Dégâts des eaux
Chapitre 35
Il s’avéra que le butin planqué à l’intérieur de l’église était le seul coffre-fort officieux de Tom à se trouver dans le nord-est. Tom admit à contrecœur qu’il existait d’autres butins qui avaient échappé aux mains avides des avocats, mais tous étaient très loin, dans différentes parties du pays. Il n’avait pas envie de voyager, il n’aimait pas l’idée de se débarrasser de ses derniers butins, il ne voulait pas se rendre utile, si bien que Dortmunder avait fini par proposer qu’ils aillent tous les deux là où il fallait aller, en emportant un petit sac de voyage s’ils étaient obligés de rester quelque temps, mais avec l’intention de faire le plus vite possible. Aller sur place, effectuer le retrait et rentrer.
« Mais un butin facile, hein, Tom ? » avait dit Dortmunder. « Fini les mariages, d’accord ? Évitons les foules de gens tout autour. »
« Que dirais-tu d’un endroit sans personne autour ? Une ville fantôme, par exemple ? »
C’était là qu’ils se rendaient maintenant, et pendant le trajet, Tom expliqua ce qui s’était passé à Cronley dans l’Oklahoma et avait transformé une ville d’éleveurs animée, une plaque tournante au début du e XX siècle en une carcasse vide, desséchée et délabrée comme aujourd’hui.
- C’est à cause du chemin de fer, principalement.
- Le chemin de fer, répéta Dortmunder en roulant sur une route à deux voies déserte au cœur de l’Oklahoma, mais en pensant à la voie ferrée qui s’enfonçait dans l’eau, là-haut dans les montagnes verdoyantes du nord de l’État de New York. Il y a des chemins de fer partout dans cette histoire, tout à coup.
- À Cronley, c’est l’inverse qui s’est passé, dit Tom. Tout à coup : plus de chemin de fer.
- La même chose est arrivée partout.
- Non, pas comme ça, dit Tom. Au départ, Cronley était une petite ville de fermiers, au bord d’un petit cours d’eau entre les Canadian et Cimarron Rivers, c’était là que les gens venaient acheter leur sel et vendre leur lait. Ensuite, quand le chemin de fer est arrivé, après la guerre de Sécession, Cronley s’est agrandi, c’est devenu le chef-lieu de comté, on a construit plein d’entrepôts, des bureaux pour les hommes d’affaires, un grand hôtel de quatre étages en bordure de la voie ferrée pour les représentants de commerce, le plus grand immeuble de la ville.
- Quatre étages ?
Tom ignora la remarque de Dortmunder.
- Dans les années trente, la sécheresse a frappé durement Cronley, et comme tous les fermiers du coin ont fichu le camp, la population a diminué. Pourtant, la ville a continué à se développer jusque dans les années cinquante, et c’est à ce moment-là que l’Oklahoma a commis sa grosse erreur.
- L’Oklahoma tout entier ?
- Parfaitement, dit Tom. L’Oklahoma a décidé de rester un État « sec », c’est-à-dire sans alcool, après la Prohibition. C’est toujours comme ça. Tu prends des gens, tu leur infliges un tas de problèmes et de souffrances, ils réagissent toujours de la même manière, à tous les coups, tu peux parier ce que tu veux, Al : ils se disent que Dieu leur a imposé tous ces problèmes et ces souffrances parce qu’ils ont fait quelque chose de mal, et s’ils s’infligent eux-mêmes encore plus de problèmes et de souffrances, peut-être que Dieu sera moins dur avec eux. On voit ça partout. Au Moyen Âge, c’est un gars qui m’a raconté ça en taule, la meilleure façon de ne pas choper la peste, c’était de se frapper avec un fouet. Alors, l’Oklahoma, pauvre, triste et sec comme la poussière, a décidé d’être encore plus sec, comme ça peut-être que Dieu leur foutrait la paix. Conclusion : plus d’alcool.
