Dégâts des eaux

Donald Westlake · Chapitre 43 sur 79

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Dégâts des eaux

Chapitre 42

- Il est quelle heure ? murmura Judy à l’oreille de Doug Berry.

Celui-ci se dressa sur les coudes, posa son poignet sur le nez de Judy et consulta sa montre/boussole/calendrier waterproof/anti-chocs/fluorescente.

- Trois heures moins cinq, dit-il.

- Oh ! s’exclama-t-elle en s’agitant soudain sous lui, sur les gilets de sauvetage étendus au fond du Boston Whaler, avec beaucoup plus d’enthousiasme qu’elle ne l’avait fait jusqu’à présent. Merde ! La leçon est terminée ! On rentre !

- Judy, Judy, Judy, dit Doug en agrippant ses épaules nues. Je savais pas que j’avais terminé.

- Peu importe que tu aies terminé ou pas, répondit-elle. C’est moi qui paye les leçons. Et j’ai rendez-vous pour une épilation à la cire cet après-midi. Debout, mon grand !

- Attends une seconde !

Doug regarda autour de lui. Il lui suffisait de trente secondes, même moins, il en était sûr.

- Tes cheveux sont coincés ! déclara-t-il en se laissant retomber de tout son poids sur elle et en collant son visage contre le sien, comme pour l’aider. Ils sont pris dans cette boucle, fais attention, tu vas te f-f-f-faire mal, je vais les dé-dé-dé-coincer et tu p-p-p-pourras, oh… oh… oh… AH !

Quand les spasmes eurent cessé, il se dressa de nouveau sur les coudes, avec un grand sourire, face au regard sceptique de Judy, et il dit :

- Voilà. C’est fait.

Il roula sur le côté et ils se redressèrent tous les deux dans le soleil. Doug contempla le rivage lointain de Long Island, à l’autre bout de Great South Bay, pendant que Judy demandait, d’un ton sarcastique :

- Tu es satisfait maintenant ?

- Oui, si toi aussi, Judy, répondit-il avec son grand sourire, car il n’en avait plus rien à foutre. C’est toi qui payes les leçons.

En effet. Judy était l’épouse d’un ophtalmologiste de Syosset et c’était la troisième année qu’elle prenait des leçons de plongée avec Doug. Toutes sortes de leçons de plongée. À chaque 1er mai, elle apparaissait, réglée comme une horloge, et elle l’aidait à payer le loyer et à tuer le temps trois jours par semaine jusqu’au 15 juillet, quand son mari et elle partaient passer un mois à St. Croix.

C’était une jolie femme proche de la quarantaine dont le corps ferme était sévèrement maintenu en forme à coups d’aérobic, de jogging, d’appareils de musculation et de régimes draconiens. Son caractère impitoyable se voyait sur son visage, dans la forme brutale de son nez, dans la froideur de ses yeux sombres et la finesse de ses lèvres; il était donc peu probable qu’un individu autre que l’ophtalmologiste, qui n’avait pas le choix, s’engage délibérément à rester avec elle pendant une certaine période sans en tirer autre chose que le plaisir de sa compagnie. Doug ignorait qui assouvissait les besoins de Judy le reste de l’année, mais ces deux mois et demi de présence par an, c’était à peu près le maximum qu’il pouvait supporter.

En mai, il y avait encore peu de circulation maritime dans la baie, surtout en pleine semaine, exception faite des pêcheurs de palourdes omniprésents et de quelques ferries qui ralliaient Fire Island. De ce fait, il était facile à cette période de l’année de trouver un point de mouillage dans les eaux peu profondes de la baie, à l’écart des autres bateaux, pour plonger un peu, baiser un peu, histoire d’occuper les deux heures de leçon. Doug aurait été ravi de faire des heures sup’ aujourd’hui, gratuitement, car il n’avait rien prévu d’autre cet après-midi, mais comme d’habitude, le programme d’entretien de Judy passait en premier. Épilation à la cire. Pffft.

Doug mit le moteur en marche et conduisit le petit bateau vers Islip. Très vite, il aperçut sa cabane et l’appontement droit devant. Judy n’était pas trop du genre à parler pour ne rien dire, surtout pardessus le rugissement d’un moteur hors-bord Johnson de 235 chevaux, et ils continuèrent ainsi jusqu’au rivage, dans un silence qui n’était pas particulièrement amical. Ils étaient presque arrivés quand Doug aperçut, derrière la cabane, une Jaguar V12 gris métallisé sur son parking, garée à côté de la Porsche noire de Judy.

