Dégâts des eaux
Chapitre 3
Après la sortie de la voie express, la route traversait North Dudson, une très petite ville pleine de voitures conduites avec une lenteur extrême par des gens qui n’arrivaient pas à décider s’ils voulaient ou non tourner à gauche. Dortmunder n’aimait pas être assis au volant, de toute façon, et ces indigènes indécis n’arrangeaient guère son humeur. Dans son univers, le conducteur conduit - généralement c’est Stan Murch, parfois Andy Kelp -pendant que les spécialistes voyagent à l’arrière où ils peuvent lubrifier leurs pinces et enrouler du ruban adhésif noir autour de leurs tournevis. Installer un spécialiste au volant et lui faire parcourir des centaines de kilomètres - enfin, des dizaines de kilomètres, presque cent - cela voulait dire que vous vous retrouviez avec un véhicule conduit par une personne à la fois sur-qualifiée et nerveuse.
Mais cette fois-ci, l’alternative était encore pire. Si Tom Jimson avait su un jour conduire une voiture, et s’il avait possédé suffisamment d’humanité pour essayer de la conduire de manière non mortelle, ce savoir-faire et cette bienveillance avaient totalement disparu au cours de son dernier séjour de vingt-trois ans derrière les barreaux. Tom avait donc loué la voiture (une voiture de location, pas même empruntée dans la rue, encore un élément propre à provoquer la nervosité) et Dortmunder conduisait, malgré tout.
Au moins, il faisait beau. Le soleil d’avril faisait briller les revêtements en aluminium qui enveloppaient toutes ces drôles de vieilles maisons faisant de North Dudson un endroit si pittoresque qu’un gars de la ville pouvait avoir la migraine rien qu’en le regardant. Surtout quand il n’avait pas suffisamment dormi. Voilà pourquoi Dortmunder se concentrait sur les rares vestiges de la civilisation qu’il rencontrait en chemin - des feux tricolores, les arches McDonald, les panneaux publicitaires avec le cow-boy Marlboro- et il continuait à rouler en sachant que tôt ou tard North Dudson s’arrêterait, forcément. Assis à côté de lui, Tom regardait le paysage en souriant d’un air ironique, sans bouger les lèvres, et il dit :
- En tout cas, ce bled est toujours aussi pourri.
- Qu’est-ce que je fais en quittant la ville ?
- Tu continues à rouler.
Un restaurant tex-mex, dont la vitrine abritait une publicité au néon pour une marque de bière allemande brassée au Texas, était le dernier bâtiment de North Dudson, juste avant que les champs, les forêts et les fermes ne prennent le relais. La route se mit à serpenter et à grimper. Ici et là, des chevaux occupés à paître dans des champs jonchés de pierres levaient la tête pour leur jeter un drôle de regard lorsqu’ils passaient.
À six ou sept kilomètres de la ville, Tom brisa un assez long silence en disant, sur le ton de la conversation :
- C’était la route.
Dortmunder pila net, multipliant par la même occasion les risques d’infarctus chez le vieux bonhomme au volant du pick-up qui le suivait de près.
- Où ça ? demanda Dortmunder en regardant autour de lui sans voir aucune intersection, mais sa question fut couverte par le rugissement du klaxon du pick-up qui émit une longue protestation outragée, alors que le véhicule les dépassait et s’éloignait à toute allure.
- Où ça ? répéta Dortmunder.
- Là-bas, répondit Tom en le foudroyant du regard. Mais on peut plus la prendre maintenant. Putkin’s Corners n’existe plus, je te le rappelle. C’est tout le problème justement.
- Tu parles de l’ancienne route. Pas d’une route que je suis censé emprunter maintenant.
- Tu ne peux plus l’emprunter, dit Tom. Elle est complètement envahie par la végétation. Tu vois pas ?
Dortmunder ne voyait toujours aucune route; Tom devait donc avoir raison.
- Quand tu as dit « C’était la route », je croyais que tu voulais dire que j’aurais dû tourner là.
- Quand tu seras censé tourner, je te le dirai, répondit Tom.
- J’ai cru que tu me l’avais dit, expliqua Dortmunder.
- Eh bien, non.