- C’était ça, l’erreur ? demanda Dortmunder. C’est ce qui a tué Cronley ? Plus d’alcool ?
- Ça a créé le contexte, répondit Tom. Ce qui se passe, quand tu fais une nouvelle loi, aussi stupide soit-elle, c’est que tôt ou tard, il y aura toujours un gars assez stupide pour la faire appliquer. C’est ce qui s’est passé dans les années cinquante. Des flics de l’Oklahoma sont montés dans un train et ils ont arrêté le barman de la voiture-bar parce qu’il avait servi de l’alcool dans un État « sec ».
- Attends une minute, dit Dortmunder. Dans le train ?
- Oui, le train direct, qui entrait dans l’État de ce côté-ci et qui ressortait de ce côté-là. Ils ont fait descendre le barman, ils l’ont mis en taule pour la nuit, et le lendemain, les gens de la compagnie sont venus le chercher. (Tom fit son espèce de sourire, sans remuer les lèvres.) Sacrée nuit pour le barman, hein ? Al, tu vas prendre cette route de campagne un peu plus loin.
Un peu plus loin, un petit panneau indiquait une petite route sur la gauche. Alors que Tom leur avait fait quitter la nationale depuis maintenant un certain temps, chaque route qu’il leur faisait prendre était de plus en plus petite et de moins en moins fréquentée, et voilà qu’il disait à Dortmunder de quitter une route goudronnée à deux voies déserte pour une route de graviers à deux voies étroite et sinueuse qui traversait un paysage de broussailles comme si elle avait été tracée par un serpent assoiffé.
Au moins, la campagne était un peu moins plate au centre de l’État : des collines basses, pelée et brunes se dressaient maintenant autour d’eux, et d’autres, plus hautes et plus escarpées (mais aussi pelées) se dessinaient un peu plus loin. Cette nouvelle route montait légèrement et elle devenait plus cahoteuse, parsemée de pierres et d’ornières comme s’il pleuvait parfois par ici. Tenant fermement le volant à deux mains pour serpenter au milieu des bosses et des trous, Dortmunder dit :
- Aux dernières nouvelles, le barman avait passé la nuit en prison.
- Exact, dit Tom. Alors, qu’est-ce qu’ont fait les chemins de fer ? Ils ont construit de nouveaux itinéraires pour contourner l’État, et à la fin, il ne passait plus un seul train dans l’Oklahoma.
Surpris, mais aussi ravi par l’ampleur de cette vengeance, Dortmunder demanda :
- Et maintenant ?
- C’est toujours pareil. Aujourd’hui encore, quand tu regardes une carte d’Amtrak, les lignes de chemin de fer contournent l’Oklahoma, sans jamais y entrer. Et c’est ça qui a tué Cronley. Plus de train, plus de raison d’aller dans ce trou. Attention, il va y avoir un embranchement quelque part, Al, mais sans doute qu’ils l’ont pas bien entretenu, alors faut ouvrir l’œil.
- À gauche ou à droite ?
- À droite.
Dortmunder roulait au ralenti avec la petite machine à laver blanche en collant le bord droit de la route étroite, et malgré tout, ils faillirent louper 1’embranchement.
- Merde, Al ! s’écria soudain Tom. C’était là ! C’est ma faute, cette fois. J’aurais dû la voir.
Dortmunder pila net et regarda Tom.
- Ta faute, cette fois ?
- Oui, c’est ce que je viens de dire, confirma Tom en regardant par-dessus son épaule droite la route derrière eux. Allez, Al, recule.
Dortmunder inspira une grande bouffée d’air et la garda. Puis il hocha la tête, relâcha sa respiration, enclencha la marche arrière et fit reculer la machine à laver en projetant des graviers dans tous les sens.
- Tout doux, Al, dit Tom d’un ton calme, la tête penchée à la vitre et le doigt tendu. Tu la vois ? Tu la vois, là ?
