Dégâts des eaux
Chapitre 25
Tom Jimson était un criminel ! Telle était la première pensée qui surgissait dans l’esprit de Myrtle Street chaque matin quand elle se réveillait et la dernière pensée qui l’accompagnait chaque soir quand elle plongeait -de plus en plus tard, semblait-il - dans le sommeil. Et elle était toujours tapie quelque part dans un coin de sa tête durant toute la journée : à la bibliothèque, dans sa voiture, dans les magasins, partout. Tom Jimson, son père, était un criminel notoire.
Elle le savait depuis presque quinze jours maintenant, et cette nouvelle continuait à la stupéfier, à l’effrayer et à l’exciter. Dès le matin suivant cette vaine poursuite de son père dans la voiture qui n’arrêtait pas de tourner en rond, quand Myrtle était allée travailler, elle avait commencé à chercher le nom de Tom Jimson dans tous les ouvrages de référence qui lui venaient à l’esprit, et il était là, devant ses yeux, parmi l’élite, dans l’index du New York Times !
Alors qu’elle était âgée de deux ans et qu’elle s’apprêtait à entrer à la crèche, Tom Jimson, lui, entrait à Sing Sing, sans doute pour la dernière fois comme le précisait le journal : « … sept condamnations à perpétuité cumulées, sans possibilité de remise de peine. »
Elle comprenait pourquoi sa mère avait été si étonnée quand elle avait vu pour la première fois Tom Jimson passer dans une voiture en plein jour, et pourquoi, sous l’effet de la surprise, Edna s’était laissée aller à un langage et à un comportement aussi inhabituels. Tom Jimson était censé se trouver en prison pour toujours !
S’était-il échappé ? Il n’aurait pas l’audace de se montrer dans son ancien quartier, si ? Et est-ce que les journaux n’en auraient pas parlé s’il s’était évadé ? Pourtant, cet article vieux de vingt-trois ans, consacré à sa condamnation et à son emprisonnement, marquait la dernière apparition de Tom Jimson - né dans l’Oklahoma, résident de Californie, de Floride et de plusieurs autres États - dans la presse.
Alors, qu’avait-il pu se passer ? Peut-être que… (c’était une pensée palpitante)… peut-être qu’ils l’avaient libéré ! Peut-être que tout cela n’était qu’une erreur : il n’avait pas commis tous ces crimes, finalement; la vérité avait éclaté et son père était maintenant un homme libre, blanchi.
Mais est-ce que les journaux n’en auraient pas parlé ? Et un homme innocent injustement condamné ne serait-il pas revenu auprès de sa famille ? Savait-il seulement qu’il avait une famille ? Edna lui avait-elle parlé de l’existence de Myrtle ? (Edna refusait catégoriquement d’aborder ce sujet et elle se mettait en rogne dès que Myrtle osait l’interroger.)
Myrtle passait presque chaque moment de sa vie, désormais, à ressasser ces questions, à envisager les hypothèses et à penser à son père ! Ce matin, en se rendant à la bibliothèque en voiture, elle était tellement concentrée sur l’énigme de Tom Jimson qu’elle ne remarqua pas la vieille Coccinelle cabossée, jaune rouille, qui était garée précédemment devant chez elle et qui l’avait suivie jusque dans le centre, n’hésitant pas à se garer quelques emplacements plus loin sur le parking situé derrière la bibliothèque. Pas plus qu’elle ne sentit peser le regard du conducteur de la Coccinelle quand elle entra dans le bâtiment.
Myrtle avait commencé sa journée depuis une demi-heure quand un petit homme obèse aux yeux humides s’approcha de son guichet et demanda s’ils avaient des ouvrages sur les ordinateurs.
- Oh ! nous en avons beaucoup, répondit-elle et elle désigna le fichier situé au fond de la salle. Regardez dans les tiroirs par sujets, à la rubrique informatique, et vous…
- Mais… l’interrompit-il, d’un air à la fois timide et déterminé en pointant le doigt, lui aussi, vers l’ordinateur posé sur le comptoir à la droite de Myrtle. Vous n’avez pas tout là-dedans ?