- C’est l’impression que j’ai eue, dit Dortmunder, au moment où un break les dépassait en faisant aboyer son klaxon, car ils étaient arrêtés au milieu de la chaussée. Quand tu as dit « C’était la route », j’ai eu l’impression que tu voulais dire que c’était la route.
- Oui, c’était la route. Il y a vingt-trois ans, c’était la route, dit Tom d’un ton cassant. Maintenant, c’est beaucoup d’arbres, de buissons et de collines.
- C’était déroutant ce que tu as dit, voilà tout, déclara Dortmunder, alors qu’un gros camion chargé de troncs d’arbres faisait rugir sa corne de brume en les dépassant.
Tom se retourna à moitié pour regarder Dortmunder en face.
- Je comprends ce que tu veux dire, Al. Alors, pas la peine de le répéter. Continue à rouler, d’accord ? J’ai soixante-dix ans, je ne sais pas combien de temps il me reste.
Dortmunder continua donc à rouler et au bout de deux kilomètres environ, ils tombèrent sur un panneau qui indiquait : VOUS ENTREZ DANS LE COMTÉ DE VILBURGTOWN.
- C’est ici, dit Tom. Quand ils ont créé le réservoir, ils ont recouvert presque tout le comté. Il ne reste plus aucune ville par ici. Putkin’s Corners était le chef-lieu. Et ça, c’est la route.
Une route goudronnée à deux voies partait sur la droite. Dortmunder hocha la tête et continua à rouler droit devant lui.
- Hé ! s’exclama Tom.
- Quoi ?
- C’était la route ! Qu’est-ce qui te prend ?
Cette fois, Dortmunder se rangea sur le bas-côté en gravier avant de s’arrêter. Il se tourna vers Tom.
- Tu veux dire que j’étais censé tourner là ?
- C’est ce que je t’ai dit ! (Tom était si énervé que ses lèvres remuaient presque.) Je t’ai dit : « C’est la route ! »
- La dernière fois que tu m’as dit ça, répondit Dortmunder d’un ton glacial, car il commençait à en avoir marre de tout ça, tu ne voulais pas dire « C’est la route », tu voulais dire autre chose. C’était un cours d’histoire ou je ne sais quoi.
Tom soupira. Il regarda le tableau de bord en fronçant les sourcils. Il lustra le bout de son nez avec un doigt replié. Puis il hocha la tête.
- Très bien, Al. On a perdu le contact pendant quelque temps. Il faut juste qu’on réapprenne à communiquer toi et moi.
- Oui, sans doute, dit Dortmunder, prêt à retrouver son ancien compagnon de cellule à mi-chemin.
- Cette fois, ce que je voulais dire c’est : « Tourne ici. » D’ailleurs, je regrette de ne pas l’avoir dit comme ça.
- Oui, ça aurait facilité les choses.
- Je vais te dire ce que tu vas faire, Al. Tu vas faire demi-tour, on va repartir dans l’autre sens et on va recommencer pour voir ce que ça donne, O.K. ?
- Très bien.
Dortmunder regarda des deux côtés, il exécuta un demi-tour et Tom dit :
- Tourne ici.
- Je le sais déjà, répondit Dortmunder en s’engageant sur la nouvelle route.
- Je voulais juste m’entraîner à le dire.
- Je me demande, dit Dortmunder alors qu’ils traversaient la forêt en suivant la nouvelle route, si c’est encore ton fameux humour.
- Possible, dit Tom les yeux fixés sur la route qui se déroulait devant eux et sortait des bois. À moins que ça soit de la fureur contenue, dit-il. Un jour, en taule, un psy a essayé de m’examiner, et il m’a dit que j’avais énormément de fureur contenue, alors peut-être que c’est un peu de ça qui ressort, sous une forme déguisée.
Dortmunder lui jeta un regard plein d’étonnement.
- Tu as de la fureur contenue ? dit-il. En plus de toute celle que tu exprimes ?
- À en croire ce psy. (Tom haussa les épaules.) Mais qu’est-ce qu’il en sait, hein ? Les psys sont tous dingues, c’est pour ça qu’ils choisissent ce métier. Ralentis un peu, on approche.
