Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 9 sur 79

Pages du PDF

Dégâts des eaux

Chapitre 8

Vous déplacez les deux gros rochers et le tronc d’arbre. Vous découvrez l’entrée d’une grotte, recouverte par un rideau en fourrure. Vous l’écartez et vous découvrez la tanière de l’Ogre aux Mille Dents.

Wally essuya la sueur qui coulait sur son front. Attention, se disait-il. Il pouvait s’agir d’un piège. Ses gros doigts crispés au-dessus du clavier, il cracha :

Décrire la tanière.

Un cube de dix mètres sur dix avec un plafond voûté. Les parois de pierre ont été calcinées par le souffle du Dragon des Enfers. Sur des couches recouvertes de peaux de bêtes sont avachis une demi-douzaine d’Hommes-Lézards armés jusqu’aux dents, membres de la Garde personnelle du Sultan. Contre la paroi du fond, la princesse Labia est attachée à une roue géante qui tourne lentement.

Les Hommes-Lézards sont-ils mes ennemis ?

Pas lors de cette rencontre.

Les Hommes-Lézards sont-ils mes alliés ?

Seulement si vous leur montrez la bonne autorisation.

Hmmm, se dit Wally. Je ne vais pas tarder à effectuer un inventaire, je ne sais plus trop ce que j’ai accumulé comme saloperies. Mais d’abord, la question est de savoir si j’entre ou pas dans cette foutue caverne. Il le faudra bien, tôt ou tard. Je ne peux pas redescendre dans la vallée de la Sérénité et plus haut dans cette montagne, il n’y a rien. Mais ne nous jetons pas dans la gueule du loup. Les yeux brûlants, les épaules raides, il tapa :

Ai-je encore mon Épée de Feu et de Glace ?

Oui.

Je la plante dans l’entrée de la caverne et je la fends en deux de haut en bas, et aussi d’un côté à l’autre.

Des flèches d’acier jaillissent de tubes dissimulés de chaque côté de l’entrée. Elles n’atteignent aucune cible, sauf la paroi opposée et elles retombent sur le sol.

Ah ! ah, ! se dit Wally, c’est bien ce que je pensais. O.K. Ogre, j’arrive !

J’entre

Bzzzzzztt.

On sonnait à la porte. Sapristi ! Il était déjà si tard ? Laissant la princesse Labia tourner au ralenti à l’intérieur de la tanière, Wally fit courir ses doigts en vitesse accélérée sur le clavier, comme un numéro de chiens de cirque, pour changer le menu et faire apparaître l’heure réelle de la côte Est…

15 h 30

… et son agenda à la page du jour, qui était vierge à l’exception de : 15 h 30. Andy Kelp et son ami pour voir le réservoir. Bah, ça pouvait être amusant aussi.

En ôtant les mains du clavier, en détachant ses yeux de l’animation vidéo, en repoussant sa chaise pivotante et en se levant, Wally éprouva les habituelles douleurs dans les épaules, le cou et le bas du dos. Les douleurs provoquées par le combat, la concentration intense pendant plusieurs heures d’affilée étaient pour lui des choses familières, et il les supportait sans se plaindre, avec même une sorte de fierté intérieure.

À vingt-quatre ans, Wally Knurr était bien parti pour devenir un personnage d’une de ses fictions interactives. (En plus de les consommer, il en créait, et il en avait déjà vendu deux : Les Sirènes de Morgpour Astral Rainbow Productions, à Mill Valley en Californie, et Centaure ! pour Futurogical Publishing à Cambridge, Massachusetts.) Individu tout rond et flasque, aussi blanc qu’un yaourt à la vanille, Wally mesurait 1,50 mètre et pesait 140 kilos, dont très peu de muscle. Ses yeux attendrissants, semblables à deux œufs à la coque dont le jaune aurait viré au bleu, clignaient en toute confiance derrière ses épaisses lunettes, et la seule autre tache de couleur en lui, c’était le rouge humide de ses lèvres trop généreuses. Alors que son cerveau était sans doute une merveilleuse machine, encore plus merveilleuse que tous les ordinateurs qui envahissaient le salon, l’emballage n’était pas de première qualité.

