Dégâts des eaux
Chapitre 69
Quand Dortmunder ouvrit un œil, tout allait de travers. Le fait d’ouvrir le deuxième œil n’améliora pas les choses. Il était toujours dans la même situation, allongé par terre dans le salon face à la télé, sur l’écran de laquelle Raquel Welch vêtue d’une blouse blanche de scientifique parlait de microbiologie. Raquel Welch. De microbiologie !
Des pieds. Des pieds entrèrent dans le salon, habillés de vieilles bottes marron éculées et d’un blue-jean délavé et effiloché. En voyant ces pieds, Dortmunder comprit que c’était l’ouverture de la porte de l’appartement qui l’avait réveillé, puis tout le reste lui revint : 1) Guffey; 2) Tom/ Tim Jimson/Jepson; 3) les menottes; 4) la pizza, que Guffey était allé acheter.
- Et voilà ! annonça Guffey de tout là-haut, au-dessus des pieds.
- Super.
Dortmunder se servit de sa main gauche pour se redresser en position assise, étant donné que son poignet droit était passé dans un des bracelets des menottes, dont l’autre était fixé autour du radiateur. Il avait la tête qui tournait et il se souvint que Guffey était sorti acheter une pizza car ils avaient commencé à sentir qu’ils avaient ingurgité un peu trop de bière le ventre vide.
Sympathiquement, Guffey ouvrit le carton de pizza par terre, à portée de main de Dortmunder, et il dit :
- Je nous ai pris des bières aussi.
- Super.
Guffey s’assit par terre lui aussi, démocratiquement, et tous les deux s’adossèrent contre le canapé pour manger de la pizza, boire de la bière et regarder Raquel Welch courir à l’intérieur des vaisseaux sanguins de quelqu’un. Elle portait une combinaison maintenant, ce qui était plus logique, mais elle continuait à parler de microbiologie.
Au bout d’un moment, Guffey dit, d’une voix émue :
- Tu sais, John, c’est ma fête la plus chouette depuis… quarante… attends voir, quarante-quatre ans.
- Ce n’est pas vraiment une fête, fit remarquer Dortmunder. On est tous les deux.
- Pour moi, ça fait beaucoup de monde.
- Ah ! oui, évidemment.
Ils replongèrent dans un silence détendu et puis, pendant une publicité pour la National Guard - il était vraiment très tard, on approchait du petit jour -, Guffey dit, sur un ton hésitant :
- C’est peut-être Matt.
- Tu crois ?
- Je sais pas. Essaye.
Prenant un ton enthousiaste et joyeux - sans grande conviction -, Dortmunder dit :
- Hé, Matt, quoi de neuf ? Comment ça va, Matt ? Hé, les gars, regardez, c’est Matt Guffey !
Guffey écouta mourir les échos de la voix, réfléchit un instant, puis secoua la tête.
- Non, je crois pas, dit-il.
- Ça finira par te revenir.
- Ouais, sûrement.
Il y avait eu un moment embarrassant beaucoup plus tôt dans la soirée lorsque Dortmunder avait tenté, grâce à une fine ruse psychologique, d’inciter Guffey à relâcher son attention et à baisser sa garde, en disant : « Puisqu’on doit passer quelques jours ensemble, essayons au moins de sympathiser. Je m’appelle John. Il s’était avéré que Guffey ne se souvenait pas de son prénom.
On ne pouvait pas vraiment lui en vouloir. Pendant au moins deux décennies, personne ne s’était adressé à lui, et avant cela, durant les années passées en prison, les gars s’appelaient tous par leurs noms de famille pour bien montrer combien ils étaient virils, malgré les pratiques sexuelles auxquelles les avait contraints l’incarcération. En fait, la dernière fois que quelqu’un avait appelé Guffey par son prénom, ça devait remonter à la fin de la Seconde Guerre.