Sur la droite, la forêt était interrompue par un chemin de terre accompagné d’une pancarte :
RÉSERVOIR DE VILBURGTOWN-ACCÈS INTERDIT, et fermée par une simple barrière métallique. Un peu plus loin, il y avait un autre chemin de terre, du même côté, avec le même panneau et la même barrière, et un peu plus loin encore, une clôture jaillissait des bois à angle droit et courait ensuite le long de la route : une clôture grillagée de deux mètres de haut surmontée de deux rangées de fil de fer barbelé.
- Ils ont mis des barbelés autour du réservoir ? s’étonna Dortmunder.
- Exact, confirma Tom.
- Les autres réservoirs ne sont pas autant protégés, non ? demanda Dortmunder. Je croyais qu’on pouvait même aller y pêcher et tout ça.
- Oui, c’est juste, dit Tom. Mais à l’époque, quand ils ont créé celui-ci, c’était à une période révolutionnaire de l’histoire américaine. Y avait tous ces cinglés de l’écologie, ces cinglés contre la guerre, contre le gouvernement…
- Ça n’a pas changé.
- Oui, mais à l’époque, dit Tom, ils étaient vraiment dingues. Ils faisaient sauter des bâtiments dans les facs et tout ça. Ce réservoir était devenu ce qu’on appelle un point de contestation central. Tu avais des groupes qui menaçaient de déverser dans le réservoir assez de produits chimiques pour faire disjoncter tous les habitants de New York.
- Ouah ! Peut-être qu’ils l’ont fait, au bout du compte, dit Dortmunder en pensant à certaines personnes qu’il connaissait en ville.
- Non, ils ne l’ont pas fait, répondit Tom, à cause de cette clôture justement, et des forces de police et de la loi qu’ils ont instaurée pour interdire l’accès de ce réservoir à tout le monde.
- Mais c’était il y a longtemps, fit remarquer Dortmunder. Ces produits chimiques n’existent plus. Ceux qui les avaient les ont ingurgités.
- Al, dit Tom, tu as déjà vu un gouvernement renoncer à un moyen de contrôle une fois qu’il l’a ? La clôture est là, les forces de police sont là, la loi est là pour interdire l’accès, et il y a un boulot à faire. Alors, ils le font. Sinon, ils seraient gênés de toucher leur chèque de salaire chaque mois.
- O.K., dit Dortmunder. Ça complique les choses pour toi et moi, mais bon.
- C’est pas vraiment une complication, répondit Tom, mais malheureusement, à cet instant, Dortmunder n’eut pas la présence d’esprit d’enchaîner et de lui demander ce qu’il voulait dire par là.
En outre, ils venaient d’atteindre le réservoir. La clôture se poursuivait; ils voyaient l’eau miroiter à travers le grillage. Un grand lac apparut, souriant placidement dans le soleil de l’après-midi, clignant des yeux et ondulant quand des brises joueuses le caressaient. Des sapins, des chênes, des érables et des bouleaux entouraient le réservoir, jusqu’au bord de l’eau. Il n’y avait ni maison, ni bateau, ni âme qui vive nulle part. La route longeait le lac. De l’autre côté derrière un autre grillage, un à-pic donnait sur une vallée profonde.
- Arrête-toi là, quelque part, dit Tom.
Il y avait un accotement étroit, puis la clôture. Si Dortmunder se garait le long de la clôture, Tom ne pourrait pas ouvrir sa portière, et de toute façon, la voiture serait encore à moitié sur la chaussée. Mais ils n’avaient vu aucun véhicule sur cette route secondaire et Dortmunder décida de s’arrêter où il était, sans s’embêter.
- Très bien, dit Tom.
Il descendit de voiture en laissant la portière ouverte.
Dortmunder descendit à son tour sur la route cimentée en laissant tourner le moteur, mais il ferma sa portière au cas où il y aurait de la circulation. Il contourna la voiture et vint se poster devant la clôture avec Tom pour contempler la surface tranquille de l’eau. Tom glissa son index noueux comme une vieille brindille à travers le grillage.
- Putkin’s Corners était juste à cet endroit, dit-il.
- Pas facile d’y accéder, commenta Dortmunder.
- C’était un peu boueux, c’est tout.
Dortmunder regarda autour de lui.
- Où est le barrage ?
Tom lui jeta un regard incrédule.
- Le barrage ? Tu me demandes où est le barrage ? C’est ça le barrage. Tu es sur le barrage.
