Dégâts des eaux
Chapitre 36
Guffey regardait la petite voiture blanche rouler lentement vers la ville. Les jumelles la faisaient paraître plus proche qu’elle n’était en réalité, mais elles aplatissaient tout. La lunette du 30-03 était meilleure; il y avait plus de définition. À cette distance, il pouvait tirer une balle à travers le pare-brise dans une de ces deux têtes qui tressautaient. S’il le voulait. Mais il n’avait aucune raison particulière d’abattre ces deux étrangers comme des chiens galeux; pas pour l’instant du moins. Pas avant qu’ils se soient suffisamment approchés, pas avant qu’il puisse voir qui ils étaient.
Et si jamais c’était… Les vieilles mains parcheminées de Guffey tremblaient sur la crosse de son fusil. Et si jamais l’un des deux était… lui ?
Tim Jepson. Enfin.
- Le gars qui a gâché ma vie, murmura Guffey entre ses lèvres sèches et gercées.
Il baissa son fusil et ses vieux yeux chassieux observèrent sans aide extérieure la petite voiture blanche qui approchait en se balançant et cahotant lentement. Tim Jepson.
Sauf que ça ne serait pas lui, évidemment. Ça n’avait encore jamais été lui, il avait pourtant attendu longtemps, il avait pourtant cultivé sa patience. En vingt-six ans, ça n’avait jamais été Tim Jepson qui revenait à Cronley pour récupérer ses quatorze mille dollars.
Mais il reviendrait ! Un jour ! Un jour, ce serait lui ! Mais jamais aujourd’hui.
Dans les premiers temps, au début des années soixante, les rares visiteurs (intrus ? envahisseurs ? gens de passage ?) qui se rendaient dans la ville de Cronley, morte depuis peu, étaient essentiellement des pillards espérant trouver des accessoires de plomberie ou des poignées de porte en cuivre oubliés par les précédents pillards. C’étaient des gens de la ville, coriaces, déterminés, désagréables, avec des vêtements de travail kaki graisseux, qui conduisaient des breaks avec des plateaux en bois et qui fumaient des cigares. Ils rappelaient à Guffey les pires éléments de la prison, c’est pourquoi il les évitait, en se déplaçant avec tout ce qu’il possédait, et aucun d’entre eux n’avait jamais su que Cronley comptait encore un habitant.
À la fin des années soixante, une nouvelle espèce de visiteurs avait fait son apparition : de jeunes marginaux aux vêtements bigarrés, avec des bandeaux dans les cheveux comme des Indiens dérangés. Ils arrivaient dans des bus Volkswagen déglingués, ils allumaient un tas de feux de camp, ils écoutaient de la musique débile sur des électrophones portables et ils plantaient du maïs, des tomates et de la marijuana. Seule la marijuana poussait et, bientôt, chaque groupe plein d’espoir décidait de rentrer à la maison. Guffey regardait leurs minibus disparaître en bringuebalant derrière la crête.
Rares furent les marginaux qui eurent conscience de l’existence du vieil ermite de Cronley, mais quelques filles l’avaient surpris en train de les mater pendant qu’elles se baignaient nues dans la rivière. La plupart prenaient peur et devenaient hystériques; elles informaient leurs petits copains et Guffey devait retourner se cacher dans les bois pendant plusieurs jours jusqu’à ce qu’ils cessent de le chercher, mais une fois, une des filles lui avait fait signe d’approcher avec son petit doigt et un petit sourire et oh, la vache ! Ce fut l’unique expérience sexuelle de Guffey depuis qu’il était allé en prison - il y a plus de quarante ans maintenant, a priori -, mais c’était génial. Ça valait la peine de s’en souvenir. Ça vous aidait à tenir quand les nuits devenaient froides.
Les hippies, les yippies, les trippies et les flippies s’étaient raréfiés au début des années soixante-dix, et pendant quelque temps, Guffey avait eu Cronley pour lui tout seul. Puis, vers la fin des années soixante-dix, les professeurs avaient commencé à arriver : archéologues, anthropologues, ethnologues, sociologues. Hommes et femmes, ils portaient tous des pantalons kaki, de grosses chaussures et beaucoup de vêtements avec des étiquettes L.L. Bean. (Guffey avait volé une partie de leur équipement pour rafraîchir sa garde-robe.)
Mais au bout d’un moment, les subventions avaient dû prendre une autre direction. Cela faisait presque dix ans maintenant que Guffey n’avait pas revu dans les parages un professeur avec un chapeau de safari et de grosses chaussures. Plus récemment, il y avait eu une série de charpentiers, d’architectes et de décorateurs d’intérieur qui cherchaient du bois : des planches de grange, des pilastres d’escalier, des vieux panneaux intéressants. Ils avaient largement contribué à la détérioration de Cronley, mais l’engouement fut de courte durée et il prit fin alors qu’il y avait encore pas mal de bois de bonne qualité en ville. Guffey estimait que trois ou quatre années s’étaient écoulées depuis qu’un être humain ne s’était pas aventuré par ici.