Dès l’enfance, Wally Knurr avait compris que son apparence le plaçait en dehors du spectre des physiques jugés acceptables par la majorité des gens. La plupart d’entre nous peuvent dénicher un coin de la planète où notre visage correspond plus ou moins à l’échantillon local de l’humanité, mais pour Wally, le seul espoir résidait dans le voyage spatial. Peut-être trouverait-il quelque part dans le système solaire des créatures courtes sur pattes, obèses et moites comme lui. En attendant, il menait une existence solitaire, comme s’il avait été abandonné sur terre au lieu d’y être né. La plupart des gens le regardaient, le trouvaient « bizarre » et reprenaient leurs activités.

C’est en effectuant un petit boulot de vendeur au rayon informatique de chez Macy’s à Noël, quatre ans plus tôt, que Wally avait finalement trouvé le grand amour et le salut : l’ordinateur. On pouvait faire des jeux. Des jeux mathématiques. On pouvait lui parler, il répondait. C’était un ami qu’on pouvait installer chez soi, il restait là sans bouger. On pouvait lui demander de faire des choses frivoles ou sérieuses. On pouvait stocker et récupérer, on pouvait composer de la musique, obtenir des projections architecturales et équilibrer ses comptes. On pouvait faire de la micro-édition. Et grâce aux merveilles de la fiction interactive on pouvait même participer à une histoire policière. Pour Wally, l’ordinateur devint l’univers et il était la forme vivante de cet univers. Et là, il n’avait pas l’air « bizarre ».

À la New School, où Wally avait jadis pris des cours d’initiation à l’informatique, il donnait maintenant lui-même des cours d’un niveau plus avancé, et c’était là qu’il avait rencontré un passionné aussi réceptif que lui aux possibilités offertes par cette nouvelle merveille. Ce gars s’appelait Andy Kelp, et Wally se réjouissait d’avoir fait sa connaissance. Tout d’abord, Andy était la première personne qu’il rencontrait prête à parler d’informatique aussi longtemps que lui, sans s’arrêter. Ensuite, Andy était une des rares personnes qui semblait ne pas remarquer que Wally avait l’air bizarre. Et enfin, Andy était d’une générosité incroyable : il suffisait de lui parler d’un nouveau logiciel, d’un jeu ou d’une imprimante, n’importe quoi, il arrivait avec l’objet chez Wally dès le lendemain, en disant : « Non, t’inquiète pas pour le prix. On m’a fait une offre spéciale. » Wally ignorait quelle était la profession d’Andy, mais ce devait être un truc très lucratif.

Cinq jours plus tôt, Andy était venu le trouver avec ce problème de réservoir et de trésor caché (comme dans un épisode de fiction interactive !) et Wally s’était jeté sur le défi. Andy lui avait donné des cartes topographiques du territoire, avant et après, et le logiciel de Wally renfermait déjà un certain nombre de programmes utilitaires - poids et mesures, propriétés physiques, rubriques encyclopédiques, etc. -, et pour se procurer les logiciels manquants, la seule chose qu’il avait à faire, c’était de consulter le catalogue du fabricant, de donner à Andy le nom et la référence, et le lendemain, Andy, tout sourire, sortait le paquet d’une des nombreuses poches de son invraisemblable caban. (Wally avait essayé récemment de bâtir une fiction interactive retraçant un voyage à travers ce caban.)

Toujours est-il que Wally avait achevé la veille au soir le programme du réservoir et il était très satisfait. Andy lui avait dit : « Appelle-moi à n’importe quel moment, jour et nuit. Si je dors ou si je suis absent, le répondeur répondra », alors Wally avait téléphoné dès que le programme avait été fini, en s’apprêtant à laisser un message. Mais c’était Andy lui-même qui avait répondu, en chuchotant car, avait-il expliqué, « mon chat dort ».

Andy était très content d’apprendre que le programme était prêt et il avait voulu venir le voir immédiatement. Wally était disponible à tout moment, évidemment, mais c’était l’emploi du temps compliqué d’Andy qui l’avait empêché de venir avant 15 h 30 le lendemain après-midi. « Je viendrai avec deux copains », avait-il dit. « Ils s’intéressent beaucoup à ce projet. Sur un plan théorique. » Ce devait donc être lui. Enfin, eux.

Super. Wally appuya sur le bouton de l’interphone pour laisser entrer ses invités et il alla chercher le fromage et les crackers.

OceanofPDF.com