- Ah bon ?
Dortmunder regarda à droite et à gauche et vit que la route sortait des bois derrière eux et décrivait une longue courbe douce; le réservoir se trouvait à l’extérieur de la courbe, à droite, et la vallée à l’intérieur de la courbe, à gauche, jusqu’au flanc d’une autre colline couverte d’arbres au loin, où elle disparaissait de nouveau au milieu de la végétation.
- C’est donc ça, le barrage, dit Dortmunder, émerveillé. Et ils ont mis la route sur le dessus.
- Évidemment. Qu’est-ce que tu croyais ?
- Je pensais pas que ce serait si grand.
Prenant soin de regarder à droite et à gauche, bien qu’il n’y ait toujours aucune voiture en vue, Dortmunder traversa la chaussée pour aller jeter un coup d’œil de l’autre côté et il découvrit que le barrage s’incurvait également en pente douce de haut en bas; la surface en béton gris crémeux ressemblait à un rideau que faisait gonfler légèrement un petit vent soufflant par en dessous. Au pied de l’immense paroi de béton, un cours d’eau bien net serpentait vers le cœur de la vallée, en passant devant quelques fermes, un village, un autre village, jusqu’au fond de la vallée où s’étendait ce qui ressemblait à une grande ville, bien plus grande en tout cas que North Dudson.
D’un mouvement du pouce, Dortmunder indiqua le réservoir par-dessus son épaule.
- Ça devait ressembler à ce qu’on voit en bas, avant qu’ils construisent le barrage.
- Si j’avais su, dit Tom, j’aurais enterré ce foutu cercueil à Dudson Center tout en bas.
Dortmunder reporta son attention sur la paroi du barrage et c’est ainsi qu’il remarqua les fenêtres : deux grandes rangées près du sommet. C’étaient des vitres plates semblables à celles des immeubles de bureaux.
- Il y a des fenêtres, on dirait.
- Encore gagné, répondit Tom.
- Mais… comment ça se fait ? Il y a quelque chose à l’intérieur d’un barrage ?
- Évidemment. C’est là qu’ils ont leurs bureaux et toutes les machines pour ajouter ou enlever de l’eau, pour effectuer les tests de pureté et pour la balancer dans les tuyaux qui descendent jusqu’en ville. Y a un tas de trucs à l’intérieur.
- Je crois que je me suis jamais intéressé aux barrages, avoua Dortmunder. Là où je vis, et dans mon métier, c’est pas un sujet qui revient souvent.
- Moi, j’ai dû m’intéresser aux barrages, dit Tom, à partir du jour où ces salopards ont englouti mon fric.
- Évidemment, tu as une motivation particulière.
- Et j’ai étudié ce foutu barrage en particulier. (De nouveau, il pointa le doigt à travers le grillage, en l’orientant cette fois vers le rideau gris crémeux du barrage.) Et je peux te dire que le meilleur endroit pour placer la dynamite, c’est là, et là-bas.
Dortmunder ouvrit de grands yeux.
- La dynamite ?
- Oui, évidemment, répondit Tom. Qu’est-ce que tu crois, que j’ai des engins atomiques ? Le seul truc que j’ai sous la main, c’est de la dynamite.
- Mais… Pourquoi tu veux utiliser de la dynamite ?
- Pour enlever toute cette flotte, expliqua Tom en détachant chaque mot comme s’il s’adressait à un demeuré.
- Attends une minute, dit Dortmunder. Attends une minute, attends une minute, attends une minute… Ton idée, c’est de faire sauter le barrage pour évacuer toute l’eau et ensuite aller déterrer le cercueil, à pied ?
- Ce que je me dis, c’est que les flics et tous les autres seront rudement occupés en bas dans la vallée. Ça nous laissera le temps d’agir et de foutre le camp avant que quelqu’un s’intéresse à nous.
Il se retourna pour contempler, de l’autre côté de la route (et du barrage), l’eau paisible et ensoleillée.
- Mais il nous faudra une sorte de véhicule tout-terrain, je pense, ajouta-t-il. Ça risque d’être sacrement boueux au fond.
- Tom, fais marche arrière un petit peu. Tu veux prendre toute l’eau qui est là pour la mettre ici.
- Exact.