Et aujourd’hui, il voyait arriver cette petite voiture blanche. Avec sa prudence naturelle, Guffey rassembla ses quelques affaires, quitta sa chambre au dernier étage du Cronley Hotel et emprunta le couloir pelé et délabré jusqu’à l’escalier. L’ascenseur n’avait pas fonctionné depuis des années, évidemment, et de toute façon, Guffey n’y remettrait jamais les pieds. Dans cet ascenseur ou n’importe quel autre, mais surtout celui-ci. Car c’était dans cet ascenseur que ses ennuis avaient commencé.
Au départ, il y avait Eddie Hobbs, Tim Jepson et lui. Jepson était plus âgé qu’Eddie et lui. Ils savaient que c’était un dur à cuire et ils voulaient devenir un dur à cuire comme lui, et quand il leur avait proposé de participer au braquage avec lui, ça ressemblait plutôt à une farce, en quelque sorte. Ils n’allaient pas vraiment détrousser quelqu’un, ils allaient braquer un joueur de cartes professionnel qui avait profité des GI qui revenaient au pays. C’était comme ça que Jepson leur avait présenté la chose, et Eddie et lui, dix-neuf ans, idiots, tout juste sortis de leur ferme, avaient accepté sans hésiter.
Et Jepson les avait trahis. Il les avait bloqués dans un ascenseur sans électricité et avait fichu le camp avec le butin. Eddie et lui étaient comme des fous dans cet ascenseur, dans le noir, et la situation ne s’était pas améliorée quand la lumière était revenue et que l’ascenseur s’était remis en marche. Quand il arriverait en bas, ils le savaient, quand il arriverait en bas et que la porte s’ouvrirait, l’enfer se déchaînerait.
En effet. Le problème, c’est que personne d’autre ne voulut croire qu’Eddie et lui avaient détroussé un joueur de cartes professionnel. Aux yeux de tout le monde, y compris des soldats qui se trouvaient dans cette chambre en train de jouer aux cartes quand Eddie, Tim et lui avaient fait irruption avec des armes, les victimes de ce vol, c’étaient des soldats.
De courageux soldats tout juste rentrés chez eux après avoir fait la guerre. Ceux qui osaient détrousser des soldats n’avaient pas droit au bénéfice du doute en ce temps-là.
Au cours des années qui suivirent, Guffey se fit beaucoup tabasser. Ça commença au moment où la porte de l’ascenseur s’ouvrit : tous les soldats qui, un peu plus tôt, jouaient au poker dans cette chambre là-haut étaient là. Les flics étaient arrivés entre-temps, mais ils n’étaient pas pressés d’interrompre une bonne raclée et un long moment s’écoula avant qu’Eddie et lui soient transférés de l’hôtel à l’hôpital.
Ce fut la dernière fois que Guffey vit Eddie, qui avait une sorte de tante qui connaissait un magistrat ou un truc comme ça et son cas avait été disjoint de celui de Guffey. Celui-ci avait finalement été jugé et il avait écopé du maximum : de vingt-cinq à quarante ans de prison, parce que c’étaient des soldats, parce qu’il avait une arme et parce qu’il avait déjà un petit casier judiciaire à cause d’un acte irréfléchi dans sa jeunesse (voilà pourquoi il n’était pas dans l’armée), mais surtout parce que Tim Jepson avait fichu le camp avec tout l’argent.
La réputation de Guffey l’avait précédé au pénitencier, où les gardiens furent les premiers à le tabasser, avant que les autres prisonniers le tabassent à leur tour, avant que les gardiens remettent ça. Au bout d’un moment, ça s’était un peu calmé, jusqu’à ce que d’anciens soldats viennent grossir la population carcérale. La plupart d’entre eux estimaient avoir été victimes d’une injustice quelconque quand ils portaient l’uniforme, et Guffey était un moyen bien pratique d’obtenir réparation.
À un moment donné, un dénommé Mitch Lynch arriva au pénitencier, condamné à une lourde peine à la suite d’une escroquerie visant un industriel du pétrole de Tulsa. Guffey ne reconnut pas en Lynch l’arnaqueur qu’Eddie, Tim et lui avaient braqué, mais Lynch, lui, reconnut un des salopards qui avaient fait irruption dans sa suite, pistolet au poing, et Lynch se fixa comme objectif de tabasser Guffey, pour finalement s’apercevoir que cela avait déjà été fait. Frapper ce petit bonhomme, c’était comme se défouler sur une serpillière. Lynch lui courut après deux ou trois fois dans la cour, sans en tirer une véritable satisfaction, et peu à peu, aussi curieux que cela puisse paraître, Guffey et Lynch devinrent amis. Enfin, des connaissances.
