Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 68 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 67

La tête rentrée dans les épaules à cause de la pluie battante, Myrtle plaqua sa poitrine contre le côté de la maison d’Oak Street et se hissa sur la pointe des pieds. Par la fenêtre de la cuisine, elle aperçut Doug debout à côté du réfrigérateur, le téléphone collé à l’oreille. Au-delà du jardin, de l’autre côté de Myrtle Street, elle percevait faiblement la sonnerie de son téléphone à elle.

Quand arrêtera-t-il enfin ? se demanda-t-elle, et juste au même moment, la sonnerie cessa dans la rue voisine. Doug raccrocha le téléphone mural en secouant la tête et il se retourna pour lancer une remarque d’un air stupéfait (« Elle n’est jamais chez elle ! ») à Gladys qui venait d’entrer dans la cuisine vêtue d’un blouson et coiffée d’une casquette. Gladys lui répondit par un haussement d’épaules indifférent, ouvrit le réfrigérateur, sortit une boîte de bière et elle s’apprêtait à l’ouvrir quand quelqu’un tapota sur l’épaule de Myrtle.

Myrtle fit un tel bond en sentant cette main que les deux personnes présentes dans la cuisine se tournèrent vers la fenêtre, attirées par le mouvement, et quand elle retomba, elle s’affala contre le mur ruisselant de la maison comme une clématite qu’on a trop arrosée. Horrifiée, elle leva les yeux vers cette sorte d’abominable homme des neiges qui se dressait devant elle, vêtu d’un ciré et d’un chapeau de pluie jaunes qui le faisaient ressembler à un stand de tacos ambulant. La créature écarta ses bras massifs terminés par des gants de joueur de base-bail pour l’encercler et l’empêcher de fuir (comme si les jambes de Myrtle avaient la force de courir, et même de la soutenir s’il n’y avait pas eu le mur !), la créature émit un grognement rauque et dit (en anglais ! Comme une vraie personne, un être humain !) :

- Vous ressemblez pas à l’idée que je me fais d’un voyeur, madame.

- Je ne… Je… Je…

Le monstre leva une main et l’agita devant elle. Myrtle se tut aussitôt.

- Vous, vous, vous, j’ai compris. Essayez de passer au mot suivant.

Jamais Myrtle ne s’était sentie si fragile, si frêle, si vulnérable et sans défense. Elle bredouilla les seuls mots qui lui semblaient convenir aux circonstances :

- Je suis désolée.

- C’est bien, dit le géant. Très bien. Un bon point pour vous. D’un autre côté, « désolé », c’est pas une explication.

Pendant que le cerveau de Myrtle courait en tous sens à la recherche d’un bouquet de mots pour apaiser ce monstre, celui-ci leva les yeux vers la fenêtre, haussa ses sourcils monstrueux, pointa sur Myrtle un doigt monstrueux, gros et solide comme un rat, et dit en articulant avec exagération :

- Tu la connais ?

Myrtle tourna la tête et leva les yeux. Sous cet angle extrême, Doug vu à travers la fenêtre dégoulinante de pluie semblait aussi effrayé qu’elle l’était. Il avait peur, lui aussi ? Oh, Seigneur ! Et quand Doug hocha la tête de manière spasmodique en réponse à la question du monstre, Myrtle sentit que son dernier espoir, dont elle ignorait l’existence jusqu’à cet instant, venait de s’envoler.

- O.K., dit le monstre en reportant son regard froid sur Myrtle. Il pleut dehors, petite madame. Soyons intelligents. Allons nous mettre à l’abri.

- Je veux rentrer chez moi, dit Myrtle de sa plus petite voix.

En guise de réponse, le monstre leva la main droite pour lui faire signe d’avancer. Ne sachant pas quoi faire d’autre, Myrtle obéit. Précédant le monstre, elle fit le tour de la maison pour entrer par la porte de derrière et elle se retrouva dans la cuisine où Doug et Gladys la regardèrent avec un mélange d’étonnement et de désapprobation.

Le monstre referma la porte et Doug demanda :

- Myrtle, que fais-tu ici ?

Désespérée, trahie, se disant que Doug au moins aurait dû être de son côté, Myrtle répondit :

- Et toi, que fais-tu ici ? Avec l’homme à l’ordinateur et le soi-disant protecteur de l’environnement et Gladys et mon p-p-p-… et tous les autres ? Tu habites ici depuis le début, tu m’as menti, tu attendais la pluie !

Les regards que lui adressèrent les trois personnes présentes firent comprendre à Myrtle, un peu tardivement, qu’elle avait peut-être dévoilé plus de choses qu’elle n’aurait dû en savoir. (Au moins avait-elle assez de jugeote pour ne pas parler de son père.) Confirmant cette crainte, le monstre dit :

- Ton amie en sait beaucoup sur nous, Doug.

Doug secoua la tête et protesta avec un tremblement dans la voix.

- Pas par moi, Tiny ! Juré !

Tiny ? se dit Myrtle, mais elle fut tirée de ses réflexions sur les dénominations incorrectes par la soudaine apparition de son père dans la cuisine.

Aucun doute. Elle le sut aussitôt. Et presque aussi rapidement, elle comprit également, en voyant ces yeux de glace et ce visage gris, décharné et dur, que ce n’était pas un père dans les bras duquel on pouvait se jeter. À vrai dire, aussi instinctivement qu’elle avait deviné leur filiation, elle se dit que ce serait une très mauvaise idée de l’en informer.

C’était déjà une mauvaise idée d’avoir attiré son attention. Après avoir posé sur elle un regard bref mais pénétrant, son père se tourna vers le monstre et dit, sans bouger ses lèvres exsangues :

- Tiny ?

- Elle matait par la fenêtre, résuma Tiny. C’est la petite amie de Doug. Seulement, elle était pas censée savoir qu’on était ici, dans cette maison, ni ce qui se passait. Pas vrai, Doug ?

- Je le croyais, répondit Doug d’un ton affolé. (Levant les bras dans un geste de supplication, il s’adressa au père de Myrtle.) Tout ce qu’elle sait, Tom, c’est pas moi qui lui ai appris. Juré !

- Et elle sait un tas de choses, dit le monstre nommé Tiny. Y compris qu’on attendait la pluie.

Surpris, son père dévisagea Myrtle (elle comprenait maintenant pourquoi sa mère avait réagi de manière si extrême en revoyant cet homme après tant d’années) et il dit :

- Tu sais tout, hein ? Où tu as appris tout ça ?

- Je… je vous ai vus sortir dans le jardin, répondit-elle de sa petite voix. Vous aviez tous l’air si heureux quand les nuages sont arrivés.

Tiny dit :

- Cette fille nous espionne.

Le père de Myrtle lança à Doug un regard rempli d’un mépris glacé et dit :

- Tu nous as fait repérer. Tu es aussi stupide que tu en as l’air.

Tandis que Doug se demandait s’il devait répondre ou non, le père de Myrtle se tourna vers elle et dit :

- Qui d’autre est au courant ?

(Ne pas mêler Edna à cette histoire !)

- Personne.

Doug intervint :

- C’est sûrement vrai, Tom. Ça m’étonnerait qu’elle en ait parlé à sa mère et elle ne fréquente personne d’autre. Elle est bibliothécaire, c’est tout !

(À l’entendre, ma vie est vide, se dit Myrtle. Et je ne compte pas pour lui.)

Son père hocha lentement la tête, il réfléchissait. Finalement, il dit :

- Le jardin de derrière est bien détrempé avec toute cette pluie. On ira la planter dès qu’il fera nuit.

Toutes les personnes présentes saisirent le sens de cette remarque avant Myrtle, et le temps qu’elle comprenne, ils s’étaient lancés dans une série d’objections qu’elle approuvait chaleureusement.

Gladys fut la première à protester, d’un ton outragé :

- Vous ne pouvez pas faire ça !

Puis Doug, d’un ton paniqué :

- Je ne veux pas être mêlé à ça !

Et finalement, Tiny, d’un ton calme mais persuasif :

- On n’est pas obligés de faire ça, Tom.

- Ah bon ? (Son père - Tom Jimson - les regarda tous les trois en secouant la tête.) Et où elle va aller en sortant d’ici ? Direct chez les flics ?

- On va la garder ici, dit Tiny. De toute façon, on fait le coup demain soir. Ensuite, on s’en fout de ce qu’elle fait ou de ce qu’elle dit.

- C’est sa mère qui va aller chez les flics si elle la voit pas rentrer, dit Tom Jimson. (C’était plus facile de penser à lui de cette façon.)

Gladys intervint :

- Elle n’a qu’à appeler sa mère pour dire qu’elle passe la nuit avec Doug.

Myrtle étouffa un hoquet et Doug eut la décence de paraître gêné, mais Gladys se tourna vers Myrtle pour lui jeter un regard mauvais en disant :

- C’est mieux que de passer la nuit nulle part.

Myrtle savait qu’elle avait raison.

Mais Tom Jimson n’avait pas renoncé à son idée.

- Et où on va la mettre ? demanda-t-il. Qui va la surveiller toute la nuit ? Où qu’on l’enferme, elle peut filer par la fenêtre.

- Non, pas dans le grenier, dit une voix sur le seuil.

Ils tournèrent tous la tête. Wally (si c’était bien son nom) était là.

Depuis combien de temps ? Était-ce le génie du crime que Myrtle avait imaginé ou bien le petit homme rond et inoffensif qu’il semblait être ? Ou quelque chose entre les deux ?

Myrtle le dévorait des yeux, mais Wally ne croisa pas son regard. Il avança dans la cuisine et s’adressa à Tom :

- Il y a une pièce dans le grenier, avec une porte qui ferme à clé. De toute façon, la nuit, je ne dors presque pas, je peux aller la surveiller de temps en temps pour vérifier qu’elle essaye pas de s’enfuir ou un truc comme ça.

- Elle peut appeler à l’aide par la fenêtre, fit remarquer Jimson.

Wally repoussa cette objection avec un petit sourire. C’est certainement un génie du crime, se dit Myrtle. Il est le seul à ne pas avoir peur devant Tom Jimson.

- Sous cette pluie ?

- Wally a raison, dit Gladys. Il n’y a personne dehors, et de toute façon, personne ne l’entendrait.

Wally était donc son vrai nom, au moins.

Tiny intervint :

- Essaye de comprendre, Tom. Pour l’instant, on n’a rien fait qui puisse inciter la police à nous courir après. Mais si on commence à buter les gens du coin, c’est une autre histoire.

- Je refuse de faire ce genre de choses, déclara Doug avec une insistance tremblante. Je suis un plongeur ! Je suis ici pour ça et c’est tout.

Il s’ensuivit une discussion agitée, tout le monde s’opposant à la soif de sang de Tom Jimson, et pendant ce temps, dans le dos de la conversation pourrait-on dire, Wally regardait fixement Myrtle, comme s’il essayait de lui transmettre un message par la pensée. Mais lequel ? Était-ce une menace ? Une mise en garde ? Peut-être ne voulait-il pas qu’elle dise aux autres qu’ils se connaissaient.

Pas de problème. Elle ne voulait rien dire à qui que ce soit. Tous ces gens lui faisaient peur, y compris Gladys.

La discussion continuait à faire rage quand trois autres personnes vinrent encombrer la cuisine. Les nouveaux venus exigèrent de savoir ce qui se passait et les autres évoquèrent de nouveau la capture de Myrtle et la controverse concernant son sort. Il y avait deux hommes et une femme, mais aucun des deux hommes n’était celui qui était venu chercher Doug sur la véranda de Myrtle, avec fureur. Ils étaient nombreux dans ce…

… gang.

C’est un gang, se dit Myrtle. J’ai été kidnappée par un gang. Mais que vient faire un gang à Dudson Center ?

La femme qui venait d’arriver, plus grande, plus jeune et visiblement plus sympathique que Gladys, dit :

- Je devrais peut-être appeler John pour voir s’il a une idée de ce qu’on doit faire.

- Mon idée, lui répondit Tom Jimson, c’est qu’Al n’est plus dans le coup.

- Le grenier, dit Tiny, calmement mais avec emphase. Wally a raison.

Tout le monde était d’accord, sauf Tom Jimson évidemment, qui dit :

- Je vais vous dire une chose, alors ouvrez bien vos oreilles. Si jamais elle fiche le camp, c’est la dynamite. Illico.

- O.K., O.K., O.K., dirent les autres et ils firent signe à Myrtle, avec un certain agacement. Allez, venez, venez, dirent-ils.

Tout le monde l’escorta jusqu’en haut.

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