Dortmunder finit par la voir : une route goudronnée délabrée couverte de terre et de mauvaises herbes.
- C’est ça ?
- C’était la route secondaire, dans le temps, dit Tom. Celle sur laquelle on roule était pavée elle aussi.
- Bon sang, pourquoi on prend pas la route principale ? demanda Dortmunder.
- Elle n’existe plus. Ils en ont arraché une partie quand ils ont construit une des nationales, et ils en ont vendu une autre partie à l’agro-industrie. Et maintenant, il n’y a plus que ça.
- C’est loin d’ici ?
- Une douzaine de kilomètres.
- Je me dis que… On aurait peut-être besoin d’une Jeep. Ou bien d’un char.
- Ça va aller, dit Tom. Continue à rouler, Al.
Alors, Dortmunder continua à rouler, en pilotant ce petit appareil électroménager blanc sur une surface qu’il n’aurait jamais dû connaître. La majeure partie de la route s’était effritée ou bien avait été ravinée par la pluie, et le reste disparaissait à moitié sous les mauvaises herbes qui traversaient le macadam. Initialement, il s’agissait d’une route à deux voies sans doute assez large, mais les pires dégâts s’étaient d’abord produits sur les côtés avant de progresser vers le centre, si bien que par endroits, la chaussée n’était pas plus large que la voiture, et jamais dans le domaine du civilisé ou de l’acceptable.
Ce qui ne semblait pas gêner Tom. Alors que le véhicule progressait à environ 8 kilomètres à l’heure (une heure et demie pour atteindre Cronley à ce rythme) et que Dortmunder, couché au-dessus du volant et le front collé contre le pare-brise, guettait les nids-de-poule capables de briser un essieu, Tom, lui, bavardait tranquillement.
- C’est un de mes plus vieux butins, figure-toi. Ça remonte à juste après la guerre. De partout les GI rentraient au pays; les rues étaient pleines d’escrocs qui attendaient, les cartes à la main. Il y avait un type à Cronley qui logeait à l’hôtel avec une fille prénommée Myra. Un tas de soldats descendaient du train à cet endroit, pour retourner dans leur ferme ou alors pour changer de train. À cette époque-là, on pouvait prendre le train à Cronley pour descendre jusqu’à Wichita Falls ou monter jusqu’à Whichita ou Amarillo, ou à plein d’autres endroits. Ce gars-là… C’était quoi son nom déjà ?… Peu importe. Myra et lui, ils arnaquaient les soldats; le type organisait des parties de poker dans sa chambre d’hôtel, avec Myra qui restait là, super-sexy. Je suis sorti avec Myra pendant quelque temps et je lui ai demandé de me faire signe quand il y aurait un gros paquet de fric dans la chambre, et de laisser la porte ouverte. Je me suis pointé avec deux autres types et on a tout raflé. (Tom hocha la tête et, sans bouger les lèvres, il fit « hi, hi ».) Les deux autres types, ils étaient pas au courant pour Myra et moi. Quand ils ont foncé dans l’ascenseur, j’ai refermé la porte sur eux, j’ai coupé le jus et j’ai foutu le fric dans la chambre que m’avait louée Myra.
- Coupé le jus ? Tu veux dire que tu as coupé l’électricité dans tout l’hôtel ?
- Oui, pour semer la panique, expliqua Tom.
- Avec tes associés dans l’ascenseur ?
- Ex-associés, rectifia Tom avec son ricanement sinistre. Les soldats n’ont pas été tendres avec eux jusqu’à ce que les flics rappliquent.
- Ils n’ont pas fouillé l’hôtel ? demanda Dortmunder.
- Si, bien sûr. Mais Myra m’a déguisé pour me faire passer pour sa sœur et…
- Sa sœur ?
- Myra avait le charme, dit Tom, mais c’était moi qui avais la matière grise, et quand le tricheur professionnel a découvert que Myra était de mèche avec les braqueurs…
- Comment il l’a découvert ?