Myrtle regarda avec une sorte de mépris lointain cet ordinateur, un des quatre dont on avait équipé la bibliothèque dans le cadre d’un vaste programme éducatif, quelques années plus tôt. En dépensant de l’argent qui aurait pu servir à acheter des livres, comme le faisaient souvent remarquer les bibliothécaires entre eux.
- Oh, ça, dit-elle. Désolée, la personne qui se sert de l’ordinateur n’est pas là aujourd’hui.
En vérité, il n’y avait personne pour se servir de l’ordinateur, et c’était comme ça quasiment depuis l’installation des quatre machines. À l’époque, une demi-journée de formation avait été offerte à Albany, et la seule personne disposée à y consacrer un peu de son temps avait été une employée arrivée depuis peu, une jeune femme inconstante nommée Duane Anne, qui voulait juste profiter d’un jour de congé, et de toute façon, peu de temps après, elle s’était engagée dans la Navy.
Généralement, le fait de dire à quelqu’un que « la personne qui se sert de l’ordinateur » n’était pas là suffisait à régler le problème, mais pas cette fois. Le petit homme grassouillet posa ses yeux humides sur la machine en battant des paupières, et il dit :
- Oh ! c’est tout simple, c’est un VDT compatible IBM !
- VDT ?
Déjà, Myrtle n’aimait pas le nom de cette chose.
- Video Display Terminal. (Ses grands yeux humides et peu appétissants- on aurait dit des œufs sur le plat avec des jaunes bleus - revinrent vers elle.) Le serveur est à Albany, non ?
- Ah bon ?
- Le catalogue des ouvrages de tout l’État se trouve là-bas, dit-il comme si c’était une chose absolument merveilleuse. Tous les livres dans tous les domaines !
- Oh, vraiment ?
Myrtle s’en fichait complètement, mais elle faisait de son mieux pour paraître polie.
Mais soudain, le petit homme se déplaça, en disant : « Vous permettez ? », alors qu’il contournait l’extrémité du guichet pour venir se placer devant l’ordinateur, qu’il regardait d’un air radieux, en frottant ses petites mains boudinées l’une contre l’autre, et son gros nez court remua véritablement, comme un lapin qui se retrouve soudain face à une laitue.
Désorientée, sachant qu’elle avait perdu le contrôle de la situation, mais sans trop savoir ce qui devait l’inquiéter, Myrtle dit :
- Euh, excusez-moi, mais je ne crois pas que…
- Ça s’allume ici, dit-il avec un grand sourire et sa petite main jaillit. Il se produisit un léger tic et l’écran de l’ordinateur passa du gris terne et mort normal à un noir sans fond, animé et virulent. Les mains du petit homme effleurèrent les touches du clavier et des lettres vertes surgirent de manière effrayante dans cet abîme de ténèbres.
- Oh, je vous en prie ! s’écria Myrtle en tendant le bras vers lui. Vous ne devriez pas…
Il se tourna vers elle, en souriant de bonheur, et elle vit que son visage était doux et inoffensif, presque béat.
- Ne vous en faites pas, lui dit-il. Il ne faut pas avoir peur des ordinateurs.
Cette phrase modifia l’attitude de Myrtle en un instant.
- Je n’ai pas peur d’eux ! répliqua-t-elle, insultée par cette accusation d’ignorance primitive.
Si elle avait décidé de ne pas toucher aux ordinateurs, ce n’était pas à cause d’une peur ancestrale. Simplement, elle ne voyait pas l’utilité de ces choses, voilà tout.
Mais de toute évidence, le petit homme n’envisageait pas la situation sous cet angle. Il secoua la tête, en lui souriant d’un air triste avec sa grande bouche ridicule, et il dit :
- Ça vous apporte une aide formidable. C’est un outil, comme ce crayon.
Myrtle regarda le crayon qu’elle tenait à la main; elle ne voyait aucun lien entre ce crayon et la machine que le petit homme aimait tant caresser.
- Sincèrement, je pense que vous ne devriez pas faire ça, dit-elle. Réservé au personnel… assurance… ma responsabilité…
Il lui sourit, sans écouter un seul mot de ce qu’elle disait apparemment.
- Voyons voir, dit-il en la dévisageant, mais de manière nullement offensante. Puisque les ordinateurs ne vous intéressent pas, quel accès pourrait-on choisir pour vous ?
