Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 64 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 63

Ayant enfin retrouvé son lit dans sa maison, Dortmunder ne dormit pas comme un bébé; il dormit comme un adulte qui en a bavé. Il dormit à poings fermés, parfois bruyamment, la bouche ouverte, vautré dans toutes les positions, les draps entortillés autour des chevilles. Il fit de beaux rêves (soleil, argent, jolies voitures et femmes rapides) et des cauchemars (encore de l’eau !), entrecoupés de périodes de sommeil à faire pâlir d’envie un loir.

C’est au cours d’un sommeil un peu moins profond que Dortmunder fut légèrement dérangé par les cliquetis produits par une personne qui crochetait la serrure de l’appartement, ouvrait la porte, entrait sur la pointe des pieds (ces vieux parquets craquent, quoi qu’on fasse) et refermait la porte derrière elle avec le petit clic révélateur. À cet instant, Dortmunder remonta presque jusqu’à la surface de la conscience, mais son cerveau décida que ces bruits étaient ceux de Tom qui rentrait d’une de ses expéditions nocturnes pour se remplir les poches. Les petits bruits en provenance du couloir furent ainsi transformés dans l’usine à rêves en bruissement de vaguelettes, et dans ce rêve, Tom était un poisson géant avec des dents auxquelles Dortmunder essayait d’échapper en nageant, nageant, nageant…

En temps normal, l’intrus aurait eu du mal à s’orienter dans l’appartement sombre et presque sans fenêtres, mais les récentes expériences sous-marines de Dortmunder avaient incité ce dernier à laisser une lumière allumée dans la salle de bains, ce qui permit à l’intrus de se déplacer à sa guise, de s’assurer que le dormeur était l’unique occupant des lieux à cet instant et de se rendre ensuite dans la cuisine pour se faire un sandwich avec du beurre de cacahouète et de la confiture. (Le bruit du couteau dans le pot de beurre de cacahouète devint, dans le rêve de Dortmunder, celui des rames dans les tolets de la barque de Charon.)

L’intrus demeura silencieux pendant un long moment après avoir ingurgité son sandwich et une des bières de Dortmunder; à vrai dire, il piqua même un petit roupillon à la table de la cuisine. Mais un peu avant l’aube, il se rendit dans la chambre et balança par terre les vêtements qui se trouvaient sur la chaise, près de la porte, pour pouvoir s’y asseoir, à quelques dizaines de centimètres du lit et regarda Dortmunder dormir.

Le petit déclic métallique qui se produisit lorsque l’intrus arma le chien de son fusil fit froncer les sourcils à Dortmunder, dans son sommeil, et émettre des petits bruits de succion écœurants avec sa bouche; il rêva qu’il était sous l’eau, à une grande profondeur, et soudain, sa bouteille se détachait dans son dos et se séparait de son détendeur avec un petit déclic métallique, juste avant que sa bouche, son estomac et son cerveau ne se remplissent d’eau. Mais ce cauchemar se dissipa et il rêva ensuite qu’il jouait au poker avec d’anciens copains de cellule du bon vieux temps; il avait en main une quinte flush qui le contentait pleinement et il se renfonça dans le sommeil, de plus en plus profondément, si bien qu’il s’était presque écoulé deux heures quand il ouvrit enfin les yeux, se frotta le nez, fit un bruit avec sa bouche, se redressa, s’étira et regarda le canon du fusil pointé sur son front.

- GLEU ! s’écria-t-il en avalant sa langue.

Un fusil. Que tenaient des vieilles mains noueuses. Et derrière le viseur, il y avait un vieil œil ridé. L’ultime résident de Cronley, Oklahoma, était assis sur une chaise dans sa chambre.

- Eh bien, monsieur le Département de la récupération, dit l’ermite, vous allez pouvoir me dire où est Tim Jepson. Et cette fois, il n’y a personne dans mon dos avec une bouteille.

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