Guffey avait honte, évidemment, de ce trou de mémoire, et Dortmunder avait proposé de l’aider à retrouver le prénom disparu, si bien que, depuis, Guffey passait une partie de son temps - quand il n’était pas occupé à apprendre la microbiologie - à passer en revue la liste des prénoms, et chaque fois qu’il lui semblait tomber sur un prénom potentiel, Dortmunder devait le tester sur lui. Sans succès jusqu’à présent.
Le film sur la microbiologie s’acheva et Guffey parvint à se remettre debout après la seconde tentative, pour aller changer de chaîne jusqu’à ce qu’il retombe sur Raquel Welch. Cette fois, elle ne parlait de rien du tout, car elle était une femme des cavernes.
Mais cette absence de discussion ne semblait pas nuire à l’impact du film.
- Essaye « Sam ».
- Hé, Sam ! Sam Guffey ! Viens ici, Sam !
- Non. J’ai l’impression d’être un chien.
Après un autre laps de temps, Dortmunder émergea d’un demi-sommeil pour s’apercevoir qu’il devait faire de la place pour une autre bière.
(Il n’y avait plus de pizza, mais il restait des bières.)
- Guffey, dit-il.
Guffey s’arracha à la contemplation des paysages préhistoriques.
- Hmm ?
- Il faut que j’aille aux toilettes.
- Oui, moi aussi.
- Mais moi, j’ai ce… truc, là. Le bidule.
- Ah, ça ! fit Guffey en fronçant les sourcils.
Précédemment, dans des circonstances similaires, Guffey, assis à l’autre bout de la pièce, avait lancé les clés à Dortmunder qui avait ôté les menottes et relancé la clé à Guffey, avant que celui-ci l’autorise à se rendre aux toilettes. Ensuite, il était incombé à Dortmunder de se menotter lui-même à son retour, sous l’œil vigilant et le fusil menaçant de Guffey.
Mais cette fois-ci, Guffey ne fit aucun geste pour se lever et récupérer son fusil, appuyé contre le fauteuil à l’autre bout de la pièce.
- Euh, Guffey… Ça urge.
Guffey regarda Dortmunder en plissant le front, ce qui doubla le nombre de ses rides.
- Tu vas pas essayer de t’enfuir, hein ?
- M’enfuir ? Je tiens à peine debout.
- Tiens, prends ça.
Guffey sortit la clé des menottes de sa poche et les posa brutalement dans la paume de Dortmunder.
- Merci, Guffey.
La gravité de la situation empêcha Dortmunder de prêter suffisamment attention au geste que venait de faire Guffey. Il se débarrassa simplement des menottes, se mit debout avec l’aide du canapé et celle du mur et suivit en titubant un itinéraire sinueux jusqu’aux toilettes.
La voix de Guffey résonna à travers la porte.
- Essaye « Jack » !
- Hé, Jack ! beugla Dortmunder tout en s’efforçant de viser droit face à cette cuvette qui bougeait sournoisement. J’ai le ventre rempli de bière ! Toi aussi, Jack Guffey ?
Pas de réponse. Dortmunder finit, tira la chasse, se lava les mains et ouvrit la porte. Guffey était juste derrière, hochant lentement la tête, les yeux à moitié en berne.
- Non, dit-il… Et oui.
Dortmunder retourna dans le salon et se rassit par terre devant le canapé, mais sans remettre les menottes. Son regard s’attarda sur les néandertaliens- quel casting ! -, puis sur le fusil appuyé contre le fauteuil. Il réfléchit. Il pouvait tenter quelque chose s’il voulait, aucun doute là-dessus. Seulement, il ne voulait pas, voilà tout.
Au bout d’un moment, Guffey revint dans le salon, en rebondissant contre l’encadrement de la porte. Il regarda Dortmunder d’un œil trouble. D’un ton peut-être inquiet, peut-être menaçant, mais assurément éméché, il dit :
- T’as pas remis les menottes.
- Non. Et j’ai pas pris le fusil, non plus. On s’en fout, Guffey. Les ennemis de Tom sont mes amis. Viens donc voir le film.
OceanofPDF.com