Un client ! Riche par-dessus le marché, à en juger par la voiture. L’épilation à la cire de Judy était un bienfait caché, finalement, et Doug éprouvait presque de la tendresse pour cette salope tandis qu’il amarrait son bateau au quai et offrait sa main à Judy pour l’aider à débarquer.

- À mercredi, lui dit-il avec son sourire professionnel.

- Hmmm, répondit-elle en pensant déjà à autre chose.

Et elle s’éloigna d’un pas énergique pendant que Doug finissait d’attacher le bateau et qu’il sortait les bouteilles utilisées.

Elle était déjà partie, dans un nuage de poussière, quand Doug fit le tour de la cabane et découvrit les deux derniers types qu’il s’attendait à revoir un jour. Surtout dans une voiture comme cette Jag.

Oh ! Le caducée sur le pare-brise.

- Ah, vous voilà ! dit Andy.

John montra la porte d’un doigt accusateur.

- Y a marqué : « De retour à 15 heures. »

- Et me voici, répondit Doug en ouvrant la porte de sa boutique et en entrant le premier. Alors, vous avez décidé de ne pas faire la plongée, finalement ?

- Oh ! si, on l’a faite, répondit John d’un ton dégoûté, pendant qu’Andy refermait la porte.

Doug n’en revenait pas.

- Vraiment ?

Il aurait parié que ces deux types, malgré la formation de professionnel et d’expert qu’il leur avait donnée, ne survivraient pas à une véritable plongée dans le monde réel avec des conditions incontrôlables. Mais ils l’avaient fait, nom d’une pipe, et ils avaient survécu.

Et maintenant ? Espérant qu’ils ne revenaient pas dans l’espoir de lui revendre leur matériel, Doug demanda :

- Tout s’est bien passé, alors ?

- Pas tout à fait, répondit Andy avec un sourire et un haussement d’épaules. On a eu quelques imprévus.

- La turbidité, dit John comme si c’était le mot le plus dégoûtant qu’il connaissait, et c’était peut-être le cas.

- Oh ! la turbidité, répéta Doug qui voyait où était le problème maintenant. Je suis un plongeur en mer, en eau profonde, alors ça ne m’arrive pas souvent. Mais dans un réservoir, évidemment, ça peut arriver. Ça a tout fait foirer, hein ?

- Vous avez bien résumé, dit John.

- Si vous êtes venu me demander des conseils, dit Doug, je suis navré, mais je suis pas le gars qu’il vous faut. Comme je vous le disais, la turbi…

- On a déjà eu des conseils, dit Andy. D’un célèbre écrivain spécialiste de ces choses-là. Vous connaissez le gros bateau qui s’appelait le Normandie ?

- Peu importe, intervint John. Ce qui compte, c’est qu’on pense savoir comment faire cette fois…

- En partant du dessus, suggéra Doug. Je vous l’avais dit. Vous prenez un bateau et…

- Impossible, dit John. Mais on a une autre idée. Ce qui nous manque, c’est de l’air.

- Ah ! je vois, fit Doug.

- On a pensé, dit Andy, que vous pourriez remplir nos bouteilles, comme la dernière fois.

- Faut voir… répondit Doug qui se demandait combien il pouvait leur réclamer.

- On paiera le double, pour deux bouteilles, dit Andy.

- En fait… dit Doug lentement en songeant vaguement qu’il y avait peut-être un truc à gagner quelque part dans cette histoire, ce qu’il vous faudrait, c’est un pro avec vous, quelqu’un pour régler les problèmes sur place, au moment où ils surviennent.

- Non, pas besoin, répondit John.

- Merci infiniment, Doug, dit Andy en lui adressant un grand sourire et en secouant la tête en même temps. J’apprécie la pensée qui se cache derrière votre offre. Mais on pense avoir tout mis au point cette fois.

- On espère, dit John.

- On est très confiants, lui rappela son associé, avant de se retourner vers Doug. Tout ce qu’il nous faut, c’est de l’air.

- Alors, vous en aurez, répondit Doug, mais tandis qu’il les précédait à l’extérieur pour se diriger vers le compresseur caché sous la bâche bleue brillante sur l’appontement derrière la cabane, il continuait à penser : « J’ai peut-être un truc à gagner dans cette affaire. Quelque part. »

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