- Tu veux faire sauter ce barrage, avec tous les gens à l’intérieur.
- Si on les prévient, ils risquent de s’énerver. Peut-être même qu’ils essaieront de nous mettre des bâtons dans les roues; ils nous feront un tas d’histoires.
- Combien de personnes travaillent là-dedans ? demanda Dortmunder en montrant les fenêtres qui se découpaient dans la paroi du barrage.
- La nuit ? Car on sera obligé d’agir de nuit, évidemment, précisa Tom. Je dirais sept ou huit gars, dix au maximum.
Dortmunder regarda les fenêtres. Il regarda les fermes tout en bas et les villages et la ville au bout de la vallée. Et il demanda :
- Il y a beaucoup d’eau dans ce réservoir, hein ?
- Évidemment.
- Tous ces gens en train de dormir, dit Dortmunder comme s’il réfléchissait à voix haute, essayant d’imaginer. Et soudain, toute cette eau qui arrive. C’est ça ton plan ?
Tom contemplait la vallée paisible à travers la clôture. Ses yeux gris et froids brillaient dans son visage gris et froid.
- En train de dormir dans leur lit, dit-il. Ou dans le lit de quelqu’un en tout cas. Tu sais qui sont ces gens ?
Dortmunder secoua la tête, en observant le profil de marbre de Tom.
- Des riens du tout. Des pères de famille qui triment pour un dollar de plus, qui mouillent leur chemise pour rien. Des femmes qui deviennent obèses. Des gamins qui deviennent idiots. Le jour ou la nuit, ça change rien de toute façon puisqu’ils vont jamais nulle part. Des pauvres malheureux qui vivent dans un trou paumé, avec leurs rêves minables. (Ses lèvres dessinèrent une sorte de sourire.) Une inondation ! C’est la chose la plus excitante qu’ils auront jamais connue dans leur vie, j’ai pas raison ?
- Non, Tom.
- Non ? répéta-t-il, incrédule. Tu crois que c’est excitant de vivre là ? Bals des classes terminales, ventes aux enchères après faillites, défilés du 4 juillet, spectacles de scouts, et ainsi de suite ? C’est ce que tu penses ?
- Je pense que tu ne peux pas faire sauter le barrage, Tom, répondit Dortmunder. Je pense que tu ne peux pas noyer un tas de gens, des centaines et des centaines de gens, dans leur lit, ou dans le lit de quelqu’un d’autre, pour sept cent mille dollars.
- Trois cent cinquante, rectifia Tom. La moitié te revient, Al. À toi et à ceux que tu voudras mettre dans le coup.
Dortmunder regarda son ancien compagnon de cellule droit dans les yeux.
- Tu ferais vraiment ça, Tom ? Tu tuerais des centaines et des centaines de personnes pour trois cent cinquante mille dollars ?
- Je les tuerais pour un dollar pièce si ça pouvait me permettre de foutre le camp d’ici et d’aller au Mexique pour m’offrir une retraite de rêve.
- Peut-être que tu es resté trop longtemps à l’ombre, Tom. Tu ne peux pas faire une chose pareille, tu sais ? Tu ne peux pas tuer des centaines et des centaines de personnes comme ça, en claquant des doigts.
- Il suffit pas de claquer des doigts, justement, répondit Tom. C’est ça le problème. S’il suffisait de claquer des doigts, je le ferais tout seul et je garderais tout le fric. Si j’ai appris un truc en taule, c’est que je peux plus être un solitaire, pas pour un truc comme ça. Sauf à mes débuts, avec Dilly, Baby et les autres, j’ai toujours été un solitaire, toute ma vie. C’est pour ça que je parlais autant quand on était dans la même cellule. Tu te souviens que je parlais beaucoup ?
- J’ai pas besoin de m’en souvenir. Je suis en train d’écouter.
Mais Dortmunder se souvenait combien il trouvait ça étrange autrefois, au bon vieux temps, qu’un type qui parlait autant soit a) réputé pour être un solitaire et b) capable de prononcer autant de mots sans remuer les lèvres.
- Si je suis aussi bavard, reprit Tom, c’est que je suis seul la plupart du temps. Alors, quand je trouve une oreille à proximité, je lui saute dessus, évidemment. Tu vois, Al, ajouta-t-il en désignant d’un large geste la vallée sans défense qui s’étendait en dessous, c’est pas des vraies gens qui vivent là. Pas comme moi. Pas même comme toi.
