Dégâts des eaux
Chapitre 6
Andy Kelp, un type tout maigre aux traits anguleux et au nez pointu, qui portait des chaussures noires à semelles de crêpe, un pantalon en laine gris foncé et un caban volumineux, traversa le rayon des logiciels sur la pointe des pieds en fredonnant : « Soif d’aujourd’hui, Coca-Cola. » Hmmmm, se dit-il alors que ses doigts couraient au milieu des emballages aux couleurs vives. Wordperfect, PageMaker, Lotus, dBase 111, Donkey Kong. Hmmmmm. De temps à autre, une boîte était happée par ses longs doigts fins et elle disparaissait dans la poche spéciale dissimulée dans le dos de son caban, puis il repartait, en fredonnant et en balayant du regard tous les produits disponibles. Les éclairages des rayonnages qui restaient allumés la nuit lui offraient juste assez de lumière pour étudier les diverses possibilités et faire son choix. En outre, faire ses courses trois heures après la fermeture du magasin, c’était le meilleur moyen d’éviter la foule.
Blip-blip-blip. Le petit tintement provenait du côté gauche du volumineux caban de Kelp. Il glissa la main à l’intérieur pour en sortir un téléphone portable, dont il déplia l’antenne avant de murmurer dans l’appareil :
- Allô ?
Une voix soupçonneuse et perplexe, mais néanmoins familière demanda :
- Qui est à l’appareil ?
- John ? chuchota Kelp. C’est Andy.
- Hein ? Qui ça ?
- C’est Andy ! chuchota Kelp d’une voix rauque, les lèvres collées contre le téléphone. Andy Kelp.
- Andy ? C’est toi ?
- Oui, John. C’est moi.
- Pourquoi est-ce que tu parles tout bas ? Tu as une laryngite ?
- Non. Je vais très bien.
- Alors, arrête de chuchoter.
- Ce qui se passe, John, chuchota Kelp, plié en deux au-dessus du téléphone, c’est que je suis en train de cambrioler un magasin.
- Tu quoi ?
- Chuuuuut, John, chuchota Kelp. Chuuuut.
D’une voix plus normale, Dortmunder dit :
- Attends un peu, je commence à comprendre. Je t’ai appelé chez toi, mais tu n’es pas chez toi. Tu as encore trafiqué ton téléphone avec un machin.
- Exact, reconnut Kelp. J’ai installé le machin qui transfère les appels de mon téléphone chez moi sur mon portable pour louper aucun appel, comme le tien maintenant, pendant que j’étais sorti et j’ai pris mon portable avec moi.
- Pour cambrioler un magasin.
- Exact. C’est ce que je suis en train de faire en ce moment même, John, et pour être franc, j’aimerais bien continuer.
- O.K., dit Dortmunder. Si tu es occupé…
- Je ne suis pas occupé éternellement, John ! répondit Kelp en oubliant de chuchoter. T’as un truc à proposer ? Tu vas retrouver les gars au OJ ?
Il s’était souvenu qu’il devait chuchoter.
- Non, répondit Dortmunder. Pas dans l’immédiat, en tout cas. Pas avant d’avoir trouvé une solution.
- Y a un problème ?
Sous l’effet de l’excitation, le chuchotement de Kelp s’éleva dans les aigus et devint très sifflant. Tu veux que je passe te voir quand j’aurai fini ? On peut en parler ?
Dortmunder poussa un soupir et dit :
- Oui. Tu peux passer. Si tu en as envie.
- Bien sûr que j’en ai envie, chuchota Kelp d’une voix de fausset. Tu me connais, John.
- Oui, je te connais. Mais viens quand même.
Sur ce, Dortmunder raccrocha.
- Entendu, John, chuchota Kelp dans le vide.
Après avoir rangé l’antenne, il remit son téléphone dans la poche spéciale de son caban et il reprit l’examen des divers rayonnages, comptoirs et présentoirs à l’intérieur des Grosses Affaires, c’était le nom du magasin. Les néons dans les tons pastel rose, bleu et vert donnaient à cet endroit un petit côté conte de fées et nimbaient de reflets colorés la moquette industrielle grise et les étagères blanc cassé. Depuis un quart d’heure qu’il s’était introduit ici en passant par les toilettes pour hommes de la cafétéria voisine, puis par une fenêtre située au rez-de-chaussée de ce bâtiment, avant de se tortiller à l’intérieur d’un conduit du système de climatisation (en poussant son caban devant lui), Kelp avait quasiment passé en revue tous les trésors disponibles dans cet endroit. Le moment était venu de rebrousser chemin.
John devrait avoir un ordinateur, songea Kelp, mais alors même qu’il se disait cela, il pensa que John risquait d’être dur à convaincre. Pas facile de lui faire accepter quelque chose de nouveau; c’était comme son attitude vis-à-vis des téléphones, par exemple.
Mais un ordinateur, un bon PC à soi, c’était différent. C’était un outil, aussi utile, aussi indispensable, qu’un four-rôtissoire. En revenant vers le rayon des logiciels, Kelp prit au passage un exemplaire de Savoir gérer son argent. Même John serait capable de voir l’intérêt d’un tel programme. S’il avait l’air intéressé, ils pourraient y aller ensemble demain, ou peut-être même plus tard cette nuit, pour choisir un ordinateur avec une imprimante. Ils pourraient même revenir ici, d’ailleurs. Kelp se réjouissait d’avoir fait des bonnes affaires chez Grosses Affaires.
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