- À ton avis, Al ?
- Ah ! oui, bien sûr, dit Dortmunder en zigzaguant pour éviter les dangers de la route.
- À ce moment-là, j’avais déjà foutu le camp. Mais je ne pouvais pas emporter une grosse partie du fric, alors je l’ai laissé à l’hôtel, en lieu sûr.
- Combien ?
- On avait raflé seize mille dollars. J’en ai emporté deux, il en restait quatorze.
- Et maintenant, dit Dortmunder, alors que les petits pneus de l’engin plongeaient dans les trous et ressortaient de l’autre côté en s’accrochant, tu penses que ces quatorze mille dollars sont toujours là, quarante ans plus tard.
- Absolument. Je ne suis pas venu jusqu’ici pour profiter du grand air, Al. Ni pour retrouver Myra.
- Ça lui ferait quel âge maintenant ?
- Aucun, répondit Tom. Les nanas comme Myra, ça ne vit pas vieux.
Dortmunder se surprit à se demander, et ce n’était pas la première fois, pourquoi diable est-ce qu’il se retrouvait associé avec Tom Jimson. Jadis, en taule, il n’avait pas eu le choix (ce n’était que bien plus tard que l’attribution des cellules avait pu faire l’objet de négociations), et de toute façon, en ce temps-là, il pouvait toujours se rassurer en se disant qu’il y avait en permanence des secours armés à portée de voix.
« Qu’est-ce que j’en ai à foutre des habitants de cette vallée ? » se demanda Dortmunder, alors que le petit LEM blanc progressait vers Cronley la morte. Si j’allais là-bas, si je me baladais dans l’une ou l’autre de ces Dudson, les gens à leurs fenêtres appelleraient les flics en me voyant passer. Je ne suis pas obligé de protéger cette vallée du danger nommé Tom Jimson, nom d’un chien ! Je me suis lancé dans ce truc-là parce qu’il m’a foutu la trouille, voilà tout, et parce que ça ne paraissait pas aussi compliqué, aussi long, avec autant de problèmes. Et maintenant, je suis dans le coup, et je me retrouve en Oklahoma, comme une sorte de pionnier ou je ne sais quoi, en train de conduire ce tonneau de bière à roulettes. Ça ne tient pas debout.
- C’est là, déclara Tom en brisant le long et inhabituel silence.
Dortmunder ralentit presque jusqu’à l’arrêt complet du véhicule, pour pouvoir prendre le risque de lever la tête et de regarder à l’extérieur. Ils venaient de franchir une minuscule crête et devant eux s’étendait désormais plus de verdure qu’il n’en avait vue depuis la salade sur le plateau-repas de l’avion. Une verdure composée principalement de petits arbres trapus d’un vert soutenu, dont un bataillon clairsemé s’étirait sur la gauche et sur la droite. Ils avaient passé la majeure partie de l’après-midi à rouler sur ce misérable ersatz de route, et maintenant, les ombres des arbres dessinaient de longs doigts effilés tendus vers la droite, comme pour suggérer aux visiteurs de faire un détour. Au-dessus de cette forêt linéaire se dressaient deux ou trois constructions et un clocher d’église.
Dortmunder demanda :
- Les arbres, ça veut dire qu’il y a une rivière ?
- Ah ! tu es un vrai homme des bois, Al.
- Et ça, c’est ta ville, hein ?
- C’est mon butin, Al. Le grand bâtiment, là, c’est l’hôtel.
- Le grand bâtiment.
- Oh ! tu peux rire, Al, dit Tom bien que Dortmunder n’ait rien fait de tel. Mais de la fenêtre de la chambre de Myra au dernier étage, on voyait à des kilomètres.
- Vous voyiez quoi à des kilomètres ?
Tom émit son petit ricanement.
- Nous, par exemple.
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