- Un accès ?
Ce mot fit chou blanc dans le cerveau de Myrtle.
- Vous avez de très jolies fleurs autour de chez vous, reprit le petit homme, et avant que Myrtle ait le temps de lui demander comment il savait qu’elle avait de très jolies fleurs autour de chez elle, il ajoutait : Voyons voir ce que les autres bibliothèques de l’État ont sur les fleurs.
- Mais… (Elle essayait de rattraper son retard.) Chez moi ?
- Regardez ! s’exclama-t-il en faisant un geste vers l’écran tel un hôte affable qui accueille un invité privilégié à la plus grande fête de l’année. Je parie que vous ne saviez pas qu’il y avait tout ça ici.
Elle regarda l’écran. Elle n’avait pas d’autre choix que de regarder, même si au début, elle eut du mal à obliger ses yeux à faire le point sur ces lettres vertes aux bords tranchants. Puis soudain, tout devint plus net, comme si on avait ôté une sorte de brouillard ou de fin grillage devant elle, et elle garda les yeux fixés sur le grand écran d’un air abasourdi. Jardinage, arrangements floraux, albums sur les fleurs, histoires des fleurs… Les titres défilaient l’un après l’autre, à foison.
- Mais… mais… bafouilla-t-elle, on n’a pas tous ces livres ici.
- Vous pouvez les obtenir ! répondit le petit homme. Vous voyez ? Ces symboles vous indiquent quelles bibliothèques possèdent ces ouvrages, et ce code vous indique comment les réclamer en passant par l’ordinateur central à Albany, et ensuite ces bibliothèques vous prêteront leurs livres.
- C’est formidable !
Myrtle était émerveillée par cette corne d’abondance sortie de nulle part; cette boîte magique inattendue.
- Attendez ! cria-t-elle ! Ils vont trop vite ! Je veux voir les… Comment je fais pour commander.
- Je vais vous montrer. C’est très simple.
Les quarante minutes suivantes se dissipèrent dans une brume de technologie florale. Avec l’aide du petit homme rondouillard (il ressemblait aux elfes qui fabriquent les chaussures dans les contes de fées), Myrtle apprit à domestiquer l’ordinateur, le VDT, à lui poser des questions, à lui donner des ordres et à l’utiliser comme… comme… comme un crayon ! C’était stupéfiant ! Quelle liberté nouvelle ! Quelle surprise !
Au bout des quarante minutes, quand il lui demanda si elle pensait pouvoir l’utiliser toute seule désormais, Myrtle répondit :
- Oh, oui ! Je saurai ! Oh, merci ! Je n’avais pas idée !
- Les gens pensent que les ordinateurs sont mauvais, dit le petit homme, car chaque fois que quelqu’un veut s’en servir, il y a toujours quelqu’un qui dit : « C’est pas possible, l’ordinateur est en panne. » Mais quand vous savez ce que vous faites, c’est simple. Regardez les crayons, leurs mines se cassent des fois, et pourtant, les gens ne paniquent pas, ils ne disent pas que les crayons ne servent à rien.
- C’est juste, reconnut-elle en se prenant de sympathie pour lui; elle voulait être d’accord avec lui.
Redevenant timide tout à coup, il détourna la tête et dit :
- On discute depuis tout ce temps et on n’a même pas été présentés. Je m’appelle Wally Knurr.
Pourquoi dit-elle ce qu’elle dit alors ? Myrtle fut incapable de l’expliquer par la suite. Peut-être parce que ce nom occupait toutes ses pensées ces derniers temps. Peut-être parce que après tout ce temps elle voulait qu’il y ait sur terre quelqu’un qui ne pense pas à elle comme étant Myrtle Street de Myrtle Street. Peut-être, tout simplement, parce que c’était la première fois qu’elle se présentait à quelqu’un depuis qu’elle avait appris la véritable identité de son père. Quelle que soit la raison, Myrtle tendit la main pour que les doigts boudinés et mous du petit homme la serrent, et elle dit :
- Enchantée. Je m’appelle Myrtle Jimson.
Il la regarda d’un air radieux.
- Acceptez-vous de déjeuner avec moi, mademoiselle Jimson ?
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