C’est par Lynch que Guffey apprit comment la petite amie de celui-ci, Myra, avait trahi Lynch au profit de Tim Jepson, et comment ensuite, Tim avait trahi Myra au profit de Lynch, avant de foutre le camp avec tout le pognon. Mais pas forcément avec le pognon, et c’était ça le plus intéressant.
Myra avait juré à Lynch que Tim avait planqué la majeure partie des seize mille dollars qu’il avait volés - quatorze mille dollars précisément, elle en était sûre - quelque part en ville, car il ne voulait pas attirer l’attention en voyageant avec une telle somme sur lui, et son intention était de revenir chercher l’argent quand il en aurait besoin.
Lynch avait interrogé Myra de manière très rigoureuse pour savoir où Tim avait caché les quatorze mille dollars, et il était tout à fait convaincu que Myra ne le savait pas, car sinon, elle le lui aurait dit. « Un jour, je sortirai d’ici », répétait souvent Lynch. « Et ce jour-là, je retournerai à Cronley et j’attendrai. Je trouverai un boulot, je ferai n’importe quoi, je m’en fous. Car un jour ou l’autre, ce fils de pute reviendra. »
Jusqu’à présent, Lynch s’était trompé sur toute la ligne. Il n’était jamais sorti de prison, pas sur ses deux jambes du moins : une dispute dans la cour de promenade en 1952 s’était achevée par une petite cuillère aiguisée plantée entre ses côtes, en plein cœur. Et même s’il avait vécu assez longtemps pour retourner à Cronley, il aurait trouvé une ville abandonnée, sans aucun travail pour lui. Et jusqu’à ce jour, Tim Jepson n’était jamais revenu chercher ses quatorze mille dollars.
Quand Guffey avait été libéré de prison, après avoir purgé une peine de dix-huit ans, l’homme qui était sorti dans la rue en clignant des yeux était beaucoup plus âgé que ses trente-sept ans officiels. Plus aucune de ses dents n’était à lui et ses os avaient été cassés si souvent qu’il se déplaçait à la manière d’un arthritique de quatre-vingts ans. Il avait perdu toute capacité à vivre comme un être social; c’était un animal solitaire qui tremblait de peur ou qui rugissait. Il était incapable de conserver un travail ou d’entretenir un lieu pour vivre; il ne pouvait pas prendre le bus sans provoquer un incident. Son contrôleur judiciaire le haïssait, et pourtant, son contrôleur judiciaire avait la réputation d’être un saint.
C’est lorsqu’il se surprit à envisager quel genre de crime il pouvait commettre pour être sûr de retrouver sa cellule que Guffey comprit qu’il devait réagir, et vite. Il repensa alors à Tim Jepson, l’homme qui avait détruit sa vie, et à Mitch Lynch, l’homme qui s’était juré d’être patient et solitaire jusqu’au jour de sa vengeance. Le souvenir de ces deux hommes, ajouté au fait qu’il n’y avait plus personne à Cronley, fut suffisant. En car, sur un vélo volé, puis à pied, Guffey mit son plan à exécution.
Depuis vingt-six ans, Guffey était l’unique habitant de Cronley, et il attendait, en alimentant son ressentiment, en reconstruisant son ego détruit, en espionnant les rares visiteurs, dans l’attente du visiteur.
Pendant tout ce temps également, Guffey avait cherché les quatorze mille dollars. Il n’avait jamais découvert le butin, mais il savait qu’il était ici. Tim Jepson avait fait preuve d’intelligence pour le cacher, et cette démonstration d’intelligence prouvait que l’argent était ici, quelque part. Et un jour, Tim Jepson viendrait le chercher.
Aujourd’hui ?
La marquise du Cronley Hotel était tombée depuis longtemps. Le trottoir, où dans les années quarante et cinquante les chasseurs empochaient les quarters des représentants de commerce pour qu’ils leur hèlent des taxis qui les conduiraient dans les bordels illégaux situés en dehors de la ville, n’était plus qu’un amas de gravats au milieu desquels Guffey serpentait et se faufilait, en trimbalant son fusil et son sac de toile, avec son sac à dos (volé à un professeur) sur ses épaules maigres. Les derniers rayons de soleil scintillaient dans California Street. Tout au bout, là-bas, la petite voiture blanche avançait en cahotant, dans cette direction, et le pare-brise renvoyait l’éclat jaune et aveuglant.
Ce n’étaient pas des professeurs, ces deux types-là, ni des hippies. Non, ni des récupérateurs à la recherche de robinetterie du e XX siècle ou de moulures du e XIX.
Tim Jepson ? Venu enfin chercher son butin ? Guffey serra son fusil et se faufila dans la ruelle derrière l’hôtel.
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