Dégâts des eaux
Chapitre 5
- Ils n’auraient jamais dû le laisser sortir de prison, dit May.
- Ils n’auraient jamais dû le laisser sortir de sa cellule, dit Dortmunder. Du moment que je ne suis pas avec lui avec l’intérieur.
- Tu es avec lui à l’intérieur, souligna May. Il vit ici.
Dortmunder posa sa fourchette et regarda May.
- Qu’est-ce que je pouvais faire ?
Ils étaient dans la cuisine où ils partageaient un déjeuner tardif, à moins que ce ne soit un dîner précoce, composé de hamburgers, de spaghettis et de bière, en profitant de ce moment d’intimité. Après leur retour du réservoir de Vilburgtown, après qu’ils eurent effectivement rendu la voiture de location à ses propriétaires (encore une expérience totalement nouvelle pour Dortmunder), Tom lui avait dit : « Rentre chez toi, Al. Je continue. Faut que je me remplisse les poches. » Alors, Dortmunder était rentré chez lui où May l’attendait, car elle était revenue plus tôt du supermarché où elle travaillait comme caissière, exprès pour le voir et, d’un air rempli d’espoir, elle avait jeté un regard par-dessus l’épaule de Dortmunder, en demandant : « Où est ton ami ?
- Il est parti se remplir les poches. Il a dit de ne pas l’attendre. Qu’il ouvrirait la porte tout seul. »
May avait paru affolée.
« Tu lui as donné une clé ?
- Non, il a juste dit qu’il ouvrirait tout seul. May, il faut qu’on parle. Il faut aussi que je mange, mais surtout, et avant tout, il faut qu’on parle. »
Et maintenant, ils étaient en train de manger et de parler, parfois simultanément, et May n’appréciait pas plus que Dortmunder cette situation. Mais que pouvaient-ils bien faire ?
- May, dit Dortmunder, si on laisse agir Tom, il va vraiment détruire ce barrage et engloutir tous les habitants de la vallée. Et avec trois cent cinquante mille dollars à la clé, il trouvera des types pour l’aider.
- John, répondit May, où que soit ton ami Tom à cet instant, en train de se remplir les poches…
- Je t’en prie, May. Arrête de dire « ton ami Tom ». C’est déloyal.
May réfléchit à cette remarque, puis elle hocha la tête.
- Oui, tu as raison. C’est pas ta faute s’ils l’ont mis dans ta cellule.
- Merci.
- Mais dis-moi, John, qu’est-ce qu’il est en train de faire à ton avis en ce moment ? Comment est-ce qu’il se « remplit les poches » ?
- Je veux même pas y penser.
- John, tu es un artisan, tu es un travailleur qualifié, un professionnel. Ce que tu fais, ça exige du savoir-faire, de l’entraînement…
- Et de la chance, ajouta Dortmunder.
- Non, dit May. Pas quelqu’un de solide et d’expérimenté comme toi.
- Tant mieux, alors. Car ça fait un petit moment que j’en manque sérieusement.
- Allons, ne deviens pas sinistre, John.
- Pas facile en présence de Tom. Quant à savoir ce qu’il fiche dehors en ce moment, c’est son problème. Mais je suis allé sur ce barrage, j’ai vu la vallée en bas avec toutes ces maisons. Et ça, c’est mon problème, May. Je peux essayer de trouver une autre solution, un moyen d’aider Tom à récupérer son argent, ou bien alors, je peux dire : « Laissons tomber, ça me regarde pas. » Et un soir, en regardant la télé ici tous les deux, on apprendra la nouvelle aux infos. Tu vois ce que je veux dire ?
- Y a pas d’autres choix ? demanda May en piochant délicatement quelques spaghettis sans oser croiser le regard de Dortmunder. Tu es sûr qu’il y a rien d’autre à faire ?
- Comme quoi ? Telles que je vois les choses, soit je l’aide, soit je l’aide pas. Voilà l’alternative.
- En temps normal, je ne dirais pas ça, John, tu me connais. Mais des fois, très rarement mais des fois, peut-être qu’il est nécessaire de laisser la société livrer ses propres combats.
Dortmunder posa sa fourchette et son hamburger pour la regarder.
- Tu veux que je le dénonce ? C’est ça ?
- Ça vaut la peine d’y réfléchir, marmonna May, toujours sans croiser le regard de Dortmunder.
- Non, ça vaut pas la peine. Même si ça valait la peine, je dis bien même, ça vaut pas la peine d’y réfléchir, parce que comment tu vas faire ? Tu vas appeler le gouverneur qui lui a fait ce cadeau d’anniversaire pour qu’il reprenne Tom, sous prétexte qu’il va noyer neuf cents personnes ? Ils peuvent pas le reprendre ! (Dortmunder récupéra sa fourchette et son hamburger.) Un crime n’en est pas un tant qu’il n’a pas été commis.
- C’est idiot, dit May. Avec un type comme ça qui se balade en liberté…
- May, un écrivain célèbre l’a dit un jour : « La loi est une connasse. » Par exemple, si j’étais toujours en conditionnelle ? Et si Tom Jimson habitait ici, quoi qu’on pense de lui. Si j’étais en conditionnelle et si mon contrôleur judiciaire… comment il s’appelait déjà ? Steen, oui c’est ça. S’il apprenait qu’un type avec le casier et les antécédents de Tom Jimson habitait ici, c’est moi qu’ils renverraient au trou. Mais lui, ils peuvent rien lui faire.
- C’est fou, dit May.
- Mais vrai. Supposons que je le fasse quand même, disons que je sois poussé par le désespoir ou je ne sais quoi et que je le fasse. Voilà, c’est fait. Je suis allé voir les flics pour leur parler de Tom et de son butin planqué au fond du réservoir. Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Dans le meilleur des cas, ils vont aller le voir pour lui dire qu’ils ont entendu parler de son projet avec la dynamite et qu’il ne doit pas le mettre à exécution. Il lui faudra environ une seconde et demie pour comprendre qui l’a mouchardé. Tu veux que Tom Jimson soit en colère après toi ?
- En fait, répondit May en marchant sur des œufs, c’est après toi qu’il serait en colère, John.
- Les gens qui jouent avec de la dynamite ne font pas de détail, répondit Dortmunder.
Il enfourna du hamburger et des spaghettis et arrosa le tout de bière avant de mastiquer pendant un moment.
May avait fini de manger. Elle n’alluma pas de cigarette, elle ne souffla pas la fumée au plafond, elle ne fit pas tomber la cendre dans son assiette, elle ne toussota pas deux fois, discrètement, mais elle dit :
- J’espère que tu trouveras une solution.
- Moi aussi, dit Dortmunder, mais il avait encore la bouche pleine de nourriture et les mots eurent du mal à sortir.
Il leva sa fourchette à la verticale pour dire une seconde et il mastiqua, il mastiqua, il déglutit et essaya de nouveau :
- Moi aussi.
May le regarda en fronçant les sourcils.
- Toi aussi, quoi ?
- J’espère que je trouverai une solution. Pour récupérer l’argent au fond du réservoir.
- Oh ! j’en suis sûre. Je ne m’inquiète pas pour toi, John.
- J’aimerais mieux que tu t’inquiètes, dit-il.
Son regard dériva à travers la pièce et s’arrêta sur
la blancheur immaculée de la porte du réfrigérateur. Il dit :
- Je crois que le moment est venu de réclamer de l’aide.
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