- Ah ?
- Je te le dis. Si je crève la dalle pendant trois ou quatre jours, aucun d’entre eux, en bas, aura des crampes d’estomac. Et quand la flotte leur tombera dessus un de ces soirs, bientôt, c’est pas moi qui étoufferai. Je serai bien trop occupé à déterrer mon fric.
- Non, Tom. Je me fous de ce que tu peux dire, tu n’as pas le droit de faire ça. Moi-même je ne suis pas très respectueux de la loi, mais là, tu vas trop loin.
- J’obéis à la logique, Al.
- Eh bien, pas moi. Je ne peux pas faire un truc pareil. Je ne peux pas venir ici et noyer délibérément un tas de gens dans leur lit, voilà tout. Je ne peux pas.
Tom réfléchit à cela, en regardant Dortmunder de la tête aux pieds. Finalement, il haussa les épaules et dit :
- O.K. On laisse tomber, alors.
Dortmunder haussa les sourcils.
- Vraiment ?
- Oui, dit Tom. Tu es une sorte de bon samaritain, en fait. Ça fait des années que tu lis le Reader’s Digest ou un truc comme ça; peut-être que tu fais partie d’une association paroissiale ou je sais quoi. Bref, ça veut dire que je suis pas très doué pour juger les autres.
- Non, peut-être pas.
- Aucun de vous est vraiment réel, expliqua Tom. C’est difficile de vous cerner. Je me suis trompé sur ton compte, j’ai fait une erreur, j’ai perdu deux jours. Désolé pour tout, Al, je t’ai fait perdre ton temps à toi aussi.
- C’est pas grave, répondit Dortmunder avec l’horrible sensation que quelque chose lui échappait.
- On va retourner en ville, dit Tom. Tu es prêt ?
- Oui, oui. Navré, Tom. Je ne peux pas faire ça.
- Pas de problème, dit Tom en traversant la route, suivi de Dortmunder.
Ils remontèrent en voiture et Dortmunder demanda :
- Je fais demi-tour ?
- Non. Continue jusqu’au bout du barrage. Ensuite, tu tourneras à gauche, on traversera la vallée et on rattrapera la voie express.
- Très bien.
Ils continuèrent à rouler sur le barrage et Dortmunder continua à avoir un léger et désagréable pressentiment au sujet de ce vieux type calme, gris, silencieux et dingue assis à côté de lui. À l’extrémité du barrage se dressait un petit bâtiment de pierre qui était sans doute l’entrée des bureaux situés en dessous. Dortmunder ralentit et, en jetant un coup d’œil au passage, il aperçut une grosse plaque de bronze sur laquelle était gravé : VILLE DE NEW YORK – SERVICE DES EAUX – ACCÈS RÉSERVÉ AU PERSONNEL.
- « Ville de New York » ? demanda Dortmunder. Cet endroit fait partie de New York ?
- Bien sûr, répondit Tom. Tous les réservoirs de la ville appartiennent à la municipalité.
Une voiture de police de la ville de New York faisait partie des trois véhicules garés à côté du bâtiment. Dortmunder demanda :
- Ils ont même des flics de New York ?
- D’après ce que j’ai compris, dit Tom, c’est pas un boulot qu’on file aux plus vifs d’esprit. Mais t’en fais pas pour ça, Al. Tu voulais laisser tomber, c’est fait. Laisse le suivant s’occuper de ce problème.
Dortmunder le regarda en sentant son estomac se nouer.
- Le suivant ?
- Évidemment, répondit Tom avec un haussement d’épaules. Tu n’étais pas le seul gars sur la liste. Le premier, mais pas le seul. Je vais devoir trouver un gars avec un peu plus de cran, c’est tout.
Dortmunder ôta le pied de l’accélérateur.
- Tom, tu veux dire que tu vas quand même faire le coup ?
Tom, légèrement surpris, leva les bras.
- Est-ce que j’ai récupéré mes trois cent cinquante mille dollars ? Il y a eu du changement sans que je m’en aperçoive ?
- Tu ne peux pas noyer tous ces gens, Tom.
- Bien sûr que si ! C’est toi qui ne peux pas. Tu te souviens ?
- Mais…
Juste après le bâtiment de pierre, alors que le réservoir était encore visible derrière eux et que la forêt recommençait des deux côtés de la route, Dortmunder s’arrêta en se rangeant sur l’accotement en gravier et il dit :
- Non, Tom.
Tom fronça les sourcils, sans remuer les lèvres.
- Al, dit-il. J’espère que tu ne vas pas me dire ce que je peux faire et ne pas faire.
- C’est pas ça, Tom, répondit Dortmunder, alors qu’en réalité, c’était bien ça, et en s’en apercevant, il s’aperçut également que c’était peine perdue.
- C’est juste que… dit-il avec un sentiment de désespoir alors même qu’il s’entendait prononcer ces mots… tu ne peux pas faire ça, c’est tout.
- Je peux, répondit Tom, plus glacial que jamais. Et je le ferai. (Le doigt osseux se tendit vers le nez de Dortmunder.) Et tu foutras pas mon plan en l’air, Al. T’appelleras pas je ne sais qui pour lui dire : « Dormez pas chez vous cette nuit si vous voulez rester sec. » Crois-moi, Al, t’as pas intérêt à m’entuber ? Si je pense qu’il y a le moindre risque…
- Non, non, Tom. Jamais je te dénoncerais, tu me connais, voyons.
- Toi aussi, tu me connais. (Tom regarda la forêt à travers la vitre.) Pourquoi on s’est arrêtés ? Comment ça se fait qu’on n’est pas en train de foncer vers la ville pour que je puisse appeler le deuxième type sur ma liste ?
- Parce que, répondit Dortmunder.
Il passa sa langue sur ses lèvres et se retourna vers l’eau paisible qui miroitait sous le soleil. Une eau paisible et meurtrière.
- Parce que… on n’est pas obligés de faire comme ça.
Tom le regarda.
- « On » ?
- Je suis ton homme, Tom. Comme au bon vieux temps. On fera le coup ensemble et on récupérera le fric. Mais on n’est pas obligés de noyer qui que ce soit pour y arriver, O.K. ? On procédera d’une autre manière.
- Laquelle ?
- Je sais pas encore, avoua Dortmunder. Mais je viens juste d’arriver, Tom, je viens juste d’embarquer. Donne-moi le temps d’analyser la situation, de réfléchir. Donne-moi deux ou trois semaines, O.K. ?
Tom lui adressa un regard sceptique.
- Qu’est-ce que tu vas faire ? Nager avec une pelle, plonger et creuser en retenant ta respiration ?
- Je ne sais pas, Tom. Donne-moi le temps de réfléchir. O.K. ?
Tom réfléchissait, lui aussi.
- Un moyen plus discret, ce serait bien, reconnut-il. Si c’est possible. On sera pas obligés de décamper ensuite. Ça risque moins de provoquer une gigantesque chasse à l’homme.
- Exactement.
Tom se tourna vers le réservoir.
- Il y a vingt mètres de flotte, tu sais.
- Je sais, je sais. Donne-moi juste un peu de temps pour réfléchir au problème.
Les yeux gris de Tom allaient et venaient à l’intérieur de son crâne. Il dit :
- Je sais pas si j’ai envie de coucher sur ton canapé aussi longtemps.
Oh ! Dortmunder était au supplice. L’image de May surgit dans son esprit, mais elle fut fermement repoussée, enfouie sous les centaines et les centaines de noyés.
- C’est un canapé très confortable, Tom, dit-il en sentant sa gorge se resserrer, mais il parvint quand même à faire sortir les mots de sa bouche.
Tom inspira à fond. Ses lèvres tressaillirent véritablement; c’était un mouvement visible. Puis elles redevinrent rigides et il dit :
- O.K., Al. Je sais que tu es doué pour ce genre de trucs, c’est pour ça que je me suis adressé à toi en premier. Si tu veux trouver un autre moyen de récupérer le butin, vas-y.
- Merci, Tom.
Le soulagement faisait trembler ses mains sur le volant.
- Pas de quoi, dit Tom.
- Et d’ici là, ajouta Dortmunder, pas de dynamite. D’accord ?
- Pas pour l’instant.
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