Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 45 sur 79

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Dégâts des eaux

Et de Trois…

 

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May descendit du trottoir pour faire signe à un taxi. Bien que ce taxi ne soit pas en service, il fit immédiatement une queue de poisson à une camionnette de boulanger et à une TransAm noire immatriculée dans le New Jersey pour couper les voies et piler net devant May. Étant donné qu’il y avait déjà trois personnes assises à l’arrière, May ouvrit la portière avant et se glissa à côté du conducteur, qui n’était autre que la maman de Murch.

- Pile à l’heure, commenta-t-elle en refermant sa portière.

- Évidemment, répondit la maman de Murch et elle reprit sa place dans le flot de la circulation, déclenchant derrière elle une immense vague d’imprécations.

- On aurait été en retard, dit Stan à l’arrière, si je n’avais pas dit à Maman de prendre Lex et de laisser tomber Park.

- M. Je-sais-tout, grommela sa maman.

May se retourna sur son siège afin de voir en même temps la maman de Murch, Stan, Andy et Tiny.

- Je vous remercie tous d’être venus, dit-elle.

- Pas de problème, May, répondit Tiny d’une voix qui ressemblait à un tremblement de terre lointain. Suffit de demander.

May lui sourit.

- Merci, Tiny. (Elle s’adressa ensuite à la maman de Murch.) Et merci de me laisser utiliser ton taxi.

- C’est avec plaisir, répondit celle-ci en klaxonnant furieusement un touriste du Maryland qui admirait le paysage par la vitre de son Acura.

- Le problème, reprit May, c’est que John ne veut plus parler de ça. Pas même en parler. On ne pouvait donc pas se retrouver à la maison. S’il savait que je…

- Crois-moi, May, dit Andy, je comprends la position de John. Moi aussi je me suis retrouvé coincé dans cette voiture. D’accord, je ne suis pas du genre pessimiste, toujours à broyer du noir, tu me connais, mais franchement, May, pendant une minute ou deux, là au fond de l’eau, j’ai sérieusement réfléchi aux différentes options de mon existence. « Qu’aurais-je pu faire à la place ? » je me demandais. « Quelle autre voie aurais-je pu choisir, peut-être au lycée, ou bien l’année dernière, qui aurait fait qu’aujourd’hui, je serais au vidéoclub en train de louer La Main au collet, au lieu de me retrouver là ? » Ce genre de situations, ça te fait penser à des machins comme ça.

- Je sais, dit May. Je sais que John et toi, vous avez vécu une terrible expérience. Mais c’était il y a quinze jours, Andy, et tu as eu le temps de t’en remettre.

- Pas entièrement, May. À vrai dire, je continue à prendre une lampe de poche avant d’ouvrir ma penderie. Mais au moins, j’arrive à me laver le visage maintenant, y a déjà du progrès.

- John se lave le visage lui aussi, pas de problème, mais il refuse de parler du réservoir, de l’argent, et du plan de Tom pour tout faire sauter.

- Je pense, dit Andy en marchant sur des œufs, qu’il essaye de limiter son implication dans ce problème.

- Quand Tom a quitté la maison, dit May, je lui ai fait promettre de me dire où on pouvait le contacter, au cas où John trouverait une autre idée. Tom est parti à East St. Louis, dans l’Illinois, pour récupérer de l’argent dans une autre de ses planques, et il a dit qu’il m’appellerait dès qu’il rentrerait à New York. C’est demain. Si je n’ai rien à lui proposer demain, il trouvera d’autres gars pour l’aider, et ce ne sera pas long…

- Avec tout cet argent, dit Tiny. C’est l’affaire d’une heure, à moins qu’il fasse le difficile. Dans ce cas, ça prendra deux heures.

- Avant la fin de la semaine, reprit May, il risque d’avoir fait sauter le barrage, inondé la vallée et tué tout le monde.

- En fait, dit Stan d’un air songeur, j’ai observé le terrain pendant qu’on était là-haut et je ne suis pas sûr que Tom puisse s’échapper s’il se sert de la dynamite. Vu la disposition des routes et des collines, il risque de se retrouver coincé. Il va descendre au fond avec un tracteur ou un véhicule tout-terrain ou même une pelleteuse, il va sortir le cercueil et il va remonter la pente boueuse, mais en arrivant sur la route, je pense qu’il l’aura dans l’os. Je pourrais retourner étudier le terrain, mais c’est la première impression que j’ai eue.

- Tom n’écoutera pas cet argument, dit May. Il foncera tête baissée, il se fera pincer et ils le renverront en prison, d’où ils n’auraient jamais dû le laisser sortir, mais tous ces pauvres gens dans la vallée seront morts. Et peu importe si Tom dit ensuite : « Stan, je crois que t’avais raison. »

- C’est juste, reconnut Stan.

- Il nous faut un autre plan, déclara May. Il faut trouver un autre moyen de récupérer cet argent, qui ne soit pas la dynamite et qui plaise à Tom Jimson. Mais John refuse même d’en parler, et il ne veut absolument pas y penser. C’est pourquoi j’ai organisé cette réunion en espérant que l’un de nous trouverait quelque chose que je pourrais répéter à Tom, quelque chose qui le ferait patienter un peu, une sorte de plan, ou même une idée de plan. Quelque chose.

Un silence gêné s’installa dans le taxi, ponctué par les malédictions que lançait la maman de Murch sur les automobilistes, les piétons et les conditions de circulation à New York en général. Finalement, Tiny écarta ses mains semblables à des gants de base-bail en disant :

- C’est pas ma spécialité, May. Moi, je soulève les trucs lourds, je les déplace, je les repose. Voilà mon boulot. Parfois, je persuade des gens de changer d’avis sur certaines choses. Je suis un spécialiste, May, et c’est ça ma spécialité.

Stan enchaîna :

- Moi, je suis chauffeur. Je suis le meilleur de la profession…

- C’est vrai, ajouta sa maman en doublant une immense limousine qui se traînait, conduite par un réfugié du Moyen-Orient ayant franchi les contrôles d’immigration un peu plus tôt dans la matinée. Je suis sa mère, mais je dois reconnaître que mon Stan est un bon chauffeur.

- Le meilleur, rectifia Stan. Mais je ne construis pas de plans, May. Échapper à une poursuite, je peux le faire. Et il n’existe pas sur terre un seul engin avec des roues et un moteur que je ne puisse pas conduire. Je pourrais expliquer à Tom de manière très professionnelle pourquoi il ne réussira jamais à quitter le comté s’il fait sauter ce barrage, mais c’est à peu près tout.

- Et toi, Andy ? demanda May. Tu as toujours des millions d’idées.

- C’est vrai, confirma Andy. Mais une à la fois. Et jamais rattachées les unes aux autres. Un plan, c’est un tas d’idées qui s’enchaînent et je suis désolé, May, j’ai jamais été doué pour ça.

- Maudit soit l’État de New York ! rugit la maman de Murch en faisant une embardée pour dépasser un psychiatre qui fumait la pipe au volant de sa Mercury. Ils donnent le permis de conduire à n’importe qui !

- Et ils ont relâché Tom Jimson, souligna May.

Tiny se racla la gorge.

- Généralement, dit-il, à ce stade je vais voir le gars qui pose problème et je l’envoie en vacances à l’hôpital pendant trois mois. Mais la vérité, c’est que Tom Jimson est le type le plus méchant que j’aie jamais rencontré, et je me fous de savoir qu’il a soixante ou sept cents ans. Je dirais ça de personne d’autre, mais je suis pas sûr à cent pour cent que c’est lui qui finira à l’hôpital. Et ensuite, vous pourrez plus le faire changer d’avis. Il exécutera son plan pour se venger.

Le front plissé, May demanda :

- Tiny, comment peut-il être aussi dangereux ?

- Il s’en fout. C’est ça le truc. Il sait tout ce qu’il faut savoir pour buter un gars sans se faire buter. Il est le seul type que je connaisse, du temps où on était en taule, qui pouvait dormir tranquille avec un billet de vingt dollars dans la main. Moi, ajouta-t-il en toute franchise, si je dois exercer une petite pression ici ou là, je fais ce que je dois faire et c’est tout. Et sauf si on m’énerve vraiment, je vais pas casser des os si c’est pas nécessaire. Tom, lui, il aime aller trop loin. Pas facile pour un être humain normal d’être à la hauteur de ce genre de cruauté.

May soupira.

- Que va-t-on faire ?

Stan intervint :

- Je pense qu’on devrait éviter de regarder les infos à la télé pendant quelques semaines.

Ils furent tous projetés vers l’avant quand la maman de Murch dut freiner des deux pieds pour éviter d’écrabouiller deux coursiers à vélo qui zigzaguaient au milieu de la circulation avec leurs gros sacs carrés sur le dos. L’un des deux jeta un regard par-dessus son épaule à travers ses lunettes protectrices et son masque chirurgical et il lâcha le guidon d’une main pour adresser un doigt d’honneur à la maman de Murch. Celle-ci sortit la tête par la vitre et répliqua par un doigt d’honneur verbal, avant de se retourner vers May pour la foudroyer du regard.

- Tu veux des vacances ?

May la regarda d’un air hébété.

- Des vacances ? Non, je veux..

- C’est pareil. Tu veux régler le problème du barrage. Moi, je veux des vacances. Si tu as un cerveau dans ton crâne, May, tu veux des vacances toi aussi.

May se demandait si les problèmes de circulation n’avaient pas fini par faire basculer la maman de Murch de l’autre côté.

- Je ne comprends pas ce que tu veux dire. Quel est le rapport ?

- Je vais te dire quel est le rapport. J’ai une idée, moi. Je sais comment arrêter Tom Jimson.

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