’il m’a donné le plus souvent, alors c’est peut-être le vrai.

- Il était comment ? demanda Myrtle.

- Comme Satan.

- Oh ! maman, dit Myrtle avec un sourire condescendant.

Elle connaissait cette histoire. Edna était follement amoureuse de… Tom Jimson… et il l’avait abandonnée, enceinte et célibataire, et la douleur était toujours vivace. Maintenant Edna le comparait à Satan. Mais dans le temps, elle l’aimait. Alors, pouvait-il vraiment être si mauvais ?

Myrtle tourna dans Elm Street, puis dans Albany Street. Devant se trouvait Spring Street, puis Myrtle Street.

- Myrtle Jimson, dit-elle à voix basse pour voir si ça sonnait bien.

- Ah ! s’exclama Edna avec mépris. Ça n’a jamais été à l’ordre du jour, crois-moi !

- Je me demande où ils allaient.

- Pas à l’église